VLADIMIR KARA-MURZA : « CONTRE POUTINE, JE SUIS FIER QUE TANT DE RUSSES N’AIENT PAS EU PEUR »

En appel de sa condamnation, l’opposant Vladimir Kara-Murza n’a pas eu le droit de s’adresser physiquement au tribunal. Des profondeurs de la colonie pĂ©nitentiaire oĂč l’a enfermĂ© illĂ©galement le rĂ©gime de Poutine pour avoir critiquĂ© la guerre, il a envoyĂ© une dĂ©claration Ă©crite. Son message est simple et doit ĂȘtre entendu : Poutine ne reprĂ©sente pas ces Russes qui rĂ©sistent. Face au dictateur, il y aura une Russie d’aprĂšs.

Il y a un an, nous publiions la derniĂšre dĂ©claration de Vladimir Kara-Murza aprĂšs sa condamnation. Introduite et commentĂ©e par l’historien Adam Tooze, qui avait Ă©tĂ© son professeur Ă  Cambridge, cette rĂ©flexion Ă©tait un monument de courage et d’imagination historique. C’est pour montrer que toute la Russie ne se confond pas avec le rĂ©gime sanguinaire de Poutine que nous avons souhaitĂ© faire lire dans les langues de la revue ce nouveau texte, Ă©crit depuis les geĂŽles oĂč il a Ă©tĂ© injustement enfermĂ© pour avoir osĂ© critiquer la guerre d’Ukraine.

Pour la premiĂšre fois de ma vie, je m’adresse Ă  la Cour suprĂȘme.

Cet organe a rempli diffĂ©rentes fonctions Ă  diffĂ©rentes pĂ©riodes de l’histoire de notre pays : Ă  un moment donnĂ©, il a approuvĂ© des peines pour des innocents en masse, les envoyant dans des camps et devant des pelotons d’exĂ©cution ; Ă  un autre moment, il a annulĂ© ces peines pour absence de corpus delicti et a rendu des dĂ©cisions de rĂ©habilitation. Aujourd’hui, nous sommes revenus Ă  la premiĂšre de ces deux phases — mais il ne fait aucun doute que la seconde ne manquera pas d’arriver.

Par sa dimension formelle, la cassation est une procĂ©dure purement juridique, et notre pourvoi en cassation invoque un certain nombre de motifs juridiques incontestĂ©s, dont chacun, pris individuellement, suffit Ă  annuler ma condamnation. Je pourrais Ă©crire beaucoup sur ces motifs. Sur le fait qu’en principe, il n’y a pas de corpus delicti ou d’évĂ©nement criminel dans toute cette affaire. Car j’ai Ă©tĂ© condamnĂ© uniquement pour avoir exprimĂ© publiquement ma position civile contre le rĂ©gime de Poutine et contre la guerre en Ukraine — c’est-Ă -dire pour avoir exercĂ© mon droit constitutionnel Ă  la libertĂ© d’expression. Sur le fait que la formulation mĂȘme des articles du Code pĂ©nal en vertu desquels j’ai Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  25 ans de prison entre en contradiction directe avec les obligations internationales de la Russie en matiĂšre de droits de l’homme et donc, en vertu du paragraphe 4 de l’article 15 de la Constitution, n’est pas applicable — ce n’est pas mon opinion : c’est la conclusion officielle du ComitĂ© des droits de l’homme des Nations unies. Sur le fait que ma condamnation a Ă©tĂ© prononcĂ©e par une composition sciemment illĂ©gale du tribunal, parce que le prĂ©sident du tribunal avait un conflit d’intĂ©rĂȘt Ă©vident : il Ă©tait personnellement soumis Ă  des sanctions internationales en vertu de la loi Magnitsky, que j’ai contribuĂ© Ă  faire appliquer. Tout cela, bien sĂ»r, a Ă©tĂ© organisĂ© dĂ©libĂ©rĂ©ment et comme un dĂ©fi. Je pourrais Ă©crire sur bien d’autres raisons.

Mais je ne gaspillerai ni du papier ni votre temps avec une telle argumentation.

PremiĂšrement parce que vous, qui ĂȘtes des juristes professionnels, comprenez dĂ©jĂ  parfaitement tout cela — et que cela n’aura aucun effet sur la dĂ©cision que vous vous apprĂȘtez Ă  signer. Ensuite parce qu’il est Ă©trange et plutĂŽt ridicule de donner des exemples concrets d’illĂ©galitĂ© dans une affaire qui est elle-mĂȘme illĂ©gale du dĂ©but Ă  la fin — tout comme les cas de tous les citoyens russes arrĂȘtĂ©s pour s’ĂȘtre exprimĂ©s contre la guerre sont illĂ©gaux du dĂ©but Ă  la fin. Enfin, parce que tout argument fondĂ© sur le droit et la loi n’est pas pertinent dans la rĂ©alitĂ© de la Russie sous le rĂ©gime de Vladimir Poutine.

Cette rĂ©alitĂ© a Ă©tĂ© dĂ©crite avec une prĂ©cision saisissante et effrayante par George Orwell dans son grand roman 1984 : « La guerre c’est la paix, la libertĂ© c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force ». Ce slogan sur la façade du ministĂšre de la VĂ©ritĂ© d’Orwell reflĂšte trĂšs exactement le principe de fonctionnement des autoritĂ©s russes d’aujourd’hui.

Depuis maintenant trois ans, mon pays — ou, plus prĂ©cisĂ©ment, un dictateur inamovible et illĂ©gitime qui s’est arrogĂ© le droit de parler et d’agir au nom de mon pays — mĂšne une guerre brutale, injuste et d’invasion contre un État voisin indĂ©pendant. Au cours de cette agression, les plus graves crimes de guerre sont commis. En deux ans, des dizaines de milliers de civils, dont des enfants, ont Ă©tĂ© tuĂ©s et blessĂ©s en Ukraine ; des milliers de maisons, des centaines d’hĂŽpitaux et d’écoles ont Ă©tĂ© dĂ©truits. Ces faits sont connus de tous et ont Ă©tĂ© documentĂ©s en dĂ©tails dans les rapports des organisations internationales. C’est sur la base de soupçons de crimes de guerre que la Cour pĂ©nale internationale a d’ailleurs Ă©mis un mandat d’arrĂȘt Ă  l’encontre du citoyen Vladimir Vladimirovitch Poutine.

Mais dans notre rĂ©alitĂ© orwellienne, les forces de l’ordre et le systĂšme judiciaire ne s’intĂ©ressent pas Ă  ceux qui commettent des crimes de guerre. Ils s’intĂ©ressent Ă  ceux qui en parlent, qui tentent de les arrĂȘter. Aujourd’hui, des dizaines de personnes dans les prisons et les colonies pĂ©nitentiaires russes se sont ouvertement exprimĂ©es contre la guerre en Ukraine. Ce sont des personnes trĂšs diffĂ©rentes : des artistes et des prĂȘtres, des politiciens et des journalistes, des avocats et des officiers de police, des scientifiques et des entrepreneurs, des Ă©tudiants et des retraitĂ©s — des personnes d’opinions, d’ñges et de professions diffĂ©rents qui n’ont pas voulu devenir les complices silencieux des crimes des autoritĂ©s russes actuelles. Aujourd’hui, il est courant dans le monde de rĂ©primander et de condamner les citoyens russes — tous en mĂȘme temps. De dire que nous serions tous responsables de cette guerre. Et je suis fier qu’en cette pĂ©riode sombre, mĂ©prisable et terrible pour la Russie, tant de personnes n’ont pas eu peur et n’ont pas gardĂ© le silence — mĂȘme au prix de leur propre libertĂ©.

Toute cette affaire repose sur le dĂ©ni des concepts mĂȘmes de droit, de justice et de lĂ©galitĂ©. Mais elle repose aussi sur une grossiĂšre falsification cynique — une tentative d’assimiler la critique des autoritĂ©s Ă  un dĂ©nigrement du pays ; de prĂ©senter l’activitĂ© de l’opposition comme de la « haute trahison ». Il n’y a rien de nouveau lĂ -dedans non plus : c’est ce que font toutes les dictatures. Dans l’Allemagne nazie, les Ă©tudiants antifascistes du mouvement de la Rose blanche (Weiße Rose) furent condamnĂ©s pour « trahison » ; dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, les militants de l’égalitĂ© civile furent Ă©galement condamnĂ©s. En Union soviĂ©tique, l’un de nos plus grands compatriotes, le prix Nobel de littĂ©rature Alexandre Soljenitsyne, fut accusĂ© de « trahison ».

L’histoire n’a-t-elle pas fini par remettre les choses à leur place ?

CRÉDITS

L’original en russe peut ĂȘtre consultĂ© à ce lien.

VLADIMIR KARA-MURZA : « CONTRE POUTINE, JE SUIS FIER QUE TANT DE RUSSES N’AIENT PAS EU PEUR »