Un sommet des BRICS en Russie qui n’offre pas d’alternative

Date of first publication
26/10/2024
Author

 Eric Toussaint

Le 16e sommet des BRICS a abouti, le 23 octobre 2024, Ă  une dĂ©claration finale en 134 points, qui indique clairement que ce bloc ne constitue pas une alternative favorable aux intĂ©rĂȘts des peuples.

Sommaire

Il y a un tel dĂ©goĂ»t pour la politique de ces puissances impĂ©rialistes traditionnelles qu’une partie de la gauche considĂšre que la politique des BRICS constitue une alternative encourageante

Il n’y a aucun doute qu’il faut combattre la politique des grandes puissances impĂ©rialistes traditionnelles : les États-Unis et ses partenaires europĂ©ens ainsi que le Japon. Il n’y a pas de doute que les pays impĂ©rialistes les plus agressifs sont de loin les États-Unis et IsraĂ«l, dans le sillage desquels se placent l’Union europĂ©enne, le Royaume-Uni, le Japon, l’Australie, le Canada
 qui acceptent tout ce qu’accomplit le gouvernement fasciste israĂ©lien.

Il y a un tel dĂ©goĂ»t pour la politique de ces puissances impĂ©rialistes traditionnelles qu’une partie de la gauche considĂšre que la politique des BRICS constitue une alternative encourageante mĂȘme si beaucoup sont contre l’invasion de l’Ukraine par la Russie, tout en considĂ©rant que l’OTAN et Washington ont leur part de responsabilitĂ©.

C’est important d’analyser le contenu de la dĂ©claration finale des BRICS adoptĂ©e Ă  Kazan le 23 octobre 2024 afin de vĂ©rifier si ce bloc met en avant une alternative au modĂšle et aux politiques qui sont imposĂ©es par les puissances impĂ©rialistes traditionnelles (regroupĂ©e dans le G7 : États-Unis, Allemagne, France, Royaume-Uni, Canada, Japon, Italie et Union europĂ©enne). De toute maniĂšre, on ne pouvait pas s’attendre Ă  ce qu’émerge une alternative favorable aux peuples d’un conglomĂ©rat de pays tous dominĂ©s par une logique capitaliste (mĂȘme si c’est Ă  des degrĂ©s divers) et parmi lesquels les gouvernements qui rĂ©priment leur peuples sont majoritaires. Le rĂ©sultat de la lecture de la dĂ©claration finale dans son intĂ©gralitĂ© est sans appel : mĂȘme au niveau des mots, on ne trouve pas de vĂ©ritable diffĂ©rence avec les discours, les dĂ©clarations des principales puissances impĂ©rialistes traditionnelles et des institutions qu’elles dominent. Si, en plus, on prend la peine d’analyser la politique concrĂšte des BRICS, on ne peut que conclure que pour promouvoir une alternative favorable Ă  l’émancipation des peuples, pour renforcer la lutte contre les diffĂ©rentes formes d’oppression et pour affronter la crise Ă©cologique, il ne faut pas compter sur l’aide et l’action des BRICS.

Pour passer en revue les points les plus importants de la dĂ©claration finale du sommet des BRICS, tenu en Russie, je suivrai, sauf Ă  un endroit, l’ordre dans lequel les diffĂ©rents points se succĂšdent. Ceux et celles qui veulent lire l’ensemble de la dĂ©claration, la trouveront sur le site du gouvernement russe : http://static.kremlin.ru/media/events/files/en/RosOySvLzGaJtmx2wYFv0lN4NSPZploG.pdf et sur d’autres sites officiels.

Pas de remise en cause du FMI et de la Banque mondiale :

Dans le point 11, les BRICS réaffirment le rÎle central que doit jouer le Fonds monétaire international (FMI) :

11. « Nous réaffirmons notre volonté de maintenir un filet de sécurité financier mondial solide et efficace, avec en son centre un FMI »

Les BRICS se fĂ©licitent des discussions en cours au FMI sur l’évolution des droits de vote en son sein :

« Nous nous fĂ©licitons des travaux en cours du Conseil d’administration du FMI visant Ă  Ă©laborer, d’ici juin 2025, des approches possibles pour guider la poursuite du rĂ©alignement des quotes-parts ». « Il s’agit Ă©galement de fĂ©liciter le FMI pour son intention de permettre aux pays d’Afrique subsaharienne, scandaleusement sous-reprĂ©sentĂ©s dans la direction du FMI, d’obtenir en son sein un siĂšge supplĂ©mentaire. »

Les BRICS n’émettent aucune critique Ă  l’égard des politiques nĂ©olibĂ©rales imposĂ©es par le FMI aux pays qui font appel Ă  ses crĂ©dits.

Les BRICS n’exigent aucun changement de la part de la Banque mondiale et se contentent de dire Ă  son propos : « Nous attendons avec intĂ©rĂȘt l’examen de la participation de la Banque internationale pour la reconstruction et le dĂ©veloppement (BIRD) Ă  l’horizon 2025. »

On ne trouve dans la dĂ©claration aucune demande et aucun engagement pour l’annulation des dettes.

Suit, au point 12, une dĂ©claration purement abstraite et sans intĂ©rĂȘt sur la nĂ©cessaire amĂ©lioration du systĂšme monĂ©taire et financier international.

Satisfecit pour les COP qui pourtant n’apportent aucune solution probante et soutien au marchĂ© du carbone

Les BRICS ne dénoncent pas la politique irresponsable des anciennes puissances impérialistes et des grandes entreprises qui vivent des énergies fossiles

Au point 16, concernant les initiatives pour faire face à la crise écologique et au changement climatique, la déclaration ne fait aucune allusion à la profonde crise écologique et se félicite des avancées que représentent les derniers sommets COP sur le climat :

« Nous fĂ©licitons l’Égypte d’avoir accueilli la COP27 Ă  Sharm El-Sheikh en 2022, oĂč le Fonds de rĂ©ponse aux pertes et dommages a Ă©tĂ© créé, et les Émirats arabes unis d’avoir accueilli la COP28 Ă  DubaĂŻ en 2023, oĂč le Fonds a Ă©tĂ© rendu opĂ©rationnel. Nous nous fĂ©licitons du consensus obtenu par les Émirats arabes unis lors de la COP28, notamment de la dĂ©cision intitulĂ©e « RĂ©sultats du premier bilan mondial », et du Cadre des Émirats arabes unis pour la rĂ©silience climatique mondiale. Nous nous engageons Ă  ce que la COP29 en AzerbaĂŻdjan soit couronnĂ©e de succĂšs
 Nous soutenons le leadership du BrĂ©sil qui accueillera la COP30 en 2025 et saluons la candidature de l’Inde qui accueillera la COP33 en 2028. »

Alors que les COP n’aboutissent sur aucun rĂ©sultat probant et que les derniers ont Ă©tĂ© des caricatures, les BRICS se retrouvent de fait trĂšs proches des grandes puissances industrielles impĂ©rialistes traditionnelles en refusant de reconnaĂźtre que jusqu’ici les politiques adoptĂ©es ne permettent pas de fournir des rĂ©ponses Ă  la hauteur des enjeux. MalgrĂ© leurs dĂ©saccords et les tensions qui marquent leurs relations, les deux blocs s’entendent en pratique lors des COP pour ne pas adopter de mesures contraignantes suffisamment fortes pour faire face Ă  la crise Ă©cologique. Chaque bloc dĂ©fend les intĂ©rĂȘts des industries polluantes. C’est frappant de constater que les BRICS ne dĂ©noncent pas la politique irresponsable des anciennes puissances impĂ©rialistes et des grandes entreprises qui vivent des Ă©nergies fossiles.

De plus au point 85, les BRICS dĂ©clarent leur soutien au marchĂ© des permis d’émission de carbone

« Nous reconnaissons le rĂŽle important que jouent les marchĂ©s du carbone en tant que l’un des moteurs de l’action en faveur du climat, et nous encourageons le renforcement de la coopĂ©ration et l’échange d’expĂ©riences dans ce domaine. » (pour plus loin).

Le marchĂ© du carbone est au cƓur du capitalisme vert, du greenwashing et de la poursuite de politiques prĂ©datrices Ă  l’égard de la nature.

Condamnation d’IsraĂ«l sans employer le mot gĂ©nocide

Les BRICS continuent à fournir à Israël du pétrole, du gaz, du charbon, indispensables à ce pays pour continuer son effort de guerre

Le point 30 aborde la situation en IsraĂ«l-Palestine sans utiliser une seule fois le mot gĂ©nocide pour dĂ©signer l’action criminelle du gouvernement israĂ©lien.

Nous rĂ©itĂ©rons notre grave prĂ©occupation face Ă  la dĂ©tĂ©rioration de la situation et Ă  la crise humanitaire dans le territoire palestinien occupĂ©, en particulier l’escalade sans prĂ©cĂ©dent de la violence dans la bande de Gaza et en Cisjordanie Ă  la suite de l’offensive militaire israĂ©lienne, qui a entraĂźnĂ© des massacres et des blessures de civils, des dĂ©placements forcĂ©s et la destruction gĂ©nĂ©ralisĂ©e d’infrastructures civiles. Nous soulignons la nĂ©cessitĂ© urgente d’un cessez-le-feu immĂ©diat, global et permanent dans la bande de Gaza, de la libĂ©ration immĂ©diate et inconditionnelle de tous les otages et dĂ©tenus des deux camps qui sont illĂ©galement retenus en captivitĂ©, de l’acheminement durable et sans entrave de l’aide humanitaire Ă  grande Ă©chelle dans la bande de Gaza et de la cessation de toutes les actions agressives. Nous dĂ©nonçons les attaques israĂ©liennes contre les opĂ©rations humanitaires, les installations, le personnel et les points de distribution. (
) nous saluons les efforts continus de la RĂ©publique arabe d’Égypte, de l’État du Qatar et d’autres efforts rĂ©gionaux et internationaux en vue de parvenir Ă  un cessez-le-feu immĂ©diat, d’accĂ©lĂ©rer l’acheminement de l’aide humanitaire et le retrait d’IsraĂ«l de la bande de Gaza.

Les BRICS ne dĂ©crĂštent pas une rupture ou une suspension des relations commerciales et des traitĂ©s de coopĂ©ration avec IsraĂ«l. Pire, comme Patrick Bond et d’autres auteurs l’ont montrĂ©, les BRICS continuent Ă  fournir Ă  IsraĂ«l du pĂ©trole, du gaz, du charbon, indispensables Ă  ce pays pour continuer son effort de guerre. Cela est Ă©galement vrai de la part du gouvernement d’Afrique du Sud qui bien qu’ayant dĂ©posĂ© Ă  juste titre une plainte contre IsraĂ«l devant la Cour de justice internationale, continue de lui fournir du charbon.

Certes ils condamnent au point 31. , « la perte de vies civiles et les immenses dĂ©gĂąts causĂ©s aux infrastructures civiles par les attaques menĂ©es par IsraĂ«l contre des zones rĂ©sidentielles au Liban et nous demandons la cessation immĂ©diate des actes militaires » mais ils s’en tiennent Ă  cela.

Au point 32, ils condamnent, sans dĂ©signer comme responsable le gouvernement d’IsraĂ«l, « l’acte terroriste prĂ©mĂ©ditĂ© consistant Ă  faire exploser des appareils de communication portatifs Ă  Beyrouth, le 17 septembre 2024, qui a fait des dizaines de morts et de blessĂ©s parmi les civils » .

Condamnation sans les mentionner explicitement des actions Houthis qui tentent d’entraver les relations commerciales avec IsraĂ«l

Au point 33, ils condamnent, sans les nommer, les actions des Houthis qui s’attaquent aux bateaux qui commercent avec IsraĂ«l. Les BRICS affirment

« qu’il importe de garantir l’exercice des droits et libertĂ©s de navigation des navires de tous les États en mer Rouge et dans le dĂ©troit de Bab Al-Mandab ».

Absence de condamnation de l’invasion de l’Ukraine par la Russie et absence de critique explicite Ă  l’égard de l’OTAN

Au point 36, les BRICS ne condamnent pas l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Ils Ă©crivent :

« Nous rappelons les positions nationales concernant la situation en Ukraine et dans les environs, telles qu’elles ont Ă©tĂ© exprimĂ©es dans les enceintes appropriĂ©es, y compris le Conseil de sĂ©curitĂ© des Nations unies et l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale des Nations unies. (
). Nous prenons note avec satisfaction des propositions pertinentes de mĂ©diation et de bons offices, visant Ă  un rĂšglement pacifique du conflit par le dialogue et la diplomatie. ».

Le fait qu’on ne trouve pas de critique de l’OTAN est vraisemblablement dĂ» au fait que la Turquie Ă©tait invitĂ©e au sommet.

Soutien aux partenariatx public-privé qui en réalité favorisent les grandes entreprises privées aux détriments des biens publics

À partir du point 61, les BRICS reviennent sur les questions financiĂšres. Ils se prononcent pour les partenariats public-privĂ© en dĂ©clarant :

« Nous reconnaissons que le recours au financement mixte est un moyen efficace de mobiliser des capitaux privĂ©s pour financer des projets d’infrastructure. »

Ils ajoutent : « nous saluons les travaux du groupe de travail des BRICS sur les partenariats public-privé et les infrastructures ».

Soutien aux activitĂ©s de la Nouvelle banque de dĂ©veloppement créée par les BRICS en 2015 en parlant des crĂ©dits en monnaie locale alors que l’essentiel du financement passe toujours par le dollar des États-Unis

La Nouvelle banque de dĂ©veloppement prĂȘte principalement en dollars

Au point 62, ils soulignent « le rĂŽle clĂ© de la Nouvelle banque de dĂ©veloppement (NDB) (voir encadrĂ© sur la NDB) dans la promotion des infrastructures et du dĂ©veloppement durable de ses pays membres. » Ils promettent une amĂ©lioration de sa gestion : « Nous soutenons la poursuite du dĂ©veloppement de la NDB et l’amĂ©lioration de la gouvernance d’entreprise et de l’efficacitĂ© opĂ©rationnelle en vue de la rĂ©alisation de la stratĂ©gie gĂ©nĂ©rale de la NDB pour 2022-2026 ». Pour comprendre la rĂ©fĂ©rence Ă  l’amĂ©lioration de la gouvernance de la NDB, il faut certainement prendre en compte l’avis du brĂ©silien, Paulo Nogueira Batista qui a reprĂ©sentĂ© de 2007 Ă  2015 le BrĂ©sil au FMI sous la prĂ©sidence de Lula, et qui a Ă©tĂ© ensuite vice-prĂ©sident de la Nouvelle banque de dĂ©veloppement (créée par les BRICS) de 2015 Ă  2017. Bien qu’il exprime un soutien enthousiaste aux BRICS, il n’a pas manquĂ© de critiquer la mauvaise gestion de la direction de la NDB :

« La Banque a accompli beaucoup de choses mais n’a pas encore fait la diffĂ©rence. L’une des raisons est, franchement, le type de personnes que nous avons envoyĂ©es Ă  Shanghai depuis 2015 en tant que prĂ©sident·es et vice-prĂ©sident·es de l’institution. Le BrĂ©sil, par exemple, sous l’administration Bolsonaro, a envoyĂ© une personne faible pour devenir prĂ©sident de la mi-2020 au dĂ©but 2023 - techniquement faible, orientĂ©e vers l’Occident, sans leadership et sans la moindre idĂ©e de la maniĂšre de mener une initiative gĂ©opolitique. La Russie ne fait malheureusement pas exception Ă  la rĂšgle : le vice-prĂ©sident russe de la NDB est remarquablement inapte Ă  ce poste. La faiblesse de la gestion a souvent conduit Ă  un mauvais recrutement du personnel. » [1]

Ceux-ci annoncent qu’ils soutiennent la NDB dans l’expansion continue des financements en monnaie locale, ce qui est positif mais ils omettent de dire que l’essentiel du financement de la NDB se fait en dollars par l’émission de titres sur les marchĂ©s financiers

Encadré sur la Nouvelle banque de développement (NDB)

La NDB a Ă©tĂ© créée officiellement le 15 juillet 2014 Ă  l’occasion du 6e sommet des BRICS qui s’est tenu Ă  Fortaleza au BrĂ©sil. La NDB a octroyĂ© ses premiers crĂ©dits Ă  partir de fin 2016. Les cinq pays fondateurs ont chacun une part Ă©gale du capital de la Banque et aucun n’a le droit de veto. La NDB, outre les 5 pays fondateurs, compte comme membres le Bangladesh, les Émirats Arabes Unis et l’Égypte. L’Uruguay est en train de rendre effective sa participation. La NBD est dotĂ©e d’un capital de 50 milliards de dollars qui devrait ĂȘtre portĂ© dans le futur Ă  100 milliards de dollars. Il y a rotation pour l’exercice du poste de prĂ©sident·e de la NDB. A tour de rĂŽle pour un mandat de cinq ans, chaque pays a droit Ă  exercer la prĂ©sidence. Dilma Rousseff, la prĂ©sidente actuelle, est brĂ©silienne, le prochain ou la prochaine prĂ©sidente sera russe et sera dĂ©signĂ©e en 2025 par Vladimir Poutine qui vient d’ĂȘtre réélu Ă  la prĂ©sidence de la FĂ©dĂ©ration de Russie jusque 2030. La Nouvelle Banque de DĂ©veloppement annonce qu’elle se concentre principalement sur le financement de projet d’infrastructures y compris des systĂšmes de distribution d’eau et des systĂšmes de production d’énergie renouvelables. Elle insiste sur le caractĂšre « vert » des projets qu’elle finance, bien que cela soit trĂšs discutable. Certains passages concernant la NDB donnent Ă  entendre qu’il y a vĂ©ritablement des tensions entre les pays membres des BRICS :

« Nous demandons instamment Ă  la Banque de s’acquitter de sa mission et de ses fonctions, conformĂ©ment aux statuts de la nouvelle banque de dĂ©veloppement, de maniĂšre Ă©quitable et non discriminatoire. »

C’est probablement liĂ© au fait que la NDB n’a octroyĂ© aucun crĂ©dit en Russie depuis que les puissances occidentales ont pris des sanctions contre Moscou aprĂšs l’invasion de l’Ukraine en fĂ©vrier 2022. En effet la NDB qui se finance sur les marchĂ©s financiers a craint de subir une dĂ©gradation de sa note triple AAA au cas oĂč elle aurait poursuivi les prĂȘts Ă  la Russie. Elle a donc refusĂ© de financer des projets en Russie.

Ceci peut ĂȘtre vĂ©rifiĂ© sur le site de la NDB : https://www.ndb.int/projects/all-projects/ oĂč l’on constate que depuis dĂ©but 2022, la NDB a approuvĂ© le financement de plus de 50 projets diffĂ©rents dont aucun en Russie. Concernant les crĂ©dits vers la Russie, si on clique ici : https://www.ndb.int/projects/all-projects/?country=russia&key_area_focus=&project_status=&type_category=&pyearval=#paginated-list on peut constater que le dernier projet soutenu financiĂšrement par la NBD en Russie remonte Ă  septembre 2021.

Soulignons de nouveau le jugement négatif émis en mars 2024 par Paulo Nogueira, pourtant chaud partisan des BRICS, à propos de la NDB dont il a été vice-directeur en 2014-2015 :

"Pourquoi peut-on dire que la NDB a Ă©tĂ© une dĂ©ception jusqu’à prĂ©sent ? Voici quelques-unes des raisons. Les dĂ©caissements ont Ă©tĂ© Ă©tonnamment lents, les projets sont approuvĂ©s mais ne sont pas transformĂ©s en contrats. Lorsque les contrats sont signĂ©s, la mise en Ɠuvre effective des projets est lente. Les rĂ©sultats sur le terrain sont maigres. Les opĂ©rations - financements et prĂȘts - se font principalement en dollars amĂ©ricains, monnaie qui sert Ă©galement d’unitĂ© de compte Ă  la Banque.

Comment pouvons-nous, en tant que BRICS, parler de maniÚre crédible de dédollarisation si notre principale initiative financiÚre reste majoritairement dollarisée ?

Ne me dites pas qu’il n’est pas possible d’effectuer des opĂ©rations en monnaie nationale dans nos pays. La Banque interamĂ©ricaine de dĂ©veloppement, la BID, par exemple, possĂšde depuis de nombreuses annĂ©es une expĂ©rience considĂ©rable en matiĂšre d’opĂ©rations en monnaie brĂ©silienne. Je ne comprends pas pourquoi la NDB n’a pas profitĂ© de cette expĂ©rience. »

[2]

Les BRICS ne parlent plus du lancement d’une monnaie commune

En rĂ©alitĂ© en ce qui concerne les outils financiers dont se sont dotĂ©s les BRICS les rĂ©sultats sont nĂ©gligeables et aucune avancĂ©e sĂ©rieuse n’est annoncĂ©e dans la dĂ©claration finale.

Rappelons que Lula, président du Brésil, lors du sommet précédent tenu en Afrique du Sud en août 2023 avait déclaré que les BRICS avaient

« approuvĂ© la crĂ©ation d’un groupe de travail chargĂ© d’étudier l’adoption d’une monnaie de rĂ©fĂ©rence pour les BRICS. Cela augmentera nos options de paiement et rĂ©duira nos vulnĂ©rabilitĂ©s. » [3]

Peu aprÚs, Paulo Nogueira Batista, déjà cité, avait déclaré dans une rencontre en Russie :

« Nous avons la chance que la Russie prĂ©side les BRICS en 2024 et le BrĂ©sil en 2025 - prĂ©cisĂ©ment les deux pays qui semblent les plus intĂ©ressĂ©s par la crĂ©ation d’une monnaie commune ou de rĂ©fĂ©rence. Si tout se passe bien, les BRICS pourraient prendre la dĂ©cision de crĂ©er une monnaie lors du sommet en Russie l’annĂ©e prochaine ». [4]

Rien de tel ne s’est produit. Dans la dĂ©claration finale du 16e sommet des BRICS rendue publique le 23 octobre 2024, il n’y a aucune rĂ©fĂ©rence Ă  la crĂ©ation d’une monnaie commune. Il s’agit donc d’un important pas en arriĂšre. Or beaucoup de partisans des BRICS avaient annoncĂ© en 2023 aprĂšs que la rencontre des BRICS en Afrique du Sud qu’on Ă©tait Ă  la veille de la crĂ©ation de cette monnaie. La montagne a accouchĂ© d’une souri et le court point 67 en donne la mesure :

« 67. Nous chargeons nos ministres des finances et les gouverneurs des banques centrales, selon le cas, de poursuivre l’examen de la question des monnaies locales, des instruments de paiement et des plateformes et de nous faire rapport d’ici la prochaine prĂ©sidence. »

Pas un mot sur une monnaie commune.

Le Fonds monétaire des BRICS est au point mort

Sur un autre point, le bilan est carrĂ©ment nĂ©gatif, il s’agit du fonds de rĂ©serve en devises que les BRICS avaient dĂ©cidĂ© de crĂ©er en 2015, il y a prĂšs de 10 ans. L’acronyme de ce fonds est le CRA (Contingent Reserve Arrangement ). Il devait permettre Ă  des pays membres des BRICS confrontĂ©s Ă  un problĂšme de manque de devises pour assurer leurs paiements internationaux de pouvoir puiser dans ce fonds (emprunter Ă  ce fonds) les devises qui leur manquait. Cet instrument est important en particulier pour l’Afrique du Sud, le pays le plus faible des BRICS car celui-ci a fait face ces derniĂšres annĂ©es Ă  un manque de devises. Ce problĂšme concerne aussi une quantitĂ© importante de pays qui ont adhĂ©rĂ© aux BRICS ou sont candidats pour en faire partie. On peut citer comme exemples l’Éthiopie, l’Égypte, l’Iran.

Or depuis que le Fonds a Ă©tĂ© créé sur papier en 2015 rien n’a avancĂ©. Aucun crĂ©dit n’a Ă©tĂ© octroyĂ©.

Ce Fonds devait remplir la fonction que joue le FMI quand un de ses membres fait face Ă  un manque de rĂ©serves de change pour effectuer des paiements. Cela devait permettre aux pays membres des BRICS d’échapper aux conditionnalitĂ©s imposĂ©es par le FMI.

Or, ce fonds bien que créé sur papier, n’est pas entrĂ© en activitĂ© et le sommet des BRICS qui vient de se conclure accouche d’une dĂ©claration on ne peut plus timide :

68. Nous reconnaissons que l’accord sur les rĂ©serves contingentes (cĂ d le fonds de rĂ©serve appelĂ© CRA, note d’Éric Toussaint) des BRICS est un mĂ©canisme important pour prĂ©venir les pressions Ă  court terme sur la balance des paiements et renforcer la stabilitĂ© financiĂšre. Nous exprimons notre soutien rĂ©solu Ă  l’amĂ©lioration du mĂ©canisme du CRA en envisageant d’autres monnaies Ă©ligibles et nous nous fĂ©licitons de la finalisation des modifications apportĂ©es aux documents relatifs au CRA. Nous saluons l’achĂšvement rĂ©ussi du 7e test du CRA et la cinquiĂšme Ă©dition du Bulletin Ă©conomique des BRICS sous le titre « BRICS Economies in a Higher-rate Environment » (Les Ă©conomies des BRICS dans un environnement de taux plus Ă©levĂ©s).

Se fĂ©liciter de l’édition d’un bulletin d’analyse et de la rĂ©alisation d’un 7e test, c’est reconnaĂźtre qu’aprĂšs 9 ans le fonds de rĂ©serve (CRA) n’existe qu’à l’état de projet et n’a effectuĂ© aucune opĂ©ration.

Paulo Nogueira déclarait à propos du CRA en octobre 2023 :

« Les deux mĂ©canismes de financement existants des BRICS ont Ă©tĂ© créés Ă  la mi-2015, il y a plus de huit ans. Permettez-moi de vous assurer que lorsque nous avons commencĂ© avec le CRA et la Nouvelle banque de dĂ©veloppement, il existait une inquiĂ©tude considĂ©rable quant Ă  ce que les BRICS faisaient dans ce domaine Ă  Washington, au FMI et Ă  la Banque mondiale. Je peux en tĂ©moigner car j’y ai vĂ©cu Ă  l’époque, en tant qu’administrateur pour le BrĂ©sil et d’autres pays au sein du conseil d’administration du FMI.

Au fil du temps, cependant, les gens Ă  Washington se sont dĂ©tendus, sentant peut-ĂȘtre que nous n’allions nulle part avec le CRA (= le Fonds monĂ©taire commun des BRICS) et la Nouvelle Banque de DĂ©veloppement. » (mĂȘme source que les citations prĂ©cĂ©dentes)

Selon les BRICS, le libre-Ă©change est le leitmotiv de l’activitĂ© agricole. Pas un mot sur la souverainetĂ© alimentaire, sur l’agriculture biologique

73. Nous convenons que la rĂ©silience des chaĂźnes d’approvisionnement et le libre-Ă©change dans l’agriculture, parallĂšlement Ă  la production intĂ©rieure, sont essentiels pour garantir la sĂ©curitĂ© alimentaire et les moyens de subsistance, en particulier pour les agriculteurs Ă  faible revenu ou disposant de ressources limitĂ©es, ainsi que pour les pays en dĂ©veloppement importateurs nets de denrĂ©es alimentaires. »

L’expĂ©rience a montrĂ© que le libre Ă©change est une arme des grandes puissances et des grandes entreprises privĂ©es de l’agro business contre les paysans.

Les BRICS font la promotion des Zones économiques spéciales, paradis des entreprises capitalistes et souvent un espace de non droit pour les travailleurs-ses

« 74. Nous reconnaissons l’efficacitĂ© des zones Ă©conomiques spĂ©ciales (ZES) des pays du BRICS en tant que mĂ©canisme bien Ă©tabli pour la coopĂ©ration commerciale et industrielle et la facilitation de la fabrication (
) Nous nous fĂ©licitons de la crĂ©ation d’un forum de coopĂ©ration sur les zones Ă©conomiques spĂ©ciales des pays du BRICS. »

Rejet des mesures protectionnistes pour protĂ©ger l’environnement

« 83. Nous rejetons les mesures protectionnistes unilatĂ©rales, punitives et discriminatoires, qui ne sont pas conformes au droit international, sous prĂ©texte de prĂ©occupations environnementales, telles que les mĂ©canismes unilatĂ©raux et discriminatoires d’ajustement carbone aux frontiĂšres, les exigences de diligence raisonnable, les taxes et autres mesures, et nous rĂ©affirmons notre soutien total Ă  l’appel lancĂ© lors de la COP28 pour Ă©viter les mesures commerciales unilatĂ©rales fondĂ©es sur le climat ou l’environnement. Nous nous opposons Ă©galement aux mesures protectionnistes unilatĂ©rales qui perturbent dĂ©libĂ©rĂ©ment les chaĂźnes d’approvisionnement et de production mondiales et faussent la concurrence. »

Il est vrai que des grandes puissances traditionnelles en perte de vitesse comme l’UE et les USA prennent prĂ©texte de motivations environnementales pour cacher leur volontĂ© de protĂ©ger les intĂ©rĂȘts des grands actionnaires des entreprises en perte de vitesse mais cela ne signifie pas que nous devons ĂȘtre contre toutes les mesures protectionnistes qui dĂ©fendraient rĂ©ellement l’environnement et permettrait la promotion des droits des travailleurs tant au Sud qu’au Nord de la planĂšte.

Les BRICS ont un discours sur les femmes tout à fait compatible avec celui adopté par les puissances impérialistes traditionnelles, par la Banque mondiale, par la presse dominante et le monde des affaires

« 130. Nous reconnaissons le rĂŽle essentiel des femmes dans le dĂ©veloppement politique, social et Ă©conomique. Nous soulignons l’importance de l’autonomisation des femmes et de leur pleine participation, sur la base de l’égalitĂ©, Ă  toutes les sphĂšres de la sociĂ©tĂ©, y compris leur participation active aux processus de prise de dĂ©cision, y compris aux postes Ă  responsabilitĂ©, qui sont fondamentales pour la rĂ©alisation de l’égalitĂ©, du dĂ©veloppement et de la paix. Nous reconnaissons que l’entrepreneuriat inclusif et l’accĂšs des femmes au financement faciliteraient leur participation aux entreprises, Ă  l’innovation et Ă  l’économie numĂ©rique. À cet Ă©gard, nous nous fĂ©licitons des rĂ©sultats de la rĂ©union ministĂ©rielle sur les affaires fĂ©minines et du forum des femmes des BRICS qui se sont tenus en septembre Ă  Saint-PĂ©tersbourg sur le thĂšme « Les femmes, la gouvernance et le leadership » et nous reconnaissons la prĂ©cieuse contribution de ces rĂ©unions annuelles au dĂ©veloppement et Ă  la consolidation de l’autonomisation des femmes dans les trois piliers de la coopĂ©ration des BRICS.

131. Nous apprĂ©cions les efforts dĂ©ployĂ©s par l’Alliance des femmes d’affaires des BRICS pour promouvoir l’entrepreneuriat fĂ©minin, notamment le lancement de la plateforme numĂ©rique commune de l’Alliance des femmes d’affaires des BRICS, la tenue du premier forum des femmes d’affaires des BRICS Ă  Moscou les 3 et 4 juin 2024 et le premier concours de startups fĂ©minines des BRICS. Nous sommes favorables Ă  la poursuite du renforcement de la coopĂ©ration entre la BRICS Women’s Business Alliance et les femmes entrepreneurs du Sud, y compris la mise en place de bureaux rĂ©gionaux, le cas Ă©chĂ©ant.

Les BRICS ne sont pas une alternative pour les peuples face aux puissances impĂ©rialistes traditionnelles. Les positions des BRICS s’inscrivent Ă  merveille dans le systĂšme capitaliste nĂ©olibĂ©ral global, ils ne font rien ou presque pour s’en dĂ©tacher et souscrivent aux fausses solutions du capitalisme vert. MalgrĂ© leur dĂ©nonciation des crimes commis par IsraĂ«l contre les peuples palestiniens et libanais, ils ne daignent pas rompre leurs liens commerciaux avec la puissance sioniste.

Notes

[1] Paulo Nogueira Batista , “BRICS Financial and Monetary Initiatives – the New Development Bank, the Contingent Reserve Arrangement, and a Possible New Currency”, 3 October 2023, https://valdaiclub.com/a/highlights/brics-financial-and-monetary-initiatives/ consultĂ© le 25 octobre 2024.

[2] Paulo Nogueira Batista , “BRICS Financial and Monetary Initiatives – the New Development Bank, the Contingent Reserve Arrangement, and a Possible New Currency”, 3 October 2023, https://valdaiclub.com/a/highlights/brics-financial-and-monetary-initiatives/ consultĂ© le 25 octobre 2024.

[3] Lula : “aprovado a criação de um grupo de trabalho para estudar a adoção de uma moeda de referĂȘncia dos Brics. Isso aumentarĂĄ nossas opçÔes de pagamento e reduzirĂĄ nossas vulnerabilidades » Folha de Paulo, « Moeda do Brics : tema ganha tratamento tĂ­mido em cĂșpula » - 25/08/2023 - https://www1.folha.uol.com.br/mercado/2023/08/india-resiste-a-moeda-do-brics-e-tema-ganha-tratamento-timido-em-cupula.shtml. CNN, « Brics criam grupo de trabalho para avaliar moeda comum » https://www.youtube.com/watch?v=keUdkW-s5M4

[4] Paulo Nogueira Batista , “BRICS Financial and Monetary Initiatives – the New Development Bank, the Contingent Reserve Arrangement, and a Possible New Currency”, 3 October 2023, https://valdaiclub.com/a/highlights/brics-financial-and-monetary-initiatives/ consultĂ© le 25 octobre 2024.

Un sommet des BRICS en Russie qui n’offre pas d’alternative