Ukraine : pourquoi nous fermons notre centre d'accueil pour femmes déplacées à Lviv

Date of first publication
09/08/2024
Author

L’Atelier fĂ©ministe, Traduction Patrick Le TrĂ©hondat

Ce mois d’aoĂ»t, nous fĂȘtons exactement les deux ans et demi qui se sont Ă©coulĂ©s depuis que notre Atelier fĂ©ministe, a ouvert son premier refuge pour les femmes dĂ©placĂ©es Ă  l’intĂ©rieur du pays. Au dĂ©but de l’invasion, nous avons ouvert trois abris. Deux d’entre eux sont restĂ©s ouverts pendant six mois. Aujourd’hui, nous souhaitons annoncer une nouvelle importante pour nous : notre plus grand centre d’accueil, qui fonctionne depuis juin 2022, ferme ses portes.

Dans cette publication, nous aimerions rĂ©sumer notre travail, vous en dire plus sur nos expĂ©riences que nous n’avons peut-ĂȘtre pas toujours abordĂ©es. Et rĂ©pondre Ă  la question de savoir ce que nous prĂ©voyons de faire ensuite.

Pourquoi le refuge ferme-t-il ses portes ?

Pour ĂȘtre honnĂȘte, la fermeture du refuge est une grande tristesse, non seulement pour l’équipe de crise qui a ouvert ce refuge, mais aussi pour toutes les Ă©quipes de notre organisation. Les visiteuses attentives Ă  nos Ă©vĂ©nements ont pu comprendre que pendant deux ans, le bureau de notre organisation Ă©tait une petite piĂšce dans le grand bĂątiment-refuge. C’est pourquoi, trĂšs souvent, les dĂ©jeuners pris au bureau se dĂ©roulaient dans la cuisine commune avec les rĂ©sidentes du refuge, autour de conversations et de cafĂ©s. Nos Ă©vĂ©nements pour notre communautĂ© se dĂ©roulaient dans le grenier, oĂč les enfants qui vivaient dans le foyer jouaient Ă  d’autres heures, en dehors des Ă©vĂ©nements. Il s’agit donc d’un lieu trĂšs important pour l’ensemble de notre organisation. Et il nous est trĂšs cher. Nous pensons que l’abri a rempli sa fonction initiale de lieu de « sĂ©jour » temporaire.

Nous avons Ă©galement maintenu cet abri entiĂšrement grĂące aux donateurs internationaux, et il est maintenant devenu impossible pour l’équipe de crise de collecter les fonds nĂ©cessaires Ă  la poursuite de son travail.

Il est important de souligner que les questions de financement et de faisabilitĂ© de la poursuite des activitĂ©s se sont rejointes pour former une mĂȘme situation : il est devenu plus difficile pour les associations de trouver de l’argent pour les abris, alors que les abris municipaux ont de l’espace libre et la capacitĂ© d’accueillir plus de personnes.

Que pouvons-nous dire de notre travail avec les refuges ?

Tout d’abord, il est certain qu’il est arrivĂ© Ă  point nommé ! Nous avons ouvert un refuge aussi grand lorsque les refuges temporaires installĂ©s dans les jardins d’enfants et les Ă©coles de Lviv ont fermĂ© leurs portes. Nous avons reçu beaucoup de critiques sur le fait que six mois de guerre Ă  grande Ă©chelle s’étaient dĂ©jĂ  Ă©coulĂ©s et que les associations venaient juste de commencer Ă  faire quelque chose dans ce domaine. Nous ne disposions pas des mĂȘmes ressources que l’État pour lancer un accueil Ă  grande Ă©chelle et abriter les gens en un jour. Nous n’avions pas de locaux ni de personnel. Nous avons eu besoin de temps pour trouver des financements, pour planifier et, enfin, pour effectuer un travail que nous n’avions jamais fait auparavant. Mais nous avons rĂ©ussi Ă  rĂ©pondre aux besoins de la situation trĂšs rapidement.

image

En particulier, en juin 2022, lorsqu’un grand nombre d’abris temporaires ont Ă©tĂ© fermĂ©s dans les Ă©coles et les jardins d’enfants. C’est lĂ  que commence l’histoire de notre refuge. Nous avons envoyĂ© des annonces Ă  diffĂ©rents groupes de personnes dĂ©placĂ©es. Lors de l’ouverture du refuge, le 1er juin, une seule famille, les Kiselyov, dont vous avez probablement entendu parler dans nos articles, est venue nous rendre visite. Ils ont aimĂ© l’endroit et ont choisi une chambre. En l’espace d’une demi-heure, tout le monde a commencĂ© Ă  venir : le refuge Ă©tait peuplĂ© dĂšs le premier jour !

Nous pensons qu’il en va de mĂȘme la fermeture du refuge. Actuellement, la situation dans la rĂ©gion de Lviv, avec l’afflux de personnes, avec le nombre de personnes qui ont l’intention de rester ici, est assez prĂ©visible, mais pas chaotique. De nombreuses personnes vivent ici depuis des annĂ©es, il y a un petit afflux de nouvelles personnes, et les gens choisissent toujours de rester, ou de s’installer vers des endroits proches de chez eux, afin qu’elles puissent au moins s’y rendre.

C’est pourquoi les abris temporaires comme les nĂŽtres ne constituent plus un besoin urgent pour la ville en ce moment. Nous avons rempli notre fonction et le moment est venu d’abandonner la fourniture de services d’hĂ©bergement. Toutefois, si vous cherchez un endroit oĂč loger Ă  Lviv et dans la rĂ©gion, veuillez contacter le Centre d’aide aux personnes dĂ©placĂ©es au numĂ©ro suivant : +380505554461.

Selon les rĂšgles nationales des services sociaux, un service social tel qu’un refuge a certaines exigences en matiĂšre d’organisation de l’espace. Par exemple, il prĂ©cise Ă  quoi doit ressembler un lit et combien de mĂštres carrĂ©s doivent ĂȘtre disponibles par personne. La nouvelle rĂ©solution 930 dĂ©crit Ă©galement clairement les exigences relatives aux rĂšgles de rĂ©sidence et au comportement des employĂ©es et des rĂ©sidentes. Cela signifie qu’il existe des rĂšgles gĂ©nĂ©rales : ne pas boire, ne pas fumer, ne pas se battre, etc. En fait, le travail social exige une implication beaucoup plus grande d’une personne dans la vie d’une autre personne. Et cela a ses avantages et ses inconvĂ©nients. La principale question Ă  laquelle nous avons rĂ©flĂ©chi tout au long de notre travail est de savoir dans quelle mesure notre aide doit avoir des limites et dans quelle mesure ces limites sont objectives dans la situation actuelle.

Permettez-moi de vous donner un exemple qui m’a frappĂ© que je l’ai entendu au cours d’une conversation avec une autre collĂšgue. Elle me parlait d’une famille d’hommes et de femmes ĂągĂ©s qu’elle avait accueillie dans son centre d’hĂ©bergement. Ils sont arrivĂ©s sans papiers, juste avec un sac d’affaires : tout avait brĂ»lĂ©. Mes collĂšgues les ont accueillis, leur ont donnĂ© des vĂȘtements et de la nourriture, et les ont aidĂ©s Ă  retrouver leurs papiers. Ensuite, la question s’est posĂ©e de savoir s’ils devaient trouver du travail. Ils ont aidĂ© l’homme de cette famille Ă  trouver un emploi sur un chantier de construction. Le premier jour de son travail sur le chantier, il a eu un accident et est dĂ©cĂ©dĂ©. Les mĂȘmes travailleurs sociaux, employĂ©s et bĂ©nĂ©voles du refuge ont aidĂ© Ă  collecter des fonds pour la cĂ©rĂ©monie funĂ©raire. Et ils ont enterrĂ© cet homme. Ce cas me fait souvent rĂ©flĂ©chir Ă  ces frontiĂšres : doivent-elles exister dans la situation que nous vivons aujourd’hui ? De nos jours, l’assistance sociale a dĂ©jĂ  dĂ©passĂ© toute classification possible de services sociaux, mĂȘme dans des cas comme celui-ci.

Qu’avons-nous fait pendant le fonctionnement du refuge et Ă  quoi nous n’avons pas pensé ?

Nous avons enquĂȘtĂ© sur la disparition de la crĂšme Black Pearl dans une chambre, aidĂ© une femme de 60 ans Ă  apprendre Ă  dire littĂ©ralement « non » et Ă  dĂ©fendre ses limites. Nous l’avons aidĂ©e Ă  chercher de la nourriture, nous avons collectĂ© des fonds pour sa rééducation aprĂšs une greffe de rein. Nous avons effectuĂ© des rĂ©parations dans une maison oĂč les rĂ©sidents de notre refuge allaient dĂ©mĂ©nager. Nous avons organisĂ© des chants, des soirĂ©es et des pique-niques. Et nous avons essayĂ© de comprendre : combien de kilos de nourriture faut-il pour un pique-nique de 50 personnes ?

Nous avons mis fin Ă  des bagarres. Nous avons Ă©laborĂ© des mĂ©thodes pour aider les gens Ă  accepter l’aide d’un psychologue. Par exemple, nous avons demandĂ© Ă  deux personnes en inimitiĂ© de cuisiner ensemble du bortsch. Nous avons rĂ©alisĂ© ensemble un magazine sur la vie des rĂ©sidents de notre foyer. Nous les avons aidĂ©s Ă  trouver un emploi, nous les avons Ă©coutĂ©s... Nous avons placĂ© une personne handicapĂ©e mentale dans un logement avec accompagnement, nous l’avons aidĂ©e Ă  surmonter un trouble alimentaire, nous avons essayĂ© de sortir une personne d’une tentative de suicide, nous avons jouĂ© avec des enfants, nous avons appris Ă  Ă©crire Ă  une femme handicapĂ©e, nous avons organisĂ© des cinĂ©-clubs, nous avons discutĂ© pour les soutenir...Nous n’avons pas gĂ©rĂ© beaucoup de choses. Peut-ĂȘtre ne savions-nous pas comment le faire correctement, peut-ĂȘtre Ă©tions-nous trop occupĂ©es par nos propres affaires pour y penser. Nous sommes trĂšs fiĂšres de l’équipe de crise qui a assumĂ© la responsabilitĂ© de ce travail. À propos de ces personnes, j’aimerais rappeler une citation tirĂ©e d’un dessin animĂ© oĂč un personnage dit Ă  un autre : « Ouais, j’aime les gens qui ne font pas de bĂȘtises » : « Oui, ce que j’aime le plus, ce sont les gens qui ne se soucient pas des choses comme la rĂ©alité ». En effet, nous avons dĂ» trouver des solutions Ă  la volĂ©e. Dans certaines situations, il n’y avait pas de solution et toute l’équipe se rĂ©unissait pour boire un verre de vin et manger une pizza. Nous avons assistĂ© Ă  de nombreuses rĂ©unions de supervision au cours desquelles nous avons pleurĂ© comme des folles et dit que « non, nous ne retournerons plus jamais dans ce refuge ».

image

Et il y a eu des moments oĂč nous nous sommes retrouvĂ©es, oĂč nous nous sommes prises dans les bras et oĂč nous nous sommes dit que nous Ă©tions trĂšs cool, que nous avions fait un travail incroyable. C’est pourquoi travailler dans un refuge ne consiste pas Ă  vivre sa propre vie ou celle de sa famille et de ses amis. C’était vivre la vie de 20 personnes qui vivaient dans notre refuge chaque jour : avec leurs problĂšmes, leurs joies. Nous nous sommes rĂ©jouies de leurs succĂšs, nous avons pleurĂ© leurs Ă©checs et nous avons Ă©tĂ© en colĂšre lorsque de nouvelles restrictions sont apparues. En rĂ©sumĂ©, je voudrais dire que, compte tenu du fait que nous avons rencontrĂ© ces personnes dans une telle situation, ce travail a Ă©tĂ© empreint de beaucoup de tendresse et d’attention.

image

Si j’avais l’occasion de dire quelque chose Ă  toutes les personnes qui ont vĂ©cu avec nous pendant cette pĂ©riode, je dirais que c’était trĂšs important pour moi. Au cours des deux premiĂšres annĂ©es difficiles de l’invasion Ă  grande Ă©chelle, lorsque j’ai Ă©tĂ© sĂ©parĂ©e de ma famille, qui vit maintenant sous occupation, je n’ai pas Ă©tĂ© en mesure d’aider ma famille. Il Ă©tait trĂšs important pour moi de pouvoir vous aider et d’ĂȘtre utile. Il s’agissait d’une relation mutuellement bĂ©nĂ©fique. Nous vous avons aidĂ©es autant que nous le pouvions pour continuer Ă  vivre, et vous nous avez aidĂ©es. Je pense que nous avions tous besoin les unes des autres pour pouvoir survivre Ă  cette guerre et essayer de continuer Ă  vivre.

Le centre d’hĂ©bergement ferme ses portes, mais nous continuons Ă  aider les femmes en situation de crise. Nous prĂ©voyons de poursuivre nos cours d’alphabĂ©tisation numĂ©rique et de recruter pour le programme d’aide Ă  la reconversion « Allez de l’avant ». L’expĂ©rience difficile, mais inestimable, que nous avons acquise au sein du centre d’hĂ©bergement dĂ©bouchera certainement sur de nouveaux projets sociaux. Nous travaillons pour la victoire !

Le texte a Ă©tĂ© prĂ©parĂ© par Katya, coordinatrice de crise. Avec beaucoup d’amour !

L’Atelier fĂ©ministe, groupe fĂ©ministe basĂ© Lviv. Site https://femwork.org/en/category/fm-news/ Page Facebook https://www.facebook.com/feministworkshop Sur le refuge une vidĂ©o de Commons - sous-titres en français disponible dans les rĂ©glages via la roue crantĂ©e. https://www.youtube.com/watch?v=74v3N-F7rVs&embeds_referring_euri=https%3A%2F%2Fcommons.com.ua%2F&source_ve_path=OTY3MTQ

image
Ukraine : pourquoi nous fermons notre centre d'accueil pour femmes déplacées à Lviv