Polina Vernyhor
Le 25 septembre, Kharkiv a accueilli la LGBT Pride pour la quatriĂšme fois. Cette annĂ©e, la KharkivPride Ă©tait spĂ©ciale car la ville souffre quotidiennement des missiles russes. Cela a affectĂ© les conditions de lâĂ©vĂ©nement et le nombre de participant·es.
La fin de lâĂ©tĂ© et le dĂ©but de lâautomne sont la pĂ©riode oĂč les LGBT prides sont organisĂ©es dans diffĂ©rentes parties de lâUkraine depuis plusieurs annĂ©es consĂ©cutives. Cependant, cette annĂ©e, tout est diffĂ©rent. En raison de la guerre, la plupart des organisations LGBT ont refusĂ© dâorganiser les traditionnelles marches pour lâĂ©galitĂ©.
Les organisateur·trices de la KharkivPride ont Ă©galement doutĂ© pendant longtemps de la possibilitĂ© dâorganiser lâĂ©vĂ©nement en toute sĂ©curitĂ©. Mais au dĂ©but du mois de septembre, les rĂ©seaux sociaux des organisateur·trices sont devenus clairs : La KharkivPride va avoir lieu. Le public a pris cette nouvelle de maniĂšre ambiguë : beaucoup se sont demandĂ© sâil Ă©tait normal dâorganiser une gay pride pendant la guerre, quelquâun a Ă©crit quâil Ă©tait dangereux dâorganiser de grands Ă©vĂ©nements en temps de guerre. Cependant, les organisateur·trices ont des rĂ©ponses Ă la fois au premier et au second argument. Mais nous en reparlerons plus tard.
Dans les conditions de la guerre
La KharkivPride est le plus grand Ă©vĂ©nement LGBT de lâest de lâUkraine. Cette annĂ©e, la marche sâest dĂ©roulĂ©e sous le slogan « Unis comme jamais auparavant ». Les organisateur·trices affirment que lâidĂ©e principale de lâaction nâa pas changé : elle est toujours conçue pour mettre lâaccent sur la libertĂ©, lâĂ©galitĂ© et le respect de la diversitĂ©. Cependant, cette fois-ci, il est plus important que jamais de montrer au monde entier en quoi la dĂ©mocratie ukrainienne diffĂšre du rĂ©gime totalitaire de la FĂ©dĂ©ration de Russie.
Aujourdâhui, des milliers de personnes LGBT dĂ©fendent lâUkraine sur les fronts militaires et de lâinformation, en se portant volontaires, en sauvant des vies, en collectant des fonds pour acheter des armes, en faisant venir de lâaide humanitaire de lâĂ©tranger, etc. En raison des bombardements constants, de nombreuses personnes ont dĂ» quitter Kharkiv. Il nâest donc pas surprenant que la guerre ait affectĂ© le nombre de participant·es.
LâannĂ©e derniĂšre, plus de trois mille personnes ont assistĂ© Ă la KharkivPride, et cette annĂ©e, il y avait environ 25 participant·es. Cependant, les personnes qui sont venues Ă la LGBT Pride admettent quâelles attendaient lâĂ©vĂ©nement depuis une annĂ©e entiĂšre et sont heureuses que, malgrĂ© la guerre, les organisateur·trices aient dĂ©cidĂ© de le tenir.
« Je participe Ă la Pride de cette annĂ©e non seulement pour moi, mais aussi pour ceux et celles qui ne peuvent pas se joindre Ă nous â pour les victimes et les personnes Ă©vacuĂ©es, pour nos militaires. La Pride dâaujourdâhui nâest pas une cĂ©lĂ©bration de la fiertĂ©, câest un moyen de montrer que nous existons en tant que partie de la sociĂ©tĂ© et que nous devons ĂȘtre entendu·es. Actuellement, la communautĂ© LGBT nâest pratiquement pas reprĂ©sentĂ©e politiquement, que ce soit au parlement ou sur le terrain. De ce fait, nous nâavons aucun outil pour influencer les dĂ©cisions qui sont prises. GrĂące Ă des formes de protestation telles que la marche et les spectacles qui ont eu lieu Ă Kharkiv pendant la semaine de la fiertĂ©, nous voulons toucher les autoritĂ©s et la sociĂ©té », explique Yelyzaveta Kruk, participante Ă la KharkivPride, Ă Zaborona.
Les performances dont parle Yelyzaveta sont les actions qui ont Ă©tĂ© organisĂ©es par lâAssociation des femmes de Kharkiv Sphere au cours de la semaine derniĂšre. Le 17 septembre, dans le centre de Kharkiv, des militant·es ont accrochĂ© des banderoles en soutien Ă lâEuroPride en Serbie, que le prĂ©sident du pays, Aleksandar VuÄiÄ, a tentĂ© dâinterdire.
Le 21 septembre, au cours de la semaine de la fiertĂ© Ă Kharkiv, toutes les personnes LGBT qui sont mortes Ă cause de la guerre ont Ă©tĂ© honorĂ©es. Deux jours plus tard, une voiture dĂ©corĂ©e dâattributs de mariage arc-en-ciel et de lâinscription « égalitĂ© face Ă mariage » a circulĂ© dans les rues de la ville. Avec cet Ă©vĂšnement, les organisateur·trices voulaient souligner que toutes les personnes, quels que soient leur sexe, leur genre et leur orientation, ont le droit de se marier, mais quâactuellement, les couples LGBT ukrainiens sont privĂ©s de cette possibilitĂ©.
« Je comprends que nous ne pourrons pas changer la Constitution demain, et que lâĂ©galitĂ© face au mariage nâarrivera pas le mois prochain, mais notre fiertĂ© est davantage liĂ©e au fait que les droits de la communautĂ© LGBT sont toujours dâactualitĂ©. Pendant la guerre, nous nâavons pas disparu et nous avons toujours des besoins, y compris ceux liĂ©s Ă la guerre â par exemple, aller chercher le corps dâun·e partenaire dĂ©cĂ©dé·e ou simplement lui rendre visite Ă lâhĂŽpital », explique Yelyzaveta.
Danger
La Russie lance des dizaines de missiles sur Kharkiv chaque jour. Selon le chef du bureau du procureur rĂ©gional de Kharkiv, Oleksandr Filchakov, au dĂ©but du mois dâaoĂ»t, plus de mille civils ont Ă©tĂ© tuĂ©s par des bombardements dans la ville et la rĂ©gion. En raison de la guerre Ă grande Ă©chelle, la plupart des citoyen·nes ont quittĂ© Kharkiv. La Pride de cette annĂ©e est donc trĂšs diffĂ©rente des prĂ©cĂ©dentes, tant par le nombre de personnes que par son format. Les participant·es ont commencĂ© Ă se rassembler Ă la station de mĂ©tro Kyivska vers midi. Il Ă©tait nĂ©cessaire de sâinscrire Ă lâĂ©vĂ©nement via un formulaire Google spĂ©cial. La veille de la marche, un briefing sur la sĂ©curitĂ© a Ă©tĂ© organisĂ© avec tous ceux et celles qui ont rempli le formulaire.
« Maintenant, tou·tes celles et ceux qui sont Ă Kharkiv sont en danger, non pas Ă cause des menaces de lâextrĂȘme droite et des conservateurs, non pas Ă cause de la situation de la criminalitĂ©, mais Ă cause des attaques de missiles de la FĂ©dĂ©ration de Russie. Câest pourquoi nous avons choisi le mĂ©tro, car ni la police ni les autoritĂ©s de la ville ne peuvent nous protĂ©ger de cette plus grande menace. Câest la seule façon de nous protĂ©ger. Le mĂ©tro a Ă©galement Ă©tĂ© choisi parce quâil nâest plus seulement un moyen de transport. Des concerts et des expositions y ont Ă©tĂ© organisĂ©s, des personnes y ont vĂ©cu pendant le bombardement de Kharkiv. Câest pourquoi ce lieu est symbolique pour nous », explique Ă Zaborona Anna Sharigina, co-organisatrice de KharkivPride.
Personne nâa bloquĂ© le trafic du mĂ©tro â tout le monde pouvait entrer. Les participant·es sont entré·es dans les wagons avec des affiches et des symboles arc-en-ciel. La plupart dâentre eux et elles portaient des chemises brodĂ©es. Les passager·es du mĂ©tro ont rĂ©agi diffĂ©remment : certain·es ont Ă©tĂ© surpris·e, dâautres ont souri et ont saluĂ© lâaction. Ă un moment donnĂ©, un musicien de rue avec une guitare est entrĂ© dans la voiture et a commencĂ© Ă chanter « Warriors of Light » du groupe biĂ©lorusse Lyapis Trubetskoy.
Des agents des forces de lâordre ont Ă©galement voyagĂ© dans le mĂ©tro avec les participant·es de la KharkivPride. Ils Ă©taient Ă peu prĂšs aussi nombreux que les participants Ă lâaction.
La KharkivPride a empruntĂ© trois lignes de mĂ©tro. Les participant·es sont sorti·es Ă la station Place de la Constitution, ont scandĂ© « Gloire Ă lâUkraine » et se sont dispersé·es.
Est-il Ă lâheure ?
Les organisateur·trices de la KharkivPride estiment que les droits humains sont toujours dâactualitĂ©, surtout en temps de guerre. En particulier, lâĂ©galitĂ© au niveau lĂ©gislatif permettra Ă de nombreux couples LGBT de bĂ©nĂ©ficier des droits habituels dont jouissent les couples hĂ©tĂ©ros : rĂ©cupĂ©rez le corps de votre partenaire Ă la morgue et enterrez-le ; prendre des dĂ©cisions importantes pour votre partenaire sâil est inconscient·e ; sâoccuper de lâenfant dâune compagne, si elle est partie au front, ainsi que pour sâoccuper des enfants dâun proche dĂ©cĂ©dĂ© ou blessĂ©.
En outre, dans le cadre de la KharkivPride, avec le fonds de soutien « Kharkiv with You », ils et elles collectent des fonds pour les besoins des femmes militaires servant dans la rĂ©gion de Kharkiv. La Fondation sâoccupe dâenviron deux cents femmes qui dĂ©fendent actuellement lâUkraine dans les forces armĂ©es ukrainiennes. Lâobjectif est de rĂ©colter cent mille hryvnias pour elles.