Ukraine-dĂ©bat. «Une socialiste ukrainienne explique le combat conjoint contre l’impĂ©rialisme russe et l’assujettissement aux pouvoirs nĂ©olibĂ©raux»

A l’occasion de l’anniversaire de l’invasion impĂ©rialiste de l’Ukraine par la Russie, la gauche ukrainienne s’affronte Ă  un double dĂ©fi: rĂ©sister aux attaques militaires russes tout en luttant contre l’imposition du nĂ©olibĂ©ralisme et de l’austĂ©ritĂ© par leur propre gouvernement. Pendant ce temps, la gauche mondiale reste profondĂ©ment divisĂ©e dans son apprĂ©hension de la guerre et dans sa relation avec les appels Ă  la solidaritĂ© internationale les composantes de la gauche ukrainienne.

Alona Liasheva est sociologue, chercheuse en Ă©conomie politique urbaine. Elle travaille au Centre de recherche pour les Ă©tudes est-europĂ©ennes de l’UniversitĂ© de BrĂȘme. Elle est co-rĂ©dactrice de Commons: Journal for Social Criticism et membre du groupe socialiste dĂ©mocratique ukrainien Sotsialnyi Rukh (le Mouvement social).

Dans cet entretien exclusif pour Truthout [site connu de gauche aux Etats-Unis] Ashley Smith s’entretient avec Alona Liasheva sur la nature de la guerre, sur les conditions auxquelles est confrontĂ©e la majoritĂ© de la classe laborieuse de son pays, sur la rĂ©sistance populaire et militaire ainsi que de la stratĂ©gie de la gauche ukrainienne en temps de guerre et pour la reconstruction.

Ashley Smith: La Russie a lancĂ© des vagues d’attaques de missiles sur l’Ukraine. Quel impact cela a-t-il eu sur la vie des populations? Quel effet cela a-t-il eu sur la conscience populaire? Quel effet cela a-t-il eu sur la volontĂ© des gens Ă  rĂ©sister Ă  l’invasion?

Alona Liasheva: La Russie a commencĂ© Ă  lancer cette derniĂšre sĂ©rie d’attaques de missiles le 10 octobre 2022. Ils Ă©taient censĂ©s affaiblir l’armĂ©e ukrainienne, mais cela n’a pas fonctionnĂ©. Ici Ă  Lviv, ils ont semblĂ© toucher tout sauf les bĂątiments militaires. Alors que les bĂątiments civils ont Ă©tĂ© privĂ©s d’électricitĂ© et ont subi des coupures de courant, les bĂątiments militaires ont fonctionnĂ© avec de l’électricitĂ© ordinaire ou celle produite par des gĂ©nĂ©rateurs.

Les victimes de ces missiles Ă©taient donc des civils et des infrastructures de nature civile. De nombreuses personnes ont perdu le chauffage en plein hiver et ont dĂ» supporter des tempĂ©ratures extrĂȘmement basses dans leurs maisons et appartements.

Ces attaques ont coupĂ© l’électricitĂ© dans les hĂŽpitaux, ce qui a provoquĂ© l’arrĂȘt des rĂ©frigĂ©rateurs qui conservent les vaccins COVID, entre autres. En consĂ©quence, nous n’avons pas pu disposer de vaccins pendant un certain temps. Toutes sortes de personnes et d’organisations se sont mobilisĂ©es pour nous procurer de nouveaux vaccins, installer des gĂ©nĂ©rateurs dans les endroits clĂ©s et rĂ©tablir l’électricitĂ© dans les Ă©tablissements clĂ©s.

Je pense que la Russie espĂ©rait briser la volontĂ© du peuple ukrainien. Mais c’est le contraire qui s’est produit. Dans les sondages, le soutien populaire Ă  la rĂ©sistance militaire Ă  la Russie est restĂ© inĂ©branlable.

De nombreux membres de la gauche occidentale persistent Ă  qualifier la guerre de «guerre par procuration» entre les Etats-Unis, l’OTAN et la Russie. Ils appellent Ă©galement Ă  un cessez-le-feu immĂ©diat et Ă  un rĂšglement nĂ©gociĂ© pour mettre fin Ă  la guerre. Quels sont les problĂšmes que posent ces positions?

Cette question peut trouver une rĂ©ponse vraiment toute simple. Il suffit d’écouter ce que Poutine vient de dire, le 21 fĂ©vrier, dans son discours sur «l’état de la nation». Il a dĂ©clarĂ© que son objectif Ă©tait de conquĂ©rir l’Ukraine et de la faire rentrer dans la FĂ©dĂ©ration de Russie. Au moment mĂȘme oĂč il parlait, l’armĂ©e russe attaquait et tuait des civils. Ainsi, autant les discours de Poutine que les actions de son armĂ©e dĂ©montrent que la Russie ne reconnaĂźt pas l’Ukraine comme une nation indĂ©pendante, et encore moins comme un interlocuteur pour des nĂ©gociations. Il n’est certainement pas intĂ©ressĂ© par une paix juste. Avec son rĂ©gime qui vise Ă  notre Ă©radication nationale, nous n’avons pas d’autre choix que de nous dĂ©fendre. Malheureusement, c’est aussi simple que ça. La plupart des gens le comprennent en Ukraine. Dans des enquĂȘtes sociologiques, j’ai demandĂ© aux gens ce qu’ils pensaient d’un cessez-le-feu et de nĂ©gociations. Presque sans exception, ils disent qu’on ne peut pas faire confiance Ă  la Russie pour une quelconque nĂ©gociation.

C’est particuliĂšrement vrai pour les personnes qui ont vĂ©cu dans les zones occupĂ©es de l’Ukraine. Ils dĂ©crivent leur vie sous un rĂ©gime qu’ils n’ont pas choisi, qui ne les reprĂ©sentait pas et qui a rejetĂ© violemment leur droit de se percevoir comme des Ukrainiens et Ukrainiennes. Ce rĂ©gime imposait des conditions Ă©conomiques terribles, pratiquait la discrimination Ă  l’égard des femmes et des personnes LGBTQ. Il enlevait des enfants pour les «rapatrier» (!) en Russie. C’est pourquoi les Ukrainiens et les Ukrainiennes n’accepteraient pas que Zelensky dise: «Nous ne nous battrons plus, nous allons accepter un cessez-le-feu et nĂ©gocier l’abandon des territoires occupĂ©s.»

Tout cela a changĂ© ma propre vision de la diplomatie, que j’avais dĂ©fendue au cours des huit derniĂšres annĂ©es. Je soutenais les accords de Minsk [Minsk I de septembre 2014 et Minsk II de fĂ©vrier 2015] comme un moyen de geler, sinon de rĂ©soudre, le conflit. Poutine a brisĂ© mes illusions, en violant l’accord et en dĂ©clenchant cette invasion. A ce stade, nĂ©gocier avec lui serait le summum de la naĂŻvetĂ©. Ce serait se tirer une balle dans le pied.

Je sais que la gauche a tendance Ă  chercher un funeste complot des Etats-Unis derriĂšre tout. Bien sĂ»r, je pense qu’il est important d’analyser chaque conflit pour en comprendre les acteurs, la dynamique et les responsables. Dans le cas de l’Ukraine, c’est beaucoup plus simple que ce que pensent beaucoup de gens Ă  gauche. L’Ukraine a Ă©tĂ© attaquĂ©e par une armĂ©e impĂ©rialiste et, par consĂ©quent, nous sommes dans une lutte pour dĂ©fendre nos vies et notre droit mĂȘme d’exister en tant que nation souveraine.

Ceux qui sont Ă  gauche aux Etats-Unis, en particulier les hommes blancs hĂ©tĂ©ros qui tendent Ă  ĂȘtre les plus virulents dans leur opposition au droit Ă  l’autodĂ©termination de l’Ukraine, devraient prendre un moment pour rĂ©flĂ©chir Ă  leur position privilĂ©giĂ©e. Ils ne sont pas attaquĂ©s par une armĂ©e impĂ©rialiste. On ne leur a pas refusĂ© le droit de dire: «Je suis ukrainien. Je veux vivre dans ma propre ville. Je souhaite faire mon travail de maniĂšre paisible.» On ne leur a pas dit que vous ne pouvez pas ĂȘtre gay, ou que vous ne pouvez pas obtenir tel ou tel emploi parce que vous ĂȘtes une femme. Au lieu de nous Ă©couter parler de notre expĂ©rience, au lieu de s’identifier Ă  notre combat, trop de personnes Ă  gauche construisent des rĂ©cits complexes d’ordre gĂ©opolitique, qui franchement ne tiennent pas la route aprĂšs un examen attentif. Le problĂšme principal est que 44 millions de personnes peuvent ĂȘtre privĂ©es de leur identitĂ© nationale, de leur personnalitĂ© politique et de leur capacitĂ© d’action.

Pourquoi est-il important que la gauche internationale soutienne la lutte de l’Ukraine pour l’autodĂ©termination? Quels sont les enjeux de la victoire ou de la dĂ©faite de l’Ukraine dans cette guerre?

En rĂ©alitĂ©, tout le monde dans le monde a un intĂ©rĂȘt dans la lutte de l’Ukraine pour se libĂ©rer de l’invasion et de l’occupation. AprĂšs la Seconde Guerre mondiale en Europe, les Etats se sont mis d’accord pour fixer une ligne rouge Ă  ne pas franchir; ils ne devaient pas envahir et occuper d’autres pays.

Mais de plus en plus, les puissances impĂ©rialistes ont commencĂ© Ă  franchir cette ligne dans le monde entier. La Russie a fait de mĂȘme, d’abord en TchĂ©tchĂ©nie, puis en Syrie, en GĂ©orgie, au Donbass et en CrimĂ©e. Si la Russie parvenait Ă  envahir l’Ukraine, cela crĂ©erait un prĂ©cĂ©dent pour que d’autres puissances et Etats impĂ©rialistes fassent de mĂȘme – envahir, occuper, abattre et tuer des civils en toute impunitĂ©.

C’est pourquoi l’invasion n’est pas simplement un conflit rĂ©gional. La Russie met en marche un processus qui pourrait conduire Ă  des niveaux de plus en plus Ă©levĂ©s d’interventionnisme impĂ©rialiste et potentiellement Ă  une troisiĂšme guerre mondiale entre des puissances nuclĂ©aires. La solidaritĂ© avec l’Ukraine est donc dans l’intĂ©rĂȘt de tous.

En rĂ©alitĂ©, la question ne devrait mĂȘme pas se poser. Le soutien aux luttes pour l’autodĂ©termination, de la Palestine Ă  l’Ukraine, est un principe pour la gauche internationale, ou du moins devrait l’ĂȘtre. Mieux, la gauche a toujours dĂ©fendu le droit des nations opprimĂ©es Ă  lutter pour leur libĂ©ration. Toute compromission sur ce principe discrĂ©dite la gauche aux yeux des peuples opprimĂ©s. En revanche, la solidaritĂ© internationale avec toutes les luttes des opprimé·e·s renforce notre capacitĂ© collective de rĂ©sister Ă  toutes les puissances impĂ©rialistes et de lutter pour un changement social progressiste partout dans le monde

Il ne s’agit pas d’une question abstraite pour nous. La gauche internationale peut faire une diffĂ©rence matĂ©rielle dans notre capacitĂ© Ă  gagner ou Ă  perdre. Plus il y aura de solidaritĂ© avec nous, plus il y aura d’aide humanitaire, plus il y aura de soutien Ă  nos syndicats et plus il y aura de soutien Ă  notre gauche, plus nous serons en mesure de rĂ©sister Ă  l’impĂ©rialisme russe et de lutter pour un avenir progressiste en Ukraine, voire dans toute l’Europe de l’Est.

La trahison de cet internationalisme affaiblira notre lutte et discréditera la gauche en Ukraine et dans le monde. Qui pourrait se rallier à une gauche qui justifie et excuse la guerre impérialiste ou qui ignore les luttes de libération des opprimé·e·s?

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre expérience avec la gauche internationale? Avez-vous trouvé du soutien? Avez-vous pu tisser des liens avec des socialistes et des militants anti-guerre russes?

Malheureusement, de larges pans de la communautĂ© internationale ont utilisĂ© le schĂ©ma de la guerre froide pour interprĂ©ter cette guerre. La plupart parmi ces secteurs ont fini par ignorer ou refuser de soutenir notre lutte pour l’autodĂ©termination. Ils se sont diversement rangĂ©s du cĂŽtĂ© de la Russie, ont excusĂ© son agression ou ont dĂ©peint Ă  tort la guerre comme une guerre inter-impĂ©riale entre les Etats-Unis/OTAN et la Russie. Les plus extrĂ©mistes sont allĂ©s jusqu’à imputer Ă  l’Ukraine la responsabilitĂ© de son agression. C’est comme reprocher Ă  une femme d’avoir Ă©tĂ© violĂ©e parce qu’elle portait une jupe courte. D’autres personnes de gauche ont cherchĂ© Ă  discuter avec des Ukrainiens ou Ă  lire nos livres et nos articles pour comprendre la guerre de notre point de vue. Qu’ils le sachent ou non, ils adoptaient une mĂ©thode qui devrait ĂȘtre un principe de la gauche – Ă©couter ceux qui sont opprimé·e.s.

Ils/elles ont construit une solidaritĂ© avec notre lutte pour l’autodĂ©termination. Ces militant·e·s de gauche, ces syndicalistes, et en particulier les rĂ©seaux fĂ©ministes internationaux, dont je fais partie, ont jouĂ© un rĂŽle important. Ils ont fait campagne pour les besoins des Ukrainiens et des Ukrainiennes, notamment en soutenant notre droit Ă  obtenir des armes qui sont essentielles Ă  notre capacitĂ© de nous dĂ©fendre.

Ils/elles ont Ă©galement fourni une aide humanitaire, se sont joints Ă  notre campagne internationale pour l’annulation de notre dette, ont soutenu la lutte de nos syndicats pour dĂ©fendre nos droits en matiĂšre de lĂ©gislation du travail et ont participĂ© Ă  de nombreuses autres campagnes. En Europe de l’Est, nous avons reçu beaucoup de soutien de la part de Razem (La Gauche ensemble, parti fondĂ© en 2015), en Pologne. Ils ont jouĂ© un rĂŽle central dans notre lutte pour l’annulation de la dette.

Nous avons Ă©galement reçu le soutien de nombreuses organisations et militant·e·s russes. Toutefois, certains ont adoptĂ© la position de ceux qui, dans la gauche occidentale, ont rendu l’Ukraine responsable de la guerre, au mĂȘme titre que les Etats-Unis ou l’OTAN. Ils recyclent mot pour mot les points de discussion de Poutine. Ils recyclent mot pour mot les points de vue de Poutine. Mais pour la plupart de nos alliĂ©s russes, la question Ă©tait vraiment aisĂ©e. Etant dans un pays impĂ©rialiste, ce n’était pas un problĂšme thĂ©orique compliquĂ©. Ils ont constatĂ© que Poutine avait ordonnĂ© l’invasion d’un autre pays, l’Ukraine, et ils ont dĂ©clarĂ© que la solution Ă©tait simple: la Russie devait se retirer!

Ces organisations et militant·e·s russes, notamment la RĂ©sistance anti-guerre fĂ©ministe, ont organisĂ© des manifestations de suite aprĂšs l’invasion. Mais le rĂ©gime russe les a rĂ©primĂ©es. Il en a emprisonnĂ© un grand nombre et a forcĂ© un nombre considĂ©rable de militant·e·s Ă  quitter le pays ou Ă  se cacher. Par consĂ©quent, nous ne pouvons pas dire qu’il existe actuellement un mouvement anti-guerre en Russie. NĂ©anmoins, nous entretenons des relations Ă©troites avec des organisations et des rĂ©seaux de militants russes, tant Ă  l’étranger qu’y compris en Russie.

L’un des dĂ©fis auxquels la gauche ukrainienne est confrontĂ©e est de savoir comment soutenir la lutte pour la libĂ©ration et, en mĂȘme temps, protester contre les politiques nĂ©olibĂ©rales du gouvernement et les attaques contre le mouvement ouvrier. Comment votre groupe, Sotsialnyi Rukh, et d’autres ont-ils abordĂ© cette situation?

Ce n’est pas aussi difficile qu’il n’y paraĂźt. En rĂ©alitĂ©, tout le monde fait des reproches au gouvernement. Cette discussion politique animĂ©e est le rĂ©sultat de la guerre elle-mĂȘme. L’horrible vĂ©ritĂ© est que lorsque des bombes frappent votre maison, vous ĂȘtes obligĂ© de vous demander pourquoi cela se produit, comment y rĂ©sister, ce que le gouvernement fait pour vous dĂ©fendre, comment il peut mieux le faire et ce que vous pouvez faire pour rendre la rĂ©sistance plus efficace.

La peur et la colĂšre ont motivĂ© les gens Ă  faire tout ce qu’ils pouvaient, depuis le volontariat pour se battre jusqu’à l’organisation de l’aide rĂ©ciproque afin de surmonter la catastrophe de la guerre. Les gens se regroupent dans des situations d’urgence. Personne ne veut ĂȘtre seul; on veut rejoindre un collectif et amĂ©liorer ses conditions. InĂ©vitablement, cette politisation s’étend Ă  tous les autres domaines de la sociĂ©tĂ© ukrainienne. Les gens commencent Ă  penser Ă  leurs droits en tant que travailleurs, en tant que femmes, en tant que personnes LGBTQI, et ainsi de suite. C’est pourquoi beaucoup d’Ukrainiens et d’Ukrainiennes rejoignent diffĂ©rents groupes et organisations politiques. Certains se sont orientĂ©s vers des organisations de droite et vers leurs idĂ©es traditionalistes ou religieuses.

Dans le mĂȘme temps, la gauche s’est dĂ©veloppĂ©e car les gens recherchent des solutions progressistes. Notre organisation a beaucoup recrutĂ© au cours de l’annĂ©e derniĂšre. Nous avons beaucoup plus de membres pour accomplir beaucoup plus de tĂąches. Les gens sont plus actifs, prĂȘts Ă  s’organiser et Ă  se mobiliser pour toutes sortes d’initiatives. Des groupes d’étudiant·e·s de gauche se sont dĂ©veloppĂ©s. Ils ont organisĂ© des manifestations contre la fermeture d’universitĂ©s, formulĂ© des revendications sur leurs droits et construit une solidaritĂ© internationale avec les organisations Ă©tudiantes du monde entier.

Les syndicats ont Ă©galement exprimĂ© leurs revendications et créé de nouvelles organisations. Certaines de ces organisations sont nĂ©es directement des conditions de guerre. Par exemple, lorsque Kherson a Ă©tĂ© occupĂ©, certains se sont adressĂ©s les uns aux autres pour se protĂ©ger des forces russes. D’autres ont fui ensemble vers d’autres rĂ©gions du pays oĂč ils ne connaissaient que peu de personnes.

Dans les deux cas, les gens se sont entraidĂ©s, crĂ©ant ainsi des rĂ©seaux. Ceux-ci sont devenus la base de l’organisation syndicale dans le cas des travailleurs et travailleuses de la santĂ©; la plupart Ă©taient des infirmiĂšres. Ils ont formĂ© un syndicat pour lutter pour leurs intĂ©rĂȘts et pour ceux de leurs patients.

A la suite de toute cette fermentation de la société civile, beaucoup, et pas seulement la gauche et les groupes féministes, ont émis des critiques sur la façon dont le gouvernement mÚne la guerre et sur ses politiques sociales et de classe. Bien sûr, une majorité soutient Zelensky en tant que chef du gouvernement et de la résistance militaire, mais pas sans critique.

Dans ce contexte, la gauche peut Ă  la fois se tenir du mĂȘme cĂŽtĂ© que Zelensky pour ce qui a trait Ă  la rĂ©sistance et s’opposer Ă  ses lois nĂ©olibĂ©rales rĂ©actionnaires et Ă  ses attaques contre les droits syndicaux. Nous gagnons une audience plus importante grĂące Ă  cette approche.

Nous écrivons des articles expliquant pourquoi ses politiques néolibérales sont injustes, sapent le moral et compromettent la résistance. Nous les envoyons aux ministÚres et aux commissions parlementaires. Parfois, notre point de vue est entendu et a un certain impact.

Parfois, nous sommes simplement ignorĂ©s. C’est pourquoi nous publions nos positions sur notre site web, les envoyons aux mĂ©dias et les partageons directement avec les syndicats et les organisations du mouvement social. Nous les partageons Ă©galement au niveau international et faisons appel Ă  nos alliĂ©s pour faire pression sur le gouvernement.

L’un de nos principaux outils est la pĂ©tition. Si une proposition de loi obtient 25 000 signatures sur des pĂ©titions, elle doit ĂȘtre portĂ©e Ă  l’attention du prĂ©sident. Par exemple, nous avons aidĂ© Ă  lancer une pĂ©tition pour une loi lĂ©galisant le mariage homosexuel. Elle a rapidement obtenu 25 000 signatures, obligeant Zelensky Ă  dĂ©clarer publiquement qu’il Ă©tait d’accord avec la proposition. Le gouvernement ne l’a pas encore adoptĂ©e, mais nous avons contribuĂ© Ă  susciter un dĂ©bat public sur le mariage homosexuel.

C’est grĂące Ă  de telles campagnes que le gouvernement a Ă©tĂ© contraint de s’attaquer Ă  la corruption. Ce n’est pas le rĂ©sultat d’un simple article d’un journaliste [il s’agissait de Iouri Nikolov qui a publiĂ©, le 21 janvier 2023, sur le site ZN.UA, une enquĂȘte sur les dĂ©tournements sur les contrats de fourniture de nourriture aux soldats, entre autres. RĂ©d.] qui l’a dĂ©noncĂ©e, mais le rĂ©sultat d’une activitĂ© Ă  long terme des progressistes et des militants anti-corruption.

On discute dĂ©jĂ  de la reconstruction de l’Ukraine aprĂšs la guerre. Beaucoup craignent qu’elle ne se fasse selon des principes nĂ©olibĂ©raux, en utilisant la dette et la dĂ©pendance comme moyen d’approfondir les contre-rĂ©formes du type «marchĂ© libre». Quel type de reconstruction prĂ©conisez-vous et comment le combat pour cette reconstruction dĂ©coule-t-il de la lutte de libĂ©ration?

Il y aura une Ă©norme lutte sur les termes de la reconstruction, tout comme il y a eu une importante bataille sur la «nĂ©olibĂ©ralisation» de l’Ukraine depuis la crise financiĂšre mondiale de 2008. Je ne suis pas assez naĂŻve pour croire qu’aprĂšs notre victoire, l’Ukraine se soulĂšvera et soutiendra les rĂ©formes dĂ©mocratiques et sociales. Mais nous pouvons contribuer Ă  mener un combat pour une reconstruction aussi progressiste que possible.

Il ne fait aucun doute que Zelensky et les institutions financiĂšres internationales ont prĂ©vu une reconstruction nĂ©olibĂ©rale. Les puissances occidentales, le FMI et la Banque mondiale accorderont des prĂȘts Ă  condition que l’Ukraine mette en Ɠuvre de nouvelles contre-rĂ©formes de type «marchĂ© libre», impliquant la dĂ©rĂ©glementation, la rĂ©duction de l’Etat-social et l’ouverture accrue au capitalisme mondialisĂ©.

Nous avons beaucoup de choses Ă  dĂ©fendre, notamment notre systĂšme de santĂ©. Je peux aller Ă  l’hĂŽpital et obtenir des services mĂ©dicaux de base comme des analyses de sang et des vaccinations gratuitement. Bien sĂ»r, le systĂšme est sous-financĂ© et il faut attendre pour certains services. Pour cette raison, les personnes qui ont de l’argent vont dans des cliniques privĂ©es. Mais c’est quand mĂȘme mieux qu’aux Etats-Unis. Certains de mes ami·e·s sont rĂ©fugié·e·s Ă  New York. Ils ont Ă©tĂ© choquĂ©s par la publicitĂ© pour les assurances maladies, le coĂ»t de l’assurance maladie, les quotes-parts sur les visites mĂ©dicales et le montant que les gens paient pour les services mĂȘme s’ils ont une assurance maladie.

Je suis convaincue que les luttes que nous avons vues Ă©merger pendant la guerre permettront d’arrĂȘter le pire de la reconstruction nĂ©olibĂ©rale. Nous ne voulons pas finir comme l’AmĂ©rique nĂ©olibĂ©rale! Par exemple, la nouvelle organisation des salarié·e·s de la santĂ© sera en mesure de lutter pour de meilleurs salaires et conditions de travail et de dĂ©fendre l’ensemble du systĂšme de soins. GrĂące Ă  de telles luttes, nous ferons valoir qu’une autre reconstruction, socialement juste, est possible.

Au lieu de prĂȘts, nous devrions obtenir de la Russie une aide directe et surtout des rĂ©parations pour reconstruire notre pays. Notre dette existante devrait ĂȘtre annulĂ©e. Il serait insensĂ© d’utiliser les rĂ©parations de la Russie pour rembourser la dette aux institutions financiĂšres internationales et aux banques occidentales. Notre campagne pour l’annulation de la dette devrait constituer un exemple pour tous les pays endettĂ©s. L’annulation de la dette devrait ĂȘtre la premiĂšre chose faite pour aider un pays Ă  se reconstruire aprĂšs une guerre, une occupation et une crise Ă©conomique d’ampleur.

LibĂ©rĂ©e de la dette et des prĂȘts additionnels, l’Ukraine pourrait alors investir dans une reconstruction progressiste du pays, dĂ©fendre notre Etat-providence et investir dans le secteur public. L’ensemble de notre Ă©conomie devra ĂȘtre reconstruite, de notre agriculture Ă  notre industrie d’armement, qui sera essentielle pour que nous puissions nous dĂ©fendre contre les futures attaques de la Russie. Une telle reconstruction serait dans l’intĂ©rĂȘt de la grande majoritĂ© de la classe laborieuse du pays.

Le nouveau combat sera similaire Ă  celui de l’aprĂšs 2008. Le gouvernement ukrainien a contractĂ© des prĂȘts auprĂšs du FMI et a acceptĂ© leurs conditionnalitĂ©s nĂ©olibĂ©rales. Mais le peuple s’est soulevĂ© contre elles, obligeant le gouvernement Ă  trouver un compromis entre la pression populaire de la base et les institutions financiĂšres internationales. Le mĂȘme schĂ©ma se produira pour la reconstruction. Zelensky acceptera les prĂȘts et acceptera les conditions nĂ©olibĂ©rales, mais il devra ensuite faire face Ă  une opposition intĂ©rieure. Les rĂ©sultats de cette lutte seront dĂ©terminĂ©s par les rapports de forces au niveau national et international.

Voici une autre raison pour laquelle nous avons besoin de la solidaritĂ© de la gauche internationale, des pays endettĂ©s du Sud et des syndicats internationaux. Notre combat est contre l’impĂ©rialisme et l’ensemble du modĂšle qui a Ă©tĂ© imposĂ© Ă  presque toutes les sociĂ©tĂ©s. Si nous pouvons remporter la libĂ©ration et une reconstruction progressiste, nous pouvons donner un exemple positif pour les luttes des exploité·e·s et des opprimé·e·s dans le monde entier. (Article publiĂ© sur le site Truthout, le 24 fĂ©vrier 2023; traduction rĂ©daction A l’Encontre)

Ukraine-dĂ©bat. «Une socialiste ukrainienne explique le combat conjoint contre l’impĂ©rialisme russe et l’assujettissement aux pouvoirs nĂ©olibĂ©raux»