Être De Gauche En Ukraine En Temps De Guerre

Date of first publication
19/10/2022
Author

Nicolas Trifon

En temps de guerre, on n’est pas de la mĂȘme façon de gauche ou libertaire en Ukraine et dans le reste du monde : ce constat a de quoi exaspĂ©rer ceux qui, engagĂ©s dans la rĂ©sistance contre l’invasion russe de par leur convictions de gauche ou libertaires, sont confrontĂ©s Ă  la dĂ©fiance de ceux d’« ailleurs », de l’Ouest surtout, avec lesquels ils pensaient partager ces convictions. Loin de chercher Ă  se justifier, ils argumentent leur engagement.

La diffĂ©rence est assez nette entre, d’une part, l’hostilitĂ© plus ou moins contenue, mais aussi parfois le parti-pris prorusse manifestĂ©s depuis l’invasion de l’Ukraine par une certaine gauche et extrĂȘme gauche populiste plus ou moins autoritaire ou encore tiers-mondiste, campiste (ex-URSS versus USA) et, d’autre part, la bienveillance et souvent le soutien apportĂ© Ă  la rĂ©sistance opposĂ©e par les Ukrainiens Ă  l’occupation au sein d’une autre gauche, plutĂŽt social-dĂ©mocrate, communiste, d’inspiration trotskiste par exemple, anarchiste ou Ă©cologiste. On s’en aperçoit aisĂ©ment dans un pays comme la France en pensant aux dĂ©clarations plutĂŽt confuses d’un Jean-Luc MĂ©lenchon associĂ© Ă  la figure de Jean JaurĂšs pour son « pacifisme visionnaire » par ses proches, Ă  l’édito du Monde diplomatique (de juin 2022) qui exhortait de cesser de « saigner la Russie », aux prises de position solidaires d’autres composantes de l’actuelle union de la gauche, la NupĂšs, ou encore Ă  celles d’un Olivier Besancenot du Nouveau parti anticapitaliste de retour d’une visite de travail en Ukraine chez ceux s’opposent Ă  l’invasion.

L’OTAN, À L’HEURE DU NOUVEAU COURS DE LA RUSSIE DE POUTINE

Cela Ă©tant, mĂȘme au sein de chacune des familles de cette seconde gauche et extrĂȘme gauche, on observe parfois comme un flottement dĂšs lors qu’il est question de pacifisme/antimilitarisme et, surtout, de l’attitude Ă  adopter vis-Ă -vis de l’Otan. En effet, la guerre menĂ©e par la FĂ©dĂ©ration russe contre l’Ukraine marque un tournant qu’il serait ridicule d’ignorer : l’actuel rĂ©gime russe, Poutine et ses hommes incarnent l’esprit belliqueux, l’autoritarisme, l’agressivitĂ© au nom de valeurs rĂ©actionnaires, etc., en sorte que l’Otan, longtemps sous le coup d’accusations similaires, fait inĂ©vitablement figure de rempart. Ceci ne change rien aux abus et aux crimes que l’Otan a pu commettre par le passé [1].

Ce type de flottement est assez frĂ©quent et on le retrouve parfois lĂ  oĂč on s’attend le moins. On peut le dĂ©celer par exemple chez certains libertaires, dans une brochure parue en mai 2022. La condamnation de l’invasion y est sans faille mais, tout en rĂ©itĂ©rant sur un ton plutĂŽt condescendant l’appel Ă  la solidaritĂ© avec les victimes du bras de fer Est/Ouest [2], les auteurs procĂšdent Ă  un ample tour d’horizon gĂ©opolitique centrĂ© sur la responsabilitĂ© occidentale dans la dĂ©stabilisation de la Serbie, des Balkans et de l’Europe. Une question risque ainsi de s’insinuer : A l’instar des Albanais du Kosovo, les Ukrainiens ne seraient-ils pas en train de se mettre au service de l’expansion de l’Otan sous la houlette des États-Unis et au grand profit de ces derniers ?

Or il se trouve que nombre d’anarchistes se sont engagĂ©s sur le front dĂšs les premiĂšres semaines de l’occupation de l’Ukraine. On apprend beaucoup de choses sur leur dĂ©termination, leur filiation historique et leurs motivations en visionnant le petit film d’Enguerran Carier « L’arme Ă  gauche » qui leur donne la parole ou en lisant l’hommage que leur rendent certains mĂ©dias prestigieux ukrainiens et occidentaux qu’il s’agisse de Maksym Butkevych, le co-fondateur du rĂ©seau « No Borders », au lendemain de l’annonce de sa capture sur le front de Donbass (Peter Beaumont dans The Guardian datĂ© du 17.07.2022) ou de l’anarchiste SergueĂŻ/Serhiy Petrovichev/Petrovychev qui, bien qu’amputĂ© d’une jambe en 2014, a repris le combat en raison de ses compĂ©tences informatiques. Ce Russe qui, par solidaritĂ©, a ukrainisĂ© son nom, a participĂ© Ă  la bataille de Kiev puis Ă  la libĂ©ration de Boutcha et Irpin, avant d’ĂȘtre tuĂ© prĂšs d’Izioum. Sur le Net, de nombreux sites libertaires en diffĂ©rentes langues s’en font l’écho et relaient les informations sur eux, leur histoire rĂ©cente, leurs propos, leurs Ă©crits politiques.

LE MESSAGE DE LA GAUCHE BROUILLÉ PAR L’ORGANISATION AUTOPROCLAMÉE MARXISTE RÉVOLUTIONNAIRE BOROTBA

S’agissant de la gauche, rappelons que, une fois Ă©cartĂ©es les formations dites socialistes, progressistes, communistes, qui en rĂ©alitĂ© sont tout simplement conservatrices et se complaisent avec la nostalgie de l’URSS, elle occupe une place marginale en Ukraine, de l’aveu de ses propres partisans. Le phĂ©nomĂšne est le mĂȘme que d’autres anciens « pays de l’Est » sauf que la guerre en cours remet en question l’existence mĂȘme de l’Ukraine. Ceux qui se rĂ©clament de la gauche, ou qui sont accusĂ©s par la droite d’en faire partie, mĂȘme lorsqu’ils sont sur des positions sociales-dĂ©mocrates ou libĂ©rales progressistes, appartiennent plutĂŽt Ă  ce que l’on appelle en Occident l’extrĂȘme gauche


De surcroit, leur message est souvent sĂ©rieusement brouillĂ©. Il a fallu une dĂ©claration solennelle en mars 2014 signĂ©e par des formations d’extrĂȘme gauche et des anarchistes pour contrecarrer les provocations d’une organisation autoproclamĂ©e marxiste rĂ©volutionnaire issue du Parti communiste d’Ukraine comme Borotba (La lutte) dont les dirigeants se prĂ©sentaient comme des victimes des fascistes alors qu’ils agissaient pour le compte de l’ancienne administration ukrainienne et de Moscou. Ce sont leurs arguments qui ont aidĂ©s Podemos en Espagne, Syriza en GrĂšce et Die Linke en Allemagne Ă  « prouver » le caractĂšre fasciste des manifestations de masse pendant la rĂ©volution du MaĂŻdan.

Certes, mĂȘme dans cet espace politique rĂ©duit que constitue la gauche, les dĂ©bats sont vifs comme le raconte en juin 2022 dans un dialogue avec Tom Harris Vladislav Starodubtsev du Mouvement social (Sotsialnyi Rukh). PrĂ©sentĂ©e par leur interlocuteurs en France comme « la plus grande organisation de gauche en Ukraine », cette ONG est issue de l’Opposition de gauche d’inspiration trotskyste : « Nombre des dĂ©saccords dans notre organisation sont les mĂȘmes que ceux que vous avez au sein de la gauche occidentale. Certains militants sont plus influencĂ©s par la gauche occidentale et veulent parler davantage de l’expansion de l’Otan. D’autres pensent que cette discussion est tout simplement trĂšs coloniale et occidentalo-centriste et que nous devrions produire nos propres rĂ©cits ukrainiens. Cette discussion est trĂšs importante chez nous. En gĂ©nĂ©ral, le dĂ©bat se situe entre une gauche trotskiste plus ancienne et la nouvelle gauche socialiste ou anarchiste plus dĂ©mocratique. (
) Nous avons une unitĂ© absolue sur les questions principales. Nous sommes d’accord sur la guerre, nous voulons tous le socialisme, nous sommes tous pro-Ukraine ».

LA GUERRE CONTRE L’UKRAINE A COMMENCÉ DANS LE DONBASS EN 2014

Le malentendu au sein de la gauche occidentale Ă  propos de l’Ukraine remonte Ă  la rĂ©volution du MaĂŻdan, Ă  partir souvent des rĂ©actions qu’elle a suscitĂ©e dans le cadre de ce que l’on appelle l’anti-MaĂŻdan, prĂ©lude au coup de force des milices sĂ©paratistes armĂ©es par Moscou dans le Donbass peu aprĂšs l’annexion de la CrimĂ©e. De passage Ă  Paris, le romancier Serhiy Jadan formulait comme suit sa position sur ce qu’il appelle simplement « une rĂ©volution dĂ©mocratique typique, portĂ©e par la bourgeoise libĂ©rale » : « J’ai Ă©tĂ© profondĂ©ment déçu par la gauche occidentale, et d’ailleurs pas seulement par elle. De façon gĂ©nĂ©rale, les militants de gauche rĂ©agissent d’une façon Ă©trange par rapport Ă  ces Ă©vĂ©nements. Quand je parle de la gauche d’ici, je ne parle pas du Parti communiste de l’Ukraine, parce que c’est un parti au service des oligarques qui se cache derriĂšre une rhĂ©torique pseudo-soviĂ©tique. J’ai Ă  l’esprit les nouveaux mouvements communistes, socialistes, anarchistes qui sont profondĂ©ment divisĂ©s. Une partie d’entre eux Ă©tait sur le terrain, dans le mouvement du MaĂŻdan, et l’a soutenu. Chez nous, Ă  Kharkov, les anarchistes ont occupĂ© la rue avec les nationalistes. Bien sĂ»r, ils ne s’aimaient pas les uns les autres, mais ils faisaient le poing dans la poche, parce qu’ils comprenaient qu’ils avaient une cause commune Ă  dĂ©fendre. Pour moi, c’est ce qui montre bien qu’il s’est agi d’une authentique rĂ©volution. »

C’est d’ailleurs Ă  partir de ce moment-lĂ  que les choses ont commencĂ© Ă  changer en France grĂące en partie aux efforts dĂ©ployĂ©s autour du ComitĂ© pour la libĂ©ration de l’anarchiste Koltchenko et du cinĂ©aste Sentsov. ArrĂȘtĂ©s en CrimĂ©e en 2014, ils seront libĂ©rĂ©s lors d’un Ă©change de prisonniers en 2019. Aujourd’hui, ils sont au front, tandis l’auteur de Anarchy in the UKR est trĂšs actif dans sa ville d’origine. DĂšs la fin fĂ©vrier, Serhiy Jadan a effacĂ© sur Youtube la chanson dans laquelle il tournait en dĂ©rision le PrĂ©sident Zelenski.

“Pour nous il Ă©tait clair que la Russie ne pouvait faire rien de bon pour l’Ukraine. En 2014, elle avait dĂ©jĂ  instaurĂ© un rĂ©gime autoritaire et rĂ©actionnaire qui niait les droits individuels et sociaux, persĂ©cutait et dĂ©truisait toute activitĂ© indĂ©pendante.”

L’entretien avec deux anarchosyndicalistes de l’Ukraine de l’Est paru rĂ©cemment dans la revue grecque Aftoleksi (trad. fr.) est instructif Ă  tout point de vue. Membres fondateurs de la ConfĂ©dĂ©ration rĂ©volutionnaire des anarcho-syndicalistes (acronyme en ukrainien et russe KRAS), Anatoly Dubovik (nĂ© en 1972 en Russie, Ă©tabli depuis longtemps en Ukraine, donc ce que l’on appelle un russophone) et Sergei Shevchenko (nĂ© en 1973 Ă  Donetsk, ville qu’il a dĂ» quitter en 2014, engagĂ© sur le front dĂšs fĂ©vrier) s’entretiennent avec Yavor Tarinski, nĂ© Ă  Sofia, rĂ©sident Ă  AthĂšnes oĂč il collabore à Babylonia et Agora International. Les questions posĂ©es par ce dernier ne sont pas toujours commodes pour ses interlocuteurs dont les rĂ©ponses sont formulĂ©es dans des termes simples et clairs, s’en tenant aux faits et s’abstenant de recourir aux tours de passe-passe politiciens triomphalistes dont les hĂ©ritiers de la rhĂ©torique marxiste ont le secret. A la question, par exemple, sur la facilitĂ© avec laquelle dĂšs les premiers jours les sĂ©paratistes prorusses se sont emparĂ©s des villes du Donbass, ils rĂ©pondent : « Oui, il n’y a pas eu de rĂ©sistance de la part des autoritĂ©s locales, c’est-Ă -dire l’administration, la police, les services secrets. Dans le meilleur des cas parce qu’elles ont disparu ou pris des distances, dans le pire des cas parce qu’elles ont pris la tĂȘte de la rĂ©volte des sĂ©paratistes. La rĂ©sistance est venue des gens simples, dĂ©pourvus de toute autoritĂ©, qui se sont rendus nombreux aux meetings pro-Ukraine. Mais ces rassemblements ont Ă©tĂ© attaquĂ©s par les milices prorusses qui ont battu les participants, les ont Ă©loignĂ©s de la ville et parfois exĂ©cutĂ©s. Puis, une fois les sĂ©paratistes au pouvoir, les grĂšves dans les mines qui fonctionnaient encore ont Ă©tĂ© rĂ©primĂ©es avec des mĂ©thodes de gangsters, les entreprises ont commencĂ© fermer, certains Ă©quipements dĂ©mĂ©nagĂ©s en Russie
 Le travail se faisant de plus en plus rare, la seule solution quand on Ă©tait en bonne forme physique Ă©tait de s’engager dans l’armĂ©e. Un million sur les six que comptait le Donbass sont partis  »

« Pour nous il Ă©tait clair que la Russie ne pouvait faire rien de bon pour l’Ukraine. Jusqu’en 2014, elle avait dĂ©jĂ  instaurĂ© un rĂ©gime autoritaire et rĂ©actionnaire qui niait les droits individuels et sociaux, qui persĂ©cutait et dĂ©truisait toute activitĂ© indĂ©pendante. Certes, on se posait des questions sur l’Etat indĂ©pendant ukrainien, mais au moins le mouvement anarchiste et socialiste a pu fonctionner pendant plusieurs annĂ©es Ă  peu prĂšs librement : il n’y a pas eu un seul prisonnier politique anarchiste alors que dans les prisons de Russie on comptait de nombreux camarades en raison de leurs convictions anarchistes. »

LES « GAUCHISTES » HORS D’UKRAINE ONT L’HABITUDE D’ÉCOUTER UNIQUEMENT LES GENS DE MOSCOU

La parution de cet entretien en GrĂšce prĂ©sente un intĂ©rĂȘt particulier en raison du poids des lourds contentieux avec l’Otan dans ce pays au cours de son histoire d’aprĂšs-guerre et de l’indiffĂ©rence sinon l’agacement au sein de la gauche devant une guerre comme celle en Ukraine menĂ©e Ă  ses yeux somme toute par les États-Unis. Rappelons que, si elle a Ă©chappĂ© Ă  l’emprise soviĂ©tique aprĂšs la guerre, la GrĂšce a aussi subi les contrecoups de l’anticommunisme du monde dit libre. Enfin, c’est dans un rĂ©seau de socialisation grec qu’est parue une photo montrant des militants du KRAS dĂ©filant avec drapeaux, logo et pancartes Ă  Donetsk. « Membres de la KRAS Ă  la manifestation anti-MaĂŻdan de Donetsk », pouvait-on lire sur la lĂ©gende. Il s’agissait d’un faux grossier, rappellent A. Dubovik et S. Shevchenko : la photo datait du 1er Mai 2012, donc deux ans auparavant, ce que toute personne Ă  mĂȘme de dĂ©chiffrer les caractĂšres cyrilliques pouvait comprendre puisque le mot d’ordre affichĂ© Ă©tait « La nouvelle lĂ©gislation du travail signifie esclavage lĂ©galisé » [3]. AlertĂ©s, les camarades ont vite supprimĂ© la photo mais celle-ci a pu ĂȘtre reprise par ailleurs. En effet, le mensonge concernant la collaboration de la KRAS avec le mouvement prorusse Ă©tait rĂ©pandu aussi par l’extrĂȘme droite ukrainienne, rappellent-ils, en ajoutant : « Ceux qui reprennent de telles affabulations se retrouvent du mĂȘme cĂŽtĂ© que les nazis. Qui sait, cela les arrange peut-ĂȘtre. » FondĂ©e vingt ans auparavant sous une forme adaptĂ©e aux formes d’engagement politique lĂ©gales et semi-lĂ©gales en temps de paix, la confĂ©dĂ©ration s’est autodissoute en avril 2014. De nouvelles formes d’organisation, qui incluaient la rĂ©sistance armĂ©e, s’imposaient dĂ©sormais. En 2014-2015, plusieurs anciens membres de la KRAS ont créé des groupes de combats pour mener des actions de type guĂ©rilla dans le Donbass.

Les « gauchistes » hors d’Ukraine ont l’habitude d’écouter uniquement les gens de Moscou, constatent A. Dubovik et S. Shevchenko, en dĂ©plorant que la rupture entre les « anarchistes sociaux » et les « gĂ©opoliticiens bornĂ©s » n’ait pas encore eu lieu. Cette derniĂšre notion appartient Ă  Yavor Tarinski qui se rĂ©fĂšre Ă  « ceux pour qui l’objectif gĂ©opolitique de la Russie de gagner du terrain par rapport Ă  l’Otan mĂ©rite la perte de vies humaines dans la guerre ou la crĂ©ation de rĂ©gimes fantoches dans les territoires occupĂ©s ».

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