Nicolas Trifon
En temps de guerre, on nâest pas de la mĂȘme façon de gauche ou libertaire en Ukraine et dans le reste du monde : ce constat a de quoi exaspĂ©rer ceux qui, engagĂ©s dans la rĂ©sistance contre lâinvasion russe de par leur convictions de gauche ou libertaires, sont confrontĂ©s Ă la dĂ©fiance de ceux dâ« ailleurs », de lâOuest surtout, avec lesquels ils pensaient partager ces convictions. Loin de chercher Ă se justifier, ils argumentent leur engagement.
La diffĂ©rence est assez nette entre, dâune part, lâhostilitĂ© plus ou moins contenue, mais aussi parfois le parti-pris prorusse manifestĂ©s depuis lâinvasion de lâUkraine par une certaine gauche et extrĂȘme gauche populiste plus ou moins autoritaire ou encore tiers-mondiste, campiste (ex-URSS versus USA) et, dâautre part, la bienveillance et souvent le soutien apportĂ© Ă la rĂ©sistance opposĂ©e par les Ukrainiens Ă lâoccupation au sein dâune autre gauche, plutĂŽt social-dĂ©mocrate, communiste, dâinspiration trotskiste par exemple, anarchiste ou Ă©cologiste. On sâen aperçoit aisĂ©ment dans un pays comme la France en pensant aux dĂ©clarations plutĂŽt confuses dâun Jean-Luc MĂ©lenchon associĂ© Ă la figure de Jean JaurĂšs pour son « pacifisme visionnaire » par ses proches, Ă lâĂ©dito du Monde diplomatique (de juin 2022) qui exhortait de cesser de « saigner la Russie », aux prises de position solidaires dâautres composantes de lâactuelle union de la gauche, la NupĂšs, ou encore Ă celles dâun Olivier Besancenot du Nouveau parti anticapitaliste de retour dâune visite de travail en Ukraine chez ceux sâopposent Ă lâinvasion.
LâOTAN, Ă LâHEURE DU NOUVEAU COURS DE LA RUSSIE DE POUTINE
Cela Ă©tant, mĂȘme au sein de chacune des familles de cette seconde gauche et extrĂȘme gauche, on observe parfois comme un flottement dĂšs lors quâil est question de pacifisme/antimilitarisme et, surtout, de lâattitude Ă adopter vis-Ă -vis de lâOtan. En effet, la guerre menĂ©e par la FĂ©dĂ©ration russe contre lâUkraine marque un tournant quâil serait ridicule dâignorer : lâactuel rĂ©gime russe, Poutine et ses hommes incarnent lâesprit belliqueux, lâautoritarisme, lâagressivitĂ© au nom de valeurs rĂ©actionnaires, etc., en sorte que lâOtan, longtemps sous le coup dâaccusations similaires, fait inĂ©vitablement figure de rempart. Ceci ne change rien aux abus et aux crimes que lâOtan a pu commettre par le passé [1].
Ce type de flottement est assez frĂ©quent et on le retrouve parfois lĂ oĂč on sâattend le moins. On peut le dĂ©celer par exemple chez certains libertaires, dans une brochure parue en mai 2022. La condamnation de lâinvasion y est sans faille mais, tout en rĂ©itĂ©rant sur un ton plutĂŽt condescendant lâappel Ă la solidaritĂ© avec les victimes du bras de fer Est/Ouest [2], les auteurs procĂšdent Ă un ample tour dâhorizon gĂ©opolitique centrĂ© sur la responsabilitĂ© occidentale dans la dĂ©stabilisation de la Serbie, des Balkans et de lâEurope. Une question risque ainsi de sâinsinuer : A lâinstar des Albanais du Kosovo, les Ukrainiens ne seraient-ils pas en train de se mettre au service de lâexpansion de lâOtan sous la houlette des Ătats-Unis et au grand profit de ces derniers ?
Or il se trouve que nombre dâanarchistes se sont engagĂ©s sur le front dĂšs les premiĂšres semaines de lâoccupation de lâUkraine. On apprend beaucoup de choses sur leur dĂ©termination, leur filiation historique et leurs motivations en visionnant le petit film dâEnguerran Carier « Lâarme Ă gauche » qui leur donne la parole ou en lisant lâhommage que leur rendent certains mĂ©dias prestigieux ukrainiens et occidentaux quâil sâagisse de Maksym Butkevych, le co-fondateur du rĂ©seau « No Borders », au lendemain de lâannonce de sa capture sur le front de Donbass (Peter Beaumont dans The Guardian datĂ© du 17.07.2022) ou de lâanarchiste SergueĂŻ/Serhiy Petrovichev/Petrovychev qui, bien quâamputĂ© dâune jambe en 2014, a repris le combat en raison de ses compĂ©tences informatiques. Ce Russe qui, par solidaritĂ©, a ukrainisĂ© son nom, a participĂ© Ă la bataille de Kiev puis Ă la libĂ©ration de Boutcha et Irpin, avant dâĂȘtre tuĂ© prĂšs dâIzioum. Sur le Net, de nombreux sites libertaires en diffĂ©rentes langues sâen font lâĂ©cho et relaient les informations sur eux, leur histoire rĂ©cente, leurs propos, leurs Ă©crits politiques.
LE MESSAGE DE LA GAUCHE BROUILLĂ PAR LâORGANISATION AUTOPROCLAMĂE MARXISTE RĂVOLUTIONNAIRE BOROTBA
Sâagissant de la gauche, rappelons que, une fois Ă©cartĂ©es les formations dites socialistes, progressistes, communistes, qui en rĂ©alitĂ© sont tout simplement conservatrices et se complaisent avec la nostalgie de lâURSS, elle occupe une place marginale en Ukraine, de lâaveu de ses propres partisans. Le phĂ©nomĂšne est le mĂȘme que dâautres anciens « pays de lâEst » sauf que la guerre en cours remet en question lâexistence mĂȘme de lâUkraine. Ceux qui se rĂ©clament de la gauche, ou qui sont accusĂ©s par la droite dâen faire partie, mĂȘme lorsquâils sont sur des positions sociales-dĂ©mocrates ou libĂ©rales progressistes, appartiennent plutĂŽt Ă ce que lâon appelle en Occident lâextrĂȘme gaucheâŠ
De surcroit, leur message est souvent sĂ©rieusement brouillĂ©. Il a fallu une dĂ©claration solennelle en mars 2014 signĂ©e par des formations dâextrĂȘme gauche et des anarchistes pour contrecarrer les provocations dâune organisation autoproclamĂ©e marxiste rĂ©volutionnaire issue du Parti communiste dâUkraine comme Borotba (La lutte) dont les dirigeants se prĂ©sentaient comme des victimes des fascistes alors quâils agissaient pour le compte de lâancienne administration ukrainienne et de Moscou. Ce sont leurs arguments qui ont aidĂ©s Podemos en Espagne, Syriza en GrĂšce et Die Linke en Allemagne à « prouver » le caractĂšre fasciste des manifestations de masse pendant la rĂ©volution du MaĂŻdan.
Certes, mĂȘme dans cet espace politique rĂ©duit que constitue la gauche, les dĂ©bats sont vifs comme le raconte en juin 2022 dans un dialogue avec Tom Harris Vladislav Starodubtsev du Mouvement social (Sotsialnyi Rukh). PrĂ©sentĂ©e par leur interlocuteurs en France comme « la plus grande organisation de gauche en Ukraine », cette ONG est issue de lâOpposition de gauche dâinspiration trotskyste : « Nombre des dĂ©saccords dans notre organisation sont les mĂȘmes que ceux que vous avez au sein de la gauche occidentale. Certains militants sont plus influencĂ©s par la gauche occidentale et veulent parler davantage de lâexpansion de lâOtan. Dâautres pensent que cette discussion est tout simplement trĂšs coloniale et occidentalo-centriste et que nous devrions produire nos propres rĂ©cits ukrainiens. Cette discussion est trĂšs importante chez nous. En gĂ©nĂ©ral, le dĂ©bat se situe entre une gauche trotskiste plus ancienne et la nouvelle gauche socialiste ou anarchiste plus dĂ©mocratique. (âŠ) Nous avons une unitĂ© absolue sur les questions principales. Nous sommes dâaccord sur la guerre, nous voulons tous le socialisme, nous sommes tous pro-Ukraine ».
LA GUERRE CONTRE LâUKRAINE A COMMENCĂ DANS LE DONBASS EN 2014
Le malentendu au sein de la gauche occidentale Ă propos de lâUkraine remonte Ă la rĂ©volution du MaĂŻdan, Ă partir souvent des rĂ©actions quâelle a suscitĂ©e dans le cadre de ce que lâon appelle lâanti-MaĂŻdan, prĂ©lude au coup de force des milices sĂ©paratistes armĂ©es par Moscou dans le Donbass peu aprĂšs lâannexion de la CrimĂ©e. De passage Ă Paris, le romancier Serhiy Jadan formulait comme suit sa position sur ce quâil appelle simplement « une rĂ©volution dĂ©mocratique typique, portĂ©e par la bourgeoise libĂ©rale » : « Jâai Ă©tĂ© profondĂ©ment déçu par la gauche occidentale, et dâailleurs pas seulement par elle. De façon gĂ©nĂ©rale, les militants de gauche rĂ©agissent dâune façon Ă©trange par rapport Ă ces Ă©vĂ©nements. Quand je parle de la gauche dâici, je ne parle pas du Parti communiste de lâUkraine, parce que câest un parti au service des oligarques qui se cache derriĂšre une rhĂ©torique pseudo-soviĂ©tique. Jâai Ă lâesprit les nouveaux mouvements communistes, socialistes, anarchistes qui sont profondĂ©ment divisĂ©s. Une partie dâentre eux Ă©tait sur le terrain, dans le mouvement du MaĂŻdan, et lâa soutenu. Chez nous, Ă Kharkov, les anarchistes ont occupĂ© la rue avec les nationalistes. Bien sĂ»r, ils ne sâaimaient pas les uns les autres, mais ils faisaient le poing dans la poche, parce quâils comprenaient quâils avaient une cause commune Ă dĂ©fendre. Pour moi, câest ce qui montre bien quâil sâest agi dâune authentique rĂ©volution. »
Câest dâailleurs Ă partir de ce moment-lĂ que les choses ont commencĂ© Ă changer en France grĂące en partie aux efforts dĂ©ployĂ©s autour du ComitĂ© pour la libĂ©ration de lâanarchiste Koltchenko et du cinĂ©aste Sentsov. ArrĂȘtĂ©s en CrimĂ©e en 2014, ils seront libĂ©rĂ©s lors dâun Ă©change de prisonniers en 2019. Aujourdâhui, ils sont au front, tandis lâauteur de Anarchy in the UKR est trĂšs actif dans sa ville dâorigine. DĂšs la fin fĂ©vrier, Serhiy Jadan a effacĂ© sur Youtube la chanson dans laquelle il tournait en dĂ©rision le PrĂ©sident Zelenski.
âPour nous il Ă©tait clair que la Russie ne pouvait faire rien de bon pour lâUkraine. En 2014, elle avait dĂ©jĂ instaurĂ© un rĂ©gime autoritaire et rĂ©actionnaire qui niait les droits individuels et sociaux, persĂ©cutait et dĂ©truisait toute activitĂ© indĂ©pendante.â
Lâentretien avec deux anarchosyndicalistes de lâUkraine de lâEst paru rĂ©cemment dans la revue grecque Aftoleksi (trad. fr.) est instructif Ă tout point de vue. Membres fondateurs de la ConfĂ©dĂ©ration rĂ©volutionnaire des anarcho-syndicalistes (acronyme en ukrainien et russe KRAS), Anatoly Dubovik (nĂ© en 1972 en Russie, Ă©tabli depuis longtemps en Ukraine, donc ce que lâon appelle un russophone) et Sergei Shevchenko (nĂ© en 1973 Ă Donetsk, ville quâil a dĂ» quitter en 2014, engagĂ© sur le front dĂšs fĂ©vrier) sâentretiennent avec Yavor Tarinski, nĂ© Ă Sofia, rĂ©sident Ă AthĂšnes oĂč il collabore Ă Â Babylonia et Agora International. Les questions posĂ©es par ce dernier ne sont pas toujours commodes pour ses interlocuteurs dont les rĂ©ponses sont formulĂ©es dans des termes simples et clairs, sâen tenant aux faits et sâabstenant de recourir aux tours de passe-passe politiciens triomphalistes dont les hĂ©ritiers de la rhĂ©torique marxiste ont le secret. A la question, par exemple, sur la facilitĂ© avec laquelle dĂšs les premiers jours les sĂ©paratistes prorusses se sont emparĂ©s des villes du Donbass, ils rĂ©pondent : « Oui, il nây a pas eu de rĂ©sistance de la part des autoritĂ©s locales, câest-Ă -dire lâadministration, la police, les services secrets. Dans le meilleur des cas parce quâelles ont disparu ou pris des distances, dans le pire des cas parce quâelles ont pris la tĂȘte de la rĂ©volte des sĂ©paratistes. La rĂ©sistance est venue des gens simples, dĂ©pourvus de toute autoritĂ©, qui se sont rendus nombreux aux meetings pro-Ukraine. Mais ces rassemblements ont Ă©tĂ© attaquĂ©s par les milices prorusses qui ont battu les participants, les ont Ă©loignĂ©s de la ville et parfois exĂ©cutĂ©s. Puis, une fois les sĂ©paratistes au pouvoir, les grĂšves dans les mines qui fonctionnaient encore ont Ă©tĂ© rĂ©primĂ©es avec des mĂ©thodes de gangsters, les entreprises ont commencĂ© fermer, certains Ă©quipements dĂ©mĂ©nagĂ©s en Russie⊠Le travail se faisant de plus en plus rare, la seule solution quand on Ă©tait en bonne forme physique Ă©tait de sâengager dans lâarmĂ©e. Un million sur les six que comptait le Donbass sont partisâŠÂ »
« Pour nous il Ă©tait clair que la Russie ne pouvait faire rien de bon pour lâUkraine. Jusquâen 2014, elle avait dĂ©jĂ instaurĂ© un rĂ©gime autoritaire et rĂ©actionnaire qui niait les droits individuels et sociaux, qui persĂ©cutait et dĂ©truisait toute activitĂ© indĂ©pendante. Certes, on se posait des questions sur lâEtat indĂ©pendant ukrainien, mais au moins le mouvement anarchiste et socialiste a pu fonctionner pendant plusieurs annĂ©es Ă peu prĂšs librement : il nây a pas eu un seul prisonnier politique anarchiste alors que dans les prisons de Russie on comptait de nombreux camarades en raison de leurs convictions anarchistes. »
LES « GAUCHISTES » HORS DâUKRAINE ONT LâHABITUDE DâĂCOUTER UNIQUEMENT LES GENS DE MOSCOU
La parution de cet entretien en GrĂšce prĂ©sente un intĂ©rĂȘt particulier en raison du poids des lourds contentieux avec lâOtan dans ce pays au cours de son histoire dâaprĂšs-guerre et de lâindiffĂ©rence sinon lâagacement au sein de la gauche devant une guerre comme celle en Ukraine menĂ©e Ă ses yeux somme toute par les Ătats-Unis. Rappelons que, si elle a Ă©chappĂ© Ă lâemprise soviĂ©tique aprĂšs la guerre, la GrĂšce a aussi subi les contrecoups de lâanticommunisme du monde dit libre. Enfin, câest dans un rĂ©seau de socialisation grec quâest parue une photo montrant des militants du KRAS dĂ©filant avec drapeaux, logo et pancartes Ă Donetsk. « Membres de la KRAS Ă la manifestation anti-MaĂŻdan de Donetsk », pouvait-on lire sur la lĂ©gende. Il sâagissait dâun faux grossier, rappellent A. Dubovik et S. Shevchenko : la photo datait du 1er Mai 2012, donc deux ans auparavant, ce que toute personne Ă mĂȘme de dĂ©chiffrer les caractĂšres cyrilliques pouvait comprendre puisque le mot dâordre affichĂ© Ă©tait « La nouvelle lĂ©gislation du travail signifie esclavage lĂ©galisé » [3]. AlertĂ©s, les camarades ont vite supprimĂ© la photo mais celle-ci a pu ĂȘtre reprise par ailleurs. En effet, le mensonge concernant la collaboration de la KRAS avec le mouvement prorusse Ă©tait rĂ©pandu aussi par lâextrĂȘme droite ukrainienne, rappellent-ils, en ajoutant : « Ceux qui reprennent de telles affabulations se retrouvent du mĂȘme cĂŽtĂ© que les nazis. Qui sait, cela les arrange peut-ĂȘtre. » FondĂ©e vingt ans auparavant sous une forme adaptĂ©e aux formes dâengagement politique lĂ©gales et semi-lĂ©gales en temps de paix, la confĂ©dĂ©ration sâest autodissoute en avril 2014. De nouvelles formes dâorganisation, qui incluaient la rĂ©sistance armĂ©e, sâimposaient dĂ©sormais. En 2014-2015, plusieurs anciens membres de la KRAS ont créé des groupes de combats pour mener des actions de type guĂ©rilla dans le Donbass.
Les « gauchistes » hors dâUkraine ont lâhabitude dâĂ©couter uniquement les gens de Moscou, constatent A. Dubovik et S. Shevchenko, en dĂ©plorant que la rupture entre les « anarchistes sociaux » et les « gĂ©opoliticiens bornĂ©s » nâait pas encore eu lieu. Cette derniĂšre notion appartient Ă Yavor Tarinski qui se rĂ©fĂšre à « ceux pour qui lâobjectif gĂ©opolitique de la Russie de gagner du terrain par rapport Ă lâOtan mĂ©rite la perte de vies humaines dans la guerre ou la crĂ©ation de rĂ©gimes fantoches dans les territoires occupĂ©s ».