Timothy Snyder Liliane Bivings
Lorsque lâinvasion de lâUkraine par la Russie a commencĂ© en fĂ©vrier 2022, le monde a eu du mal Ă comprendre comment il Ă©tait possible que la guerre soit revenue en Europe au XXIe siĂšcle. Dix-huit mois plus tard, le monde veut savoir comment tout cela va se terminer. Dans les deux cas, on a besoin dâhistoriens. Et beaucoup se sont tournĂ©s vers le cĂ©lĂšbre historien de Yale Timothy Snyder, auteur de plusieurs ouvrages sur lâhistoire de lâEurope et de lâUkraine.
Son livre « The Road to Unfreedom : Russia, Europe, America » offre Ă ses lecteurs une meilleure comprĂ©hension des raisons pour lesquelles la Russie a initialement annexĂ© la CrimĂ©e et envahi lâest de lâUkraine en 2014. Ce livre aide sans aucun doute Ă comprendre la situation actuelle en Ukraine.
Lâautomne dernier, M. Snyder a publiĂ© en ligne des enregistrements de son cours sur lâhistoire de lâUkraine, intitulĂ© « The Making of Modern Ukraine » (La crĂ©ation de lâUkraine moderne). Ces cours ont Ă©tĂ© regardĂ©s et Ă©coutĂ©s par des millions de personnes.
The Kyiv Independent sâest promenĂ© avec M. Snyder dans le quartier historique de Golden Gate, en Ukraine, Ă la suite de la confĂ©rence sur la stratĂ©gie europĂ©enne de Yalta (YES) qui sâest tenue Ă Kiev les 8 et 9 septembre.
Nous avons discutĂ© de la maniĂšre dont lâhistoire ukrainienne et lâhistoire mondiale se croisent, des personnages historiques controversĂ©s de lâUkraine et des raisons pour lesquelles la CrimĂ©e doit faire partie de lâUkraine si le monde veut la paix dans la rĂ©gion.
Cet entretien a été édité pour plus de clarté.
The Kyiv Independent : Lors de votre entretien avec la premiĂšre dame Olena Zelenska Ă la confĂ©rence YES, vous avez dĂ©clarĂ© que lâune des raisons pour lesquelles vos Ă©tudiant·es aiment vraiment lâhistoire ukrainienne nâest pas nĂ©cessairement parce quâil sâagit de lâUkraine, mais parce quâiels voient lâhistoire du monde dans lâhistoire ukrainienne. Que vouliez-vous dire par lĂ et pourquoi pensez-vous que lâhistoire ukrainienne parle Ă vos Ă©tudiant·es aux Ătats-Unis ?
Timothy Snyder : Lorsquâun pays essaie de vendre son histoire Ă lâĂ©tranger, il tente gĂ©nĂ©ralement de crĂ©er une version simplifiĂ©e de ce que ses habitant·es pensent dĂ©jĂ .
(Les gens) se concentrent sur des choses trĂšs basiques quâils pensent que les Ă©trangers peuvent comprendre. Cela ne fonctionne jamais. Dâune part parce que ce nâest pas intĂ©ressant et dâautre part parce que ce que vous pensez de votre propre pays nâest gĂ©nĂ©ralement pas vrai, ce qui fait que cela ne passe pas trĂšs bien.
LâUkraine a un Ă©norme avantage : son histoire est vraiment liĂ©e Ă presque tout le reste. Elle touche Ă tous ces rĂ©cits que les gens croient connaĂźtre. Personne ne pense Ă lâUkraine et Ă la GrĂšce antique, mais en fait, toute la civilisation athĂ©nienne Ă©tait en symbiose avec ce qui est aujourdâhui le sud de lâUkraine. La nourriture que la Russie brĂ»le et dĂ©truit aujourdâhui, ces champs ont nourri PĂ©riclĂšs, Socrate et Platon.
LâUkraine a participĂ© Ă lâĂšre des dĂ©couvertes ; elle a Ă©tĂ© colonisĂ©e par les Polonais alors que les EuropĂ©ens colonisaient dâautres peuples ; lâUkraine a pris part Ă lâhistoire des rĂ©veils nationaux trĂšs tĂŽt avec (Bohdan) Khmelnytsky ; lâUkraine a participĂ© Ă la RĂ©forme et Ă la Contre-RĂ©forme. Ces grands thĂšmes europĂ©ens (sont prĂ©sents dans lâhistoire ukrainienne), sauf quâils sont plus intĂ©ressants et plus compliquĂ©s parce quâil y a plus de religions.
En fait, quel que soit le point de dĂ©part des gens, sâils en ont un, lâUkraine y ajoute quelque chose et donne plus de sens Ă toute lâhistoire.
Mais il y a autre chose que je veux dire, câest que tout le monde est aujourdâhui obsĂ©dĂ© par cette histoire Nord-Sud, coloniale-non-coloniale. LâUkraine, bien quâil soit difficile de dĂ©crire exactement comment, se trouve au milieu de tout cela. Elle nâest ni septentrionale ni mĂ©ridionale, ni coloniale ni non coloniale. Câest un pays oĂč lâon peut comprendre les deux. (DâoĂč) vous pouvez comprendre que lâUkraine a une histoire dâĂtat, mais aussi une histoire de colonisation. Elle a Ă©tĂ© le centre de la traite des esclaves dans le monde et elle a aussi une histoire dâindĂ©pendance. Elle est donc liĂ©e Ă ce que lâon considĂšre comme ces grands blocs, le Nord et le Sud (mondiaux).
The Kyiv Independent : Selon vous, comment la propagande russe qui prĂ©tend que lâUkraine est remplie de nazis ou quâelle est dirigĂ©e par un gouvernement nazi trouve-t-elle un public rĂ©ceptif en Occident ?
Il y a une histoire du fascisme ukrainien et une histoire de la collaboration ukrainienne qui devraient ĂȘtre Ă©tudiĂ©es. Personne ne devrait lâignorer ou la nĂ©gliger. Mais dans un moment comme celui-ci, oĂč beaucoup de choses sont possibles, il est Ă©galement important de se rappeler que des choses radicales sont possibles et de sâen mĂ©fier.
Cela dit, les faits relatifs Ă la collaboration et au fascisme ukrainiens nâont fondamentalement aucun rapport avec la rĂ©alitĂ© de la propagande. Les Occidentaux qui parlent de « nazis ukrainiens » ne connaissent rien Ă lâhistoire de lâUkraine. Le problĂšme nâest donc pas quâils ont cette vision de lâUkraine, mais quâils ne connaissent rien Ă lâhistoire ukrainienne. Ils travaillent Ă partir dâun rĂ©cit soviĂ©tique de convenance qui sâest construit aprĂšs la Seconde Guerre mondiale, oĂč la collaboration Ă©tait attribuĂ©e au niveau national Ă la convenance de Moscou.
Si la Russie avait besoin de discipliner la RĂ©publique ukrainienne (soviĂ©tique), elle dirait que la RĂ©publique ukrainienne (soviĂ©tique) est pleine de collaboration. Ce rĂ©cit de la discipline, ce rĂ©cit de lâutilisation de la collaboration a ensuite Ă©tĂ© utilisĂ© aprĂšs 1991 par la Russie pour dire que « câest nous qui avons gagnĂ© la Seconde Guerre mondiale et que ces gars-lĂ Ă©taient ceux qui Ă©taient peut-ĂȘtre du mauvais cĂŽté ».
Aujourdâhui, je pense quâil est important pour les Ukrainien·es de ne pas se laisser entraĂźner dans cette voie. Les Ukrainien·es sont bloqué·es sur (Stepan) Bandera parce que la Russie veut quâiels le soient. Vous ne voulez pas parler des parties de votre histoire dont la Russie veut que vous parliez.
The Kyiv Independent : Chaque pays a besoin de ses hĂ©ros nationaux, nâest-ce pas ? Comment lâUkraine gĂšre-t-elle ces parties litigieuses de son histoire et comment trouve-t-elle de nouveaux hĂ©ros nationaux ?
Je ne suis pas un grand fan de lâidĂ©e de hĂ©ros. Je comprends quâil faille reconnaĂźtre le courage des soldats, des volontaires et dâautres personnes, mais lâidĂ©e dâun hĂ©ros signifie que quelquâun est au-delĂ de lâhumain. Et personne nâest au-delĂ de lâhumain.
DĂšs que vous faites de quelquâun votre hĂ©ros, vous vous attendez Ă ce quâil soit parfait et vous ne pouvez plus du tout revoir votre vision de lui et quelquâun dâautre essaiera dâen faire un mĂ©chant.
Jâai donc tendance Ă penser quâen regardant lâhistoire, le terme le plus appropriĂ© serait celui dâexemples. Vous trouverez toujours des gens qui se trouvent dans des situations compliquĂ©es et qui ont fait quelque chose dâextraordinaire, par opposition Ă un hĂ©ros qui Ă©tait en quelque sorte au-dessus des rĂšgles normales, nâest-ce pas ?
Pour ce qui est de trouver ces personnes, je pense quâil est beaucoup plus important que les Ukrainien·es regardent autour dâeux dĂšs maintenant. Il est beaucoup plus facile pour les Ukrainien·es de 2023 de comprendre cette guerre que celle de 1939 Ă 1945 ou de 1914 Ă 1918. Et cette guerre est pleine dâexemples de personnes qui ont pris des risques et ont fait de bonnes choses.
Jâai tendance Ă penser que dans 50 ans, lorsque les Ukrainien·es regarderont en arriĂšre, iels se souviendront de cette guerre et je pense que câest plutĂŽt une bonne chose.
Mais en ce qui concerne la recherche de ces exemples, lâastuce consiste Ă ne pas regarder lĂ oĂč votre ennemi vous dit de regarder. Si votre ennemi vous dit de regarder quelque part, essayez plutĂŽt de penser de maniĂšre crĂ©ative, (par exemple), aux personnes qui, en 1918, essayaient de fonder lâĂtat ukrainien, ou aux personnes qui, sous lâUnion soviĂ©tique, ont pris des risques, (ou encore Ă Andrei Sheptytsky qui a sauvĂ© plus de 100 Juifs).
Il y a beaucoup dâendroits oĂč chercher. Il faut ĂȘtre crĂ©atif et ne pas laisser les autres vous dire oĂč vous devez chercher.
The Kyiv Independent : Est-il possible pour lâUkraine de faire la paix avec des pays comme la Pologne ou dâautres pays en Ă©levant ces figures controversĂ©es ou en donnant leur nom Ă des rues ?
Câest aux Ukrainien·es de dĂ©cider du nom des rues ukrainiennes. Je ne dirai pas aux Ukrainien·es ce quâiles doivent faire, mais je peux vous donner une Ă©valuation : je pense que lorsque les Ukrainien·es donnent le nom de Bandera et de (Roman) Shukhevych, iels pensent quâil nây a que nous et les Russes dans le monde et quâils ne pensent pas aux Juifs et aux Polonais. Or Bandera, et surtout Shukhevych, ont beaucoup Ă voir avec lâhistoire juive et polonaise.
Je pense donc que lorsque les Ukrainien·es rebaptisent des rues, iels devraient penser Ă lâUkraine et Ă lâaspect mondial en mĂȘme temps.
Ce que les Ukrainien·es ne devraient pas faire, câest penser que cela va contrarier les Russes, car dĂšs que vous faites quelque chose pour contrarier les Russes, vous tombez dans leur piĂšge parce quâils ont dĂ©jĂ rĂ©flĂ©chi Ă lâavance. Ils sont heureux chaque fois quâune rue ukrainienne porte le nom de Bandera.
La Russie ne se soucie pas vraiment de lâhĂ©ritage de Bandera. Personne Ă Moscou ne se soucie vraiment de Bandera, ils considĂšrent simplement Bandera comme un piĂšge pour les Ukrainien·es. Par consĂ©quent, lorsquâune rue porte le nom de Bandera, trĂšs peu de Russes sâen offusquent et beaucoup dâautres sâen rĂ©jouissent.
The Kyiv Independent : Alors que lâUkraine connaĂźt pour ainsi dire un renouveau national, comment le pays peut-il sâassurer que cette nouvelle identitĂ© nationale englobe les groupes minoritaires et les autres groupes de personnes qui ont toujours vĂ©cu en Ukraine ?
Je pense quâau lieu de penser majoritĂ©/minoritĂ©, il faut partir de lâidĂ©e dâune nation politique. La nation politique est créée par lâexpĂ©rience, et Ă lâintĂ©rieur de ces expĂ©riences, il y aura une certaine diversitĂ© que nous devons Ă©couter et ne pas laisser les autres nous dire ce quâils veulent dire.
Je formulerais la question un peu diffĂ©remment en disant : « Comment sâassurer que lâidĂ©e politique de la nation, qui semble avoir Ă©tĂ© renforcĂ©e par la guerre, perdure aprĂšs la guerre ? »
Je pense que la CrimĂ©e en est lâexemple le plus important, Ă la fois pendant et aprĂšs la guerre. La CrimĂ©e est un test. Les CrimĂ©en·es sont plus comme une nation au sein dâune nation et aprĂšs la guerre, il faudra faire quelque chose de spĂ©cial en CrimĂ©e.
The Kyiv Independent : Avez-vous toujours lâimpression quâen Occident, les personnes croient encore que la Russie ne perdra jamais la CrimĂ©e, quâelle fait partie de la Russie et que lâUkraine nâaura mĂȘme pas la possibilitĂ© de la reprendre ?
Il y a une grande diversitĂ© parmi les personnes, je ne peux donc pas dire oui ou non. Mais en gĂ©nĂ©ral, lâidĂ©e que la CrimĂ©e est vraiment lâUkraine et quâelle peut ĂȘtre rĂ©cupĂ©rĂ©e a plutĂŽt gagnĂ© en adhĂ©sion quâelle nâen a perdu.
Il est Ă©vident quâen vertu du droit international, la CrimĂ©e est lâUkraine. Et il est Ă©vident que lâidĂ©e quâelle a toujours Ă©tĂ© russe nâexiste que parce quâelle nâa jamais Ă©tĂ© russe.
Le fait que la CrimĂ©e soit russe est un artefact de la dĂ©portation des Tatars de CrimĂ©e et si vous allez au fond de lâhistoire, vous savez que les Tatars de CrimĂ©e Ă©taient lĂ depuis un demi-millĂ©naire.
Si lâon prend cette guerre au sĂ©rieux, rien quâen termes de logique stratĂ©gique, lâUkraine doit rĂ©cupĂ©rer la CrimĂ©e. Elle doit gagner la guerre, mais aussi, si vous ĂȘtes Ă lâOuest et que vous voulez la paix, il faut que les Ukrainien·es, et non les Russes, contrĂŽlent la CrimĂ©e.
En effet, les Russes la militariseront et dĂ©clencheront dâautres guerres, tandis que les Ukrainien·es, inshallah, crĂ©eront des parcs nationaux, la dĂ©militariseront et crĂ©eront une autonomie culturelle pour les Tatars de CrimĂ©e.
The Kyiv Independent : Dans lâun de vos rĂ©cents billets sur Substack, vous parlez de la fatigue du temps et de la tendance actuelle des personnes Ă qualifier la guerre en Ukraine dâimpasse et Ă dire quâelle ne mĂšne nulle part, alors que lâhistoire nous montre le contraire. Quels sont donc les exemples historiques auxquels nous pouvons faire appel pour expliquer ce moment ?
En Occident, nous avons deux idées sur la durée des guerres : elles durent une minute et elles durent toujours.
Pour la plupart des Etatsunien·es en tout cas, une guerre dure aussi longtemps que la derniĂšre scĂšne dâun film de Marvel et si elle dure plus longtemps que cela, nous entrons immĂ©diatement dans lâĂ©ternitĂ©.
Une impasse est quelque chose qui dure Ă©ternellement et lorsquâun journaliste Ă©crit impasse, ce quâil dit en rĂ©alitĂ©, câest « Puisque cela va durer Ă©ternellement et que rien ne va jamais changer, je nâai pas besoin de mâoccuper des dĂ©tails ».
DeuxiĂšmement, dâun point de vue historique, les guerres sont Ă la fois imprĂ©visibles et longues. La Blitzkrieg dâHitler a permis de remporter des victoires, mais elle a aussi entraĂźnĂ© une guerre qui a durĂ© prĂšs de six ans. La PremiĂšre Guerre mondiale a durĂ© des annĂ©es, les guerres que lâAmĂ©rique a perdues rĂ©cemment et celle en Syrie durent depuis des dĂ©cennies. Si lâon considĂšre les guerres, celle-ci a en fait Ă©tĂ© trĂšs courte jusquâĂ prĂ©sent.
Liliane est rĂ©dactrice Ă©conomique au Kyiv Independent. Auparavant, elle a travaillĂ© au Kyiv Post en tant que rĂ©dactrice couvrant lâactualitĂ© Ă©conomique, puis en tant que rĂ©dactrice Ă©conomique. Liliane est titulaire dâun master en affaires russes, est-europĂ©ennes et eurasiennes avec un accent sur les Ă©tudes ukrainiennes Ă lâUniversitĂ© de Columbia. De 2017 Ă 2020, elle a Ă©tĂ© volontaire du Corps de la paix en Ukraine, aprĂšs quoi elle a effectuĂ© un stage Ă lâAtlantic Councilâs Eurasia Center.
Oleksiy Sorokin a contribué à cet entretien.