Si vous voulez la paix, la CrimĂ©e doit faire partie de l’Ukraine

Date of first publication
14/09/2023
Author

Timothy Snyder Liliane Bivings

Lorsque l’invasion de l’Ukraine par la Russie a commencĂ© en fĂ©vrier 2022, le monde a eu du mal Ă  comprendre comment il Ă©tait possible que la guerre soit revenue en Europe au XXIe siĂšcle. Dix-huit mois plus tard, le monde veut savoir comment tout cela va se terminer. Dans les deux cas, on a besoin d’historiens. Et beaucoup se sont tournĂ©s vers le cĂ©lĂšbre historien de Yale Timothy Snyder, auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire de l’Europe et de l’Ukraine.

Son livre « The Road to Unfreedom : Russia, Europe, America » offre Ă  ses lecteurs une meilleure comprĂ©hension des raisons pour lesquelles la Russie a initialement annexĂ© la CrimĂ©e et envahi l’est de l’Ukraine en 2014. Ce livre aide sans aucun doute Ă  comprendre la situation actuelle en Ukraine.

L’automne dernier, M. Snyder a publiĂ© en ligne des enregistrements de son cours sur l’histoire de l’Ukraine, intitulĂ© « The Making of Modern Ukraine » (La crĂ©ation de l’Ukraine moderne). Ces cours ont Ă©tĂ© regardĂ©s et Ă©coutĂ©s par des millions de personnes.

The Kyiv Independent s’est promenĂ© avec M. Snyder dans le quartier historique de Golden Gate, en Ukraine, Ă  la suite de la confĂ©rence sur la stratĂ©gie europĂ©enne de Yalta (YES) qui s’est tenue Ă  Kiev les 8 et 9 septembre.

Nous avons discutĂ© de la maniĂšre dont l’histoire ukrainienne et l’histoire mondiale se croisent, des personnages historiques controversĂ©s de l’Ukraine et des raisons pour lesquelles la CrimĂ©e doit faire partie de l’Ukraine si le monde veut la paix dans la rĂ©gion.

Cet entretien a été édité pour plus de clarté.

The Kyiv Independent : Lors de votre entretien avec la premiĂšre dame Olena Zelenska Ă  la confĂ©rence YES, vous avez dĂ©clarĂ© que l’une des raisons pour lesquelles vos Ă©tudiant·es aiment vraiment l’histoire ukrainienne n’est pas nĂ©cessairement parce qu’il s’agit de l’Ukraine, mais parce qu’iels voient l’histoire du monde dans l’histoire ukrainienne. Que vouliez-vous dire par lĂ  et pourquoi pensez-vous que l’histoire ukrainienne parle Ă  vos Ă©tudiant·es aux États-Unis ?

Timothy Snyder : Lorsqu’un pays essaie de vendre son histoire Ă  l’étranger, il tente gĂ©nĂ©ralement de crĂ©er une version simplifiĂ©e de ce que ses habitant·es pensent dĂ©jĂ .

(Les gens) se concentrent sur des choses trĂšs basiques qu’ils pensent que les Ă©trangers peuvent comprendre. Cela ne fonctionne jamais. D’une part parce que ce n’est pas intĂ©ressant et d’autre part parce que ce que vous pensez de votre propre pays n’est gĂ©nĂ©ralement pas vrai, ce qui fait que cela ne passe pas trĂšs bien.

L’Ukraine a un Ă©norme avantage : son histoire est vraiment liĂ©e Ă  presque tout le reste. Elle touche Ă  tous ces rĂ©cits que les gens croient connaĂźtre. Personne ne pense Ă  l’Ukraine et Ă  la GrĂšce antique, mais en fait, toute la civilisation athĂ©nienne Ă©tait en symbiose avec ce qui est aujourd’hui le sud de l’Ukraine. La nourriture que la Russie brĂ»le et dĂ©truit aujourd’hui, ces champs ont nourri PĂ©riclĂšs, Socrate et Platon.

L’Ukraine a participĂ© Ă  l’ùre des dĂ©couvertes ; elle a Ă©tĂ© colonisĂ©e par les Polonais alors que les EuropĂ©ens colonisaient d’autres peuples ; l’Ukraine a pris part Ă  l’histoire des rĂ©veils nationaux trĂšs tĂŽt avec (Bohdan) Khmelnytsky ; l’Ukraine a participĂ© Ă  la RĂ©forme et Ă  la Contre-RĂ©forme. Ces grands thĂšmes europĂ©ens (sont prĂ©sents dans l’histoire ukrainienne), sauf qu’ils sont plus intĂ©ressants et plus compliquĂ©s parce qu’il y a plus de religions.

En fait, quel que soit le point de dĂ©part des gens, s’ils en ont un, l’Ukraine y ajoute quelque chose et donne plus de sens Ă  toute l’histoire.

Mais il y a autre chose que je veux dire, c’est que tout le monde est aujourd’hui obsĂ©dĂ© par cette histoire Nord-Sud, coloniale-non-coloniale. L’Ukraine, bien qu’il soit difficile de dĂ©crire exactement comment, se trouve au milieu de tout cela. Elle n’est ni septentrionale ni mĂ©ridionale, ni coloniale ni non coloniale. C’est un pays oĂč l’on peut comprendre les deux. (D’oĂč) vous pouvez comprendre que l’Ukraine a une histoire d’État, mais aussi une histoire de colonisation. Elle a Ă©tĂ© le centre de la traite des esclaves dans le monde et elle a aussi une histoire d’indĂ©pendance. Elle est donc liĂ©e Ă  ce que l’on considĂšre comme ces grands blocs, le Nord et le Sud (mondiaux).

The Kyiv Independent : Selon vous, comment la propagande russe qui prĂ©tend que l’Ukraine est remplie de nazis ou qu’elle est dirigĂ©e par un gouvernement nazi trouve-t-elle un public rĂ©ceptif en Occident ?

Il y a une histoire du fascisme ukrainien et une histoire de la collaboration ukrainienne qui devraient ĂȘtre Ă©tudiĂ©es. Personne ne devrait l’ignorer ou la nĂ©gliger. Mais dans un moment comme celui-ci, oĂč beaucoup de choses sont possibles, il est Ă©galement important de se rappeler que des choses radicales sont possibles et de s’en mĂ©fier.

Cela dit, les faits relatifs Ă  la collaboration et au fascisme ukrainiens n’ont fondamentalement aucun rapport avec la rĂ©alitĂ© de la propagande. Les Occidentaux qui parlent de « nazis ukrainiens » ne connaissent rien Ă  l’histoire de l’Ukraine. Le problĂšme n’est donc pas qu’ils ont cette vision de l’Ukraine, mais qu’ils ne connaissent rien Ă  l’histoire ukrainienne. Ils travaillent Ă  partir d’un rĂ©cit soviĂ©tique de convenance qui s’est construit aprĂšs la Seconde Guerre mondiale, oĂč la collaboration Ă©tait attribuĂ©e au niveau national Ă  la convenance de Moscou.

Si la Russie avait besoin de discipliner la RĂ©publique ukrainienne (soviĂ©tique), elle dirait que la RĂ©publique ukrainienne (soviĂ©tique) est pleine de collaboration. Ce rĂ©cit de la discipline, ce rĂ©cit de l’utilisation de la collaboration a ensuite Ă©tĂ© utilisĂ© aprĂšs 1991 par la Russie pour dire que « c’est nous qui avons gagnĂ© la Seconde Guerre mondiale et que ces gars-lĂ  Ă©taient ceux qui Ă©taient peut-ĂȘtre du mauvais cĂŽté ».

Aujourd’hui, je pense qu’il est important pour les Ukrainien·es de ne pas se laisser entraĂźner dans cette voie. Les Ukrainien·es sont bloqué·es sur (Stepan) Bandera parce que la Russie veut qu’iels le soient. Vous ne voulez pas parler des parties de votre histoire dont la Russie veut que vous parliez.

The Kyiv Independent : Chaque pays a besoin de ses hĂ©ros nationaux, n’est-ce pas ? Comment l’Ukraine gĂšre-t-elle ces parties litigieuses de son histoire et comment trouve-t-elle de nouveaux hĂ©ros nationaux ?

Je ne suis pas un grand fan de l’idĂ©e de hĂ©ros. Je comprends qu’il faille reconnaĂźtre le courage des soldats, des volontaires et d’autres personnes, mais l’idĂ©e d’un hĂ©ros signifie que quelqu’un est au-delĂ  de l’humain. Et personne n’est au-delĂ  de l’humain.

DĂšs que vous faites de quelqu’un votre hĂ©ros, vous vous attendez Ă  ce qu’il soit parfait et vous ne pouvez plus du tout revoir votre vision de lui et quelqu’un d’autre essaiera d’en faire un mĂ©chant.

J’ai donc tendance Ă  penser qu’en regardant l’histoire, le terme le plus appropriĂ© serait celui d’exemples. Vous trouverez toujours des gens qui se trouvent dans des situations compliquĂ©es et qui ont fait quelque chose d’extraordinaire, par opposition Ă  un hĂ©ros qui Ă©tait en quelque sorte au-dessus des rĂšgles normales, n’est-ce pas ?

Pour ce qui est de trouver ces personnes, je pense qu’il est beaucoup plus important que les Ukrainien·es regardent autour d’eux dĂšs maintenant. Il est beaucoup plus facile pour les Ukrainien·es de 2023 de comprendre cette guerre que celle de 1939 Ă  1945 ou de 1914 Ă  1918. Et cette guerre est pleine d’exemples de personnes qui ont pris des risques et ont fait de bonnes choses.

J’ai tendance Ă  penser que dans 50 ans, lorsque les Ukrainien·es regarderont en arriĂšre, iels se souviendront de cette guerre et je pense que c’est plutĂŽt une bonne chose.

Mais en ce qui concerne la recherche de ces exemples, l’astuce consiste Ă  ne pas regarder lĂ  oĂč votre ennemi vous dit de regarder. Si votre ennemi vous dit de regarder quelque part, essayez plutĂŽt de penser de maniĂšre crĂ©ative, (par exemple), aux personnes qui, en 1918, essayaient de fonder l’État ukrainien, ou aux personnes qui, sous l’Union soviĂ©tique, ont pris des risques, (ou encore Ă  Andrei Sheptytsky qui a sauvĂ© plus de 100 Juifs).

Il y a beaucoup d’endroits oĂč chercher. Il faut ĂȘtre crĂ©atif et ne pas laisser les autres vous dire oĂč vous devez chercher.

The Kyiv Independent : Est-il possible pour l’Ukraine de faire la paix avec des pays comme la Pologne ou d’autres pays en Ă©levant ces figures controversĂ©es ou en donnant leur nom Ă  des rues ?

C’est aux Ukrainien·es de dĂ©cider du nom des rues ukrainiennes. Je ne dirai pas aux Ukrainien·es ce qu’iles doivent faire, mais je peux vous donner une Ă©valuation : je pense que lorsque les Ukrainien·es donnent le nom de Bandera et de (Roman) Shukhevych, iels pensent qu’il n’y a que nous et les Russes dans le monde et qu’ils ne pensent pas aux Juifs et aux Polonais. Or Bandera, et surtout Shukhevych, ont beaucoup Ă  voir avec l’histoire juive et polonaise.

Je pense donc que lorsque les Ukrainien·es rebaptisent des rues, iels devraient penser Ă  l’Ukraine et Ă  l’aspect mondial en mĂȘme temps.

Ce que les Ukrainien·es ne devraient pas faire, c’est penser que cela va contrarier les Russes, car dĂšs que vous faites quelque chose pour contrarier les Russes, vous tombez dans leur piĂšge parce qu’ils ont dĂ©jĂ  rĂ©flĂ©chi Ă  l’avance. Ils sont heureux chaque fois qu’une rue ukrainienne porte le nom de Bandera.

La Russie ne se soucie pas vraiment de l’hĂ©ritage de Bandera. Personne Ă  Moscou ne se soucie vraiment de Bandera, ils considĂšrent simplement Bandera comme un piĂšge pour les Ukrainien·es. Par consĂ©quent, lorsqu’une rue porte le nom de Bandera, trĂšs peu de Russes s’en offusquent et beaucoup d’autres s’en rĂ©jouissent.

The Kyiv Independent : Alors que l’Ukraine connaĂźt pour ainsi dire un renouveau national, comment le pays peut-il s’assurer que cette nouvelle identitĂ© nationale englobe les groupes minoritaires et les autres groupes de personnes qui ont toujours vĂ©cu en Ukraine ?

Je pense qu’au lieu de penser majoritĂ©/minoritĂ©, il faut partir de l’idĂ©e d’une nation politique. La nation politique est créée par l’expĂ©rience, et Ă  l’intĂ©rieur de ces expĂ©riences, il y aura une certaine diversitĂ© que nous devons Ă©couter et ne pas laisser les autres nous dire ce qu’ils veulent dire.

Je formulerais la question un peu diffĂ©remment en disant : « Comment s’assurer que l’idĂ©e politique de la nation, qui semble avoir Ă©tĂ© renforcĂ©e par la guerre, perdure aprĂšs la guerre ? »

Je pense que la CrimĂ©e en est l’exemple le plus important, Ă  la fois pendant et aprĂšs la guerre. La CrimĂ©e est un test. Les CrimĂ©en·es sont plus comme une nation au sein d’une nation et aprĂšs la guerre, il faudra faire quelque chose de spĂ©cial en CrimĂ©e.

The Kyiv Independent : Avez-vous toujours l’impression qu’en Occident, les personnes croient encore que la Russie ne perdra jamais la CrimĂ©e, qu’elle fait partie de la Russie et que l’Ukraine n’aura mĂȘme pas la possibilitĂ© de la reprendre ?

Il y a une grande diversitĂ© parmi les personnes, je ne peux donc pas dire oui ou non. Mais en gĂ©nĂ©ral, l’idĂ©e que la CrimĂ©e est vraiment l’Ukraine et qu’elle peut ĂȘtre rĂ©cupĂ©rĂ©e a plutĂŽt gagnĂ© en adhĂ©sion qu’elle n’en a perdu.

Il est Ă©vident qu’en vertu du droit international, la CrimĂ©e est l’Ukraine. Et il est Ă©vident que l’idĂ©e qu’elle a toujours Ă©tĂ© russe n’existe que parce qu’elle n’a jamais Ă©tĂ© russe.

Le fait que la CrimĂ©e soit russe est un artefact de la dĂ©portation des Tatars de CrimĂ©e et si vous allez au fond de l’histoire, vous savez que les Tatars de CrimĂ©e Ă©taient lĂ  depuis un demi-millĂ©naire.

Si l’on prend cette guerre au sĂ©rieux, rien qu’en termes de logique stratĂ©gique, l’Ukraine doit rĂ©cupĂ©rer la CrimĂ©e. Elle doit gagner la guerre, mais aussi, si vous ĂȘtes Ă  l’Ouest et que vous voulez la paix, il faut que les Ukrainien·es, et non les Russes, contrĂŽlent la CrimĂ©e.

En effet, les Russes la militariseront et dĂ©clencheront d’autres guerres, tandis que les Ukrainien·es, inshallah, crĂ©eront des parcs nationaux, la dĂ©militariseront et crĂ©eront une autonomie culturelle pour les Tatars de CrimĂ©e.

The Kyiv Independent : Dans l’un de vos rĂ©cents billets sur Substack, vous parlez de la fatigue du temps et de la tendance actuelle des personnes Ă  qualifier la guerre en Ukraine d’impasse et Ă  dire qu’elle ne mĂšne nulle part, alors que l’histoire nous montre le contraire. Quels sont donc les exemples historiques auxquels nous pouvons faire appel pour expliquer ce moment ?

En Occident, nous avons deux idées sur la durée des guerres : elles durent une minute et elles durent toujours.

Pour la plupart des Etatsunien·es en tout cas, une guerre dure aussi longtemps que la derniĂšre scĂšne d’un film de Marvel et si elle dure plus longtemps que cela, nous entrons immĂ©diatement dans l’éternitĂ©.

Une impasse est quelque chose qui dure Ă©ternellement et lorsqu’un journaliste Ă©crit impasse, ce qu’il dit en rĂ©alitĂ©, c’est « Puisque cela va durer Ă©ternellement et que rien ne va jamais changer, je n’ai pas besoin de m’occuper des dĂ©tails ».

DeuxiĂšmement, d’un point de vue historique, les guerres sont Ă  la fois imprĂ©visibles et longues. La Blitzkrieg d’Hitler a permis de remporter des victoires, mais elle a aussi entraĂźnĂ© une guerre qui a durĂ© prĂšs de six ans. La PremiĂšre Guerre mondiale a durĂ© des annĂ©es, les guerres que l’AmĂ©rique a perdues rĂ©cemment et celle en Syrie durent depuis des dĂ©cennies. Si l’on considĂšre les guerres, celle-ci a en fait Ă©tĂ© trĂšs courte jusqu’à prĂ©sent.

Liliane est rĂ©dactrice Ă©conomique au Kyiv Independent. Auparavant, elle a travaillĂ© au Kyiv Post en tant que rĂ©dactrice couvrant l’actualitĂ© Ă©conomique, puis en tant que rĂ©dactrice Ă©conomique. Liliane est titulaire d’un master en affaires russes, est-europĂ©ennes et eurasiennes avec un accent sur les Ă©tudes ukrainiennes Ă  l’UniversitĂ© de Columbia. De 2017 Ă  2020, elle a Ă©tĂ© volontaire du Corps de la paix en Ukraine, aprĂšs quoi elle a effectuĂ© un stage Ă  l’Atlantic Council’s Eurasia Center.

Oleksiy Sorokin a contribué à cet entretien.

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