Pour aider l’Ukraine, il faut annuler sa dette extĂ©rieure. Entretien avec Alexander Kravchuk

Date of first publication
23/03/2022
Author

Alexander Kravchuk

La dette publique de l’Ukraine a explosĂ© aprĂšs des annĂ©es de guerre, les autoritĂ©s europĂ©ennes et le FMI offrant des prĂȘts en Ă©change de « rĂ©formes » favorables aux entreprises. Les Ukrainien-nes demandent l’annulation de la dette, afin de favoriser le redressement futur du pays.

De nombreux gouvernements ont annoncĂ© ces derniers mois un soutien financier et militaire Ă  l’Ukraine, qui doit faire face Ă  une invasion russe dĂ©vastatrice et Ă  un exode de rĂ©fugiĂ©-es dont le nombre dĂ©passe dĂ©jĂ  largement les cinq millions. Ce recours Ă  l’aide extĂ©rieure n’est pas nouveau. Depuis les annĂ©es 1990, l’économie ukrainienne est trĂšs en retard par rapport aux autres anciens pays du bloc de l’Est, et – sous les effets de la crise mondiale, de la pandĂ©mie et de la guerre en cours depuis 2014 – elle s’est tournĂ©e Ă  plusieurs reprises vers les prĂȘts du Fonds monĂ©taire international (FMI) et de la Commission europĂ©enne.

Pourtant, ces prĂȘts Ă©taient loin de relever du simple altruisme. Le service de la dette est devenu une part toujours plus importante des dĂ©penses publiques, et les prĂȘts Ă©taient Ă©galement conditionnĂ©s Ă  des politiques spĂ©cifiques destinĂ©es Ă  favoriser un « meilleur environnement commercial » et Ă  rĂ©duire l’État providence rĂ©siduel. Comme le note Elliot Dolan-Evans sur OpenDemocracy, mĂȘme l’annonce par la Commission europĂ©enne d’une aide de 1,2 milliard d’euros Ă  l’Ukraine le 21 fĂ©vrier, juste avant l’invasion, faisait rĂ©fĂ©rence Ă  des « mesures de politique structurelle » non spĂ©cifiĂ©es en Ă©change de prĂȘts.

Aujourd’hui, les militant-es ukrainien-nes demandent l’annulation des dettes extĂ©rieures de l’Ukraine. Le fait de ne pas avoir Ă  assurer le service de ces dettes ne suffira pas Ă  sauver l’Ukraine. Mais c’est important pour garantir que, lorsqu’ils auront reconquis leur indĂ©pendance, les Ukrainien-nes ne seront pas encore plus dĂ©pendants de crĂ©anciers ou d’oligarques nationaux sur lesquels ils n’ont aucun contrĂŽle.

Alexander Kravchuk est Ă©conomiste et Ă©diteur de la revue Commons : Journal of Social Critique, qui a dĂ©jĂ  Ă©crit sur les conditions de prĂȘt du FMI Ă  l’Ukraine. David Broder, de Jacobin, l’a interrogĂ© sur la situation Ă©conomique du pays et sur l’importance de l’annulation de la dette pour permettre aux Ukrainiens de façonner leur avenir.

David Broder : Certains mĂ©dias occidentaux parlent des Ukrainiens comme de « gens de classe moyenne comme nous », parfois en opposition avec les victimes de la guerre dans d’autres parties du monde. Pouvez-vous nous donner une idĂ©e de ce qu’était le niveau de vie des gens ordinaires avant mĂȘme le mois dernier ?

Alexander Kravchuk : Ce qu’ils disent n’est pas vrai. L’Ukraine Ă©tait la partie nord du Sud global et le pays le plus pauvre d’Europe, se battant pour cette place avec la Moldavie. Je fournis ci-dessous quelques donnĂ©es comparatives sur notre dĂ©veloppement Ă©conomique.

Ainsi, en termes de revenu national par habitant, l’Ukraine est loin derriĂšre l’Union europĂ©enne, et encore plus derriĂšre les États-Unis. Les derniĂšres donnĂ©es indiquent la pauvretĂ© de notre peuple, avec des salaires moyens infĂ©rieurs Ă  cinq cents euros par mois :

AprĂšs le dĂ©but de la guerre Ă  l’Est, la crise Ă©conomique de 2014 et la perte des marchĂ©s, les revenus des gens se sont Ă  peine rĂ©tablis ces derniĂšres annĂ©es. Mais mĂȘme ce niveau Ă©tait encore trop bas. Les raisons en Ă©taient les suivantes :

  • L’extraction de richesses vers des sociĂ©tĂ©s offshore, souvent formĂ©es dans les anciennes industries soviĂ©tiques suite aux privatisations.
  • Une concentration sur les exportations de matiĂšres premiĂšres (cĂ©rĂ©ales, mĂ©taux, industrie chimique).
  • Une mauvaise politique d’endettement. Les prĂȘts du FMI ont Ă©tĂ© accordĂ©s Ă  des conditions qui exigeaient que mĂȘme les derniers vestiges de l’État-providence soient rĂ©duits. Les paiements au titre du seul service de la dette publique sont devenus l’un des principaux postes de dĂ©penses du budget de l’État (8,5 % du total en 2021).
  • Le manque de soutien aux produits ukrainiens de haute technologie, notamment en raison des accords commerciaux inĂ©quitables avec les partenaires Ă©trangers (y compris l’accord d’association avec l’UE).

La guerre qui a dĂ©butĂ© en 2014 a bloquĂ© le flux d’investissements, et n’a fait qu’aggraver la situation. Depuis lors, nous avons Ă©galement Ă©tĂ© limitĂ©s en termes de participation politique. Les protestations socio-Ă©conomiques ont Ă©tĂ© marginalisĂ©es et n’étaient pas « à leur place » pendant la guerre.

En consĂ©quence, au lieu de se battre pour un meilleur avenir en Ukraine, les Ukrainiens sont partis en masse Ă  l’étranger. Ainsi, selon l’ONU, en 2020, l’Ukraine se classait au huitiĂšme rang mondial en termes de migrations de la main-d’Ɠuvre. Ces derniĂšres annĂ©es, des millions d’Ukrainien-nes sont dĂ©jĂ  parti-es vers les États membres de l’Est de l’UE (par exemple, la Pologne et la RĂ©publique tchĂšque). LĂ , ils ont remplacĂ© la main-d’Ɠuvre qui a quittĂ© ces pays Ă  la recherche d’une vie meilleure en Allemagne, en Grande-Bretagne et dans d’autres pays du centre. Avec cette guerre, l’UE prĂ©voit l’arrivĂ©e de cinq millions de personnes supplĂ©mentaires en provenance d’Ukraine – une main-d’Ɠuvre plus qualifiĂ©e Ă  intĂ©grer dans la sociĂ©tĂ© europĂ©enne.

DB : Au cours des huit derniĂšres annĂ©es, le FMI et la Banque mondiale ont prĂȘtĂ© des sommes plus importantes Ă  l’Ukraine. Y avait-il des « conditions » ? Si Volodymyr Zelensky sollicite Ă  nouveau des prĂȘts Ă©trangers, quelle rĂ©sonance la demande d’allĂšgement de la dette a-t-elle dans la sociĂ©tĂ© ukrainienne ?

AK : Le FMI et d’autres institutions financiĂšres ont Ă©tĂ© les moteurs des « rĂ©formes du marché » en Ukraine. Nous avons Ă©crit Ă  ce sujet dans notre projet MĂ©canismes alternatifs pour le dĂ©veloppement socio-Ă©conomique de l’Ukraine. En 2015, j’ai Ă©crit un article pour cette brochure, concernant l’origine de la dĂ©pendance Ă  la dette et son impact nĂ©gatif sur l’Ukraine.

La derniĂšre « victoire » dans ce domaine a Ă©tĂ© les changements sur le marchĂ© de l’énergie. En Ukraine, le prix du gaz a Ă©tĂ© multipliĂ© par dix sous la pression du FMI depuis 2014. En novembre 2021, le gouvernement ukrainien s’est mis d’accord avec le FMI sur la dĂ©rĂ©gulation finale et la vente du gaz produit en Ukraine, Ă  des prix de change Ă©levĂ©s. Il pourrait multiplier les tarifs par trois ou cinq pendant la guerre.

Vous pouvez voir ici une traduction anglaise rapide de ma derniĂšre infographie :

Nous avons rĂ©ussi Ă  promouvoir l’idĂ©e de rĂ©viser la politique de la dette dans la sociĂ©tĂ© ukrainienne au sens large. La proposition a Ă©tĂ© reprise par diffĂ©rents acteurs, y compris par les forces nationalistes. NĂ©anmoins, la pression extĂ©rieure Ă©tait trop forte, et le nouveau gouvernement de Zelensky Ă©tait trop faible pour oser la briser. AprĂšs tout, dans ce cas, il fallait une politique Ă©conomique forte et la restauration d’une souverainetĂ© Ă  part entiĂšre.

DB : Dans votre pĂ©tition, vous Ă©crivez que « les emprunts chaotiques et la conditionnalitĂ© antisociale de la dette Ă©taient le rĂ©sultat d’une oligarchisation totale : peu dĂ©sireux de lutter contre les riches, les dirigeants de l’État ne cessaient de s’endetter davantage. » Pouvez-vous expliquer cela – et la dette Ă©levĂ©e oblige-t-elle l’État Ă  s’appuyer sur des intĂ©rĂȘts oligarchiques-privĂ©s pour les projets d’infrastructure ?

AK : Ce lien entre le poids de la dette et le recours Ă  des intĂ©rĂȘts privĂ©s est plutĂŽt indirect, mais il reste important. L’argument selon lequel l’Ukraine a un État excessif et hypertrophiĂ© est dĂ©veloppĂ© depuis longtemps maintenant. Cependant, la part du revenu national qui est distribuĂ©e par le biais de la fiscalitĂ© et du budget en Ukraine est bien infĂ©rieure Ă  celle des pays europĂ©ens dĂ©veloppĂ©s.

Par consĂ©quent, dans des conditions oĂč la plupart des entreprises publiques sont privatisĂ©es, l’Ukraine ne dispose pas des ressources et des capacitĂ©s nĂ©cessaires pour dĂ©velopper des projets d’infrastructure. Les capitaux privĂ©s en Ukraine se concentrent soit sur les industries des matiĂšres premiĂšres, soit sur le secteur financier. Cette tendance sera encore plus marquĂ©e aprĂšs la guerre, car les capitaux privĂ©s seront effrayĂ©s par l’instabilitĂ© dans la rĂ©gion.

DB : De nombreux pays occidentaux promettent et fournissent dĂ©jĂ  une aide humanitaire Ă  l’Ukraine. Quelle est l’importance spĂ©cifique de l’annulation de la dette, d’abord pour lutter contre la guerre, et pour permettre aux Ukrainiens de maĂźtriser leur propre avenir ?

AK : TĂŽt ou tard, la guerre prendra fin et l’Ukraine se retrouvera non seulement avec des infrastructures bombardĂ©es, mais aussi avec une dette publique importante.

L’option de restructuration de la dette qui a eu lieu la derniĂšre fois ne convient pas Ă  l’économie ukrainienne et est plutĂŽt plus intĂ©ressante pour les crĂ©anciers eux-mĂȘmes. En 2015, une partie des paiements aux prĂȘteurs commerciaux a Ă©tĂ© reportĂ©e de trois ans et 20 % du principal (soit, du montant initial de l’emprunt) a Ă©tĂ© annulĂ©. Mais quel a Ă©tĂ© le prix Ă  payer pour cela ? L’Ukraine a Ă©tĂ© obligĂ©e de payer aux crĂ©anciers 15 % de l’augmentation de son PIB au-delĂ  de 3 %, et 40 % de chaque pourcentage d’augmentation de son PIB au-delĂ  de 4 %. Nous pouvions Ă  peine assurer le service de notre dette, mĂȘme avant la guerre. Les conditions du prĂȘt devraient ĂȘtre rĂ©examinĂ©es en toute transparence.

DB : Quel genre de mĂ©canismes, selon vous, permettrait de satisfaire cette demande ? Que pensez-vous du prĂ©cĂ©dent de l’annulation de la dette ouest-allemande en 1953 ?

AK : Je ne peux pas suggĂ©rer immĂ©diatement un mĂ©canisme de rĂ©vision de la dette – en particulier parce que j’écris ceci sous le bruit des bombardements.

Mais je suis convaincu que nous pouvons utiliser, par exemple, le travail du ComitĂ© pour l’abolition de la dette illĂ©gitime, comme cela s’est produit en Équateur en 2008, lorsque 70 % de la dette souveraine a Ă©tĂ© dĂ©clarĂ©e illĂ©gale et que les fonds libĂ©rĂ©s ont Ă©tĂ© utilisĂ©s pour le dĂ©veloppement Ă©conomique et le bien-ĂȘtre.

Aujourd’hui, il est difficile de penser Ă  ce que pourrait ĂȘtre une vie paisible pour l’Ukraine. Mais nous devons travailler Ă  la construction d’une sociĂ©tĂ© indĂ©pendante et socialement juste. C’est pourquoi le joug de la dette devrait ĂȘtre relĂ©guĂ© aux oubliettes de l’histoire, tout comme l’armĂ©e d’envahisseurs russes.

Pour aider l’Ukraine, il faut annuler sa dette extĂ©rieure. Entretien avec Alexander Kravchuk