Mes prisons et le futur de la Russie

Date of first publication
05/01/2024
Author

Yurii Colombo

Boris Kagarlitsky, sociologue et politologue russe de renommĂ©e internationale et militant de gauche, a Ă©tĂ© libĂ©rĂ© de prison aprĂšs quatre mois. Heureusement, il n’a Ă©tĂ© condamnĂ© qu’à une amende pour « approbation du terrorisme ». Toutefois, il ne peut plus enseigner ni exercer d’activitĂ©s professionnelles en Russie.

L’opposition a poussĂ© un soupir de soulagement, car le dissident risquait jusqu’à six ans de prison malgrĂ© ses 65 ans. Bien que nous ne puissions pas entrer dans les dĂ©tails de l’affaire, nous avons parlĂ© avec Boris de son expĂ©rience en prison et de ses rĂ©flexions sur l’état gĂ©nĂ©ral du pays.

Il s’agit de la premiĂšre interview de Boris depuis sa sortie de la prison de Siktyvkar (RĂ©publique des Komis), situĂ©e Ă  1300 kilomĂštres de Moscou, et nous sommes heureux de pouvoir la proposer sur Naufraghi/e, qui l’avait dĂ©jĂ  interviewĂ© l’annĂ©e derniĂšre. En italien (Ă©d. Castelvecchi), son livre « L’impero della periferia. Storia critica della Russia dalle origini a Putin », et au printemps, chez le mĂȘme Ă©diteur, son nouveau livre « La lunga ritirata », une vaste rĂ©flexion sur la dĂ©faite de la gauche europĂ©enne et ses perspectives.

RĂ©sumons, pour les lecteurs qui n’ont pas pu suivre votre histoire de prĂšs, les raisons qui ont conduit Ă  votre dĂ©tention

Officiellement, j’étais accusĂ© d’avoir « approuvĂ© le terrorisme ». Comme preuve de mon prĂ©tendu crime, ils ont utilisĂ© un extrait d’une vidĂ©o dans laquelle je commentais l’attaque ukrainienne sur le pont de CrimĂ©e en octobre 2022. Le titre de la vidĂ©o Ă©tait « The Bridge Cat’s Explosive Salute » (le salut explosif du chat du pont). Je faisais rĂ©fĂ©rence Ă  un chat qui vit sur ce pont et dont tous les blogueurs avaient parlĂ© lorsque Poutine Ă©tait arrivĂ© en CrimĂ©e la veille de l’explosion. Ce n’était qu’une plaisanterie sarcastique, rien de plus. Face Ă  cela, mĂȘme le juge a dĂ» reconnaĂźtre qu’il n’y avait pas d’approbation du terrorisme de ma part, mĂȘme s’il ne pouvait Ă©videmment pas m’acquitter. En fait, les raisons de mon arrestation Ă©taient diffĂ©rentes de celles officiellement dĂ©clarĂ©es. Au milieu de l’annĂ©e derniĂšre, en effet, une campagne Ă©tait en cours pour fermer la bouche de toutes les personnes plus ou moins connues qui critiquaient le pouvoir, qu’elles soient de gauche ou de droite. Ce n’est pas seulement moi qui ai Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©, mais aussi une figure rĂ©actionnaire comme Igor Strelkov par exemple.

Quoi qu’il en soit, vous avez finalement passĂ© quatre mois et demi en prison

Oui, mais ce n’était pas la premiĂšre fois. J’ai Ă©tĂ© emprisonnĂ© Ă  l’époque soviĂ©tique, sous Brejnev, lorsque j’avais formĂ© des « clubs socialistes », puis en 1993 et Ă  nouveau en 2001. Je dois dire que quelque chose a changĂ© pour le mieux depuis....

Dites-nous Ă  quoi ressemblent les prisons russes. En Occident, nous avons l’idĂ©e qu’elles peuvent ressembler Ă  quelque chose de lugubre, Ă  mi-chemin entre les cellules de l’empire tsariste et les baraquements des goulags

Il faut dire tout de suite qu’en Russie, il existe diffĂ©rentes formes de dĂ©tention, plus ou moins dures. Je me suis retrouvĂ©, heureusement, dans l’une des cellules les mieux Ă©quipĂ©es. Nous Ă©tions quatre et celui qui, pour ainsi dire, s’en sortait le mieux Ă©tait un dĂ©tenu qui attendait son procĂšs depuis dĂ©jĂ  plus de six ans. Il Ă©tait dĂ©jĂ  trĂšs bien organisĂ© et possĂ©dait sa propre tĂ©lĂ©vision et son propre rĂ©frigĂ©rateur, qu’il avait manifestement achetĂ©s de sa poche. Il Ă©tait trĂšs respectĂ© dans la prison. Ainsi, par exemple, les gardiens ne pouvaient pas mettre dans sa cellule un dĂ©tenu qui n’était pas Ă  son goĂ»t. Mais il s’agit, rappelons-le, d’une prison pour prisonniers en attente de jugement. Il y a ensuite les camps de dĂ©tention, c’est-Ă -dire les lieux oĂč l’on purge sa peine si l’on est condamnĂ©, qui sont bien pires. Il s’agit souvent d’établissements isolĂ©s dans les bois et oĂč il y a obligation de travailler. Mais il y a toujours des Ă©chappatoires : un prisonnier qui Ă©tait lĂ  avec moi alors qu’il avait Ă©tĂ© condamnĂ© a Ă©tĂ© autorisĂ© Ă  rester comme cuisinier. C’était un avantage car, en tant que connaissance, il vous garantissait toujours une ration plus importante. Vous pouviez Ă©galement acheter de la nourriture Ă  l’économat (qui Ă©tait de toute façon trĂšs cher) et commander des pizzas Ă  l’extĂ©rieur, mais elles arrivaient le lendemain, froides bien sĂ»r.

Quelles étaient vos relations avec les autres détenus ? En Russie, nous sommes habitués à ce que tout le monde ait peur de parler de sujets « interdits » comme la guerre ou la corruption du pouvoir

En prison, personne n’a peur de parler. AprĂšs tout, Ă  quoi d’autre pourrait-on ĂȘtre condamné ? De ce point de vue, elle est paradoxalement une oasis de libertĂ©. En gĂ©nĂ©ral, les prisonniers ont une attitude trĂšs critique Ă  l’égard de ce qui se passe dans le pays. Je n’ai rencontrĂ© personne qui s’enthousiasmait pour la guerre en Ukraine. Mais il y a une remarque Ă  faire : la personne qui se dĂ©clare contre la guerre peut, en mĂȘme temps, ĂȘtre prĂȘte Ă  aller se battre parce que cela lui permet de sortir de prison. Les prisonniers qui doivent purger une peine de plus de cinq ans essaient surtout de profiter de cette possibilitĂ©. Si la peine est plus courte, ils prĂ©fĂšrent rester en prison et ne pas risquer leur peau. J’ai Ă©galement rencontrĂ© un prisonnier qui s’était rendu en Ukraine en tant que volontaire et qui, Ă  son retour, avait de nouveau Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©. Pourtant, lui aussi Ă©tait contre la guerre.

En Russie, les prisonniers de droit commun sont-ils séparés des prisonniers politiques ?

A l’époque soviĂ©tique, il y avait cette sĂ©paration, aujourd’hui ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, la division dans les prisons russes est diffĂ©rente. On sĂ©pare ceux qui crĂ©ent des problĂšmes de ceux qui n’en crĂ©ent pas, ceux qui sont de « basse qualité » de ceux qui sont de « haute qualité ». Les violeurs, les trafiquants de drogue, etc. sont Ă©videmment considĂ©rĂ©s comme de « basse qualité » et ne font certainement pas une bonne vie derriĂšre les barreaux. Deux des personnes qui se trouvaient dans la cellule avec moi Ă©taient accusĂ©es de meurtre mais provenaient de « couches sociales respectables », Ă©tant d’anciens hommes d’affaires, et Ă©taient donc toujours considĂ©rĂ©es comme « de haute qualité ».

Quant aux relations avec le monde extérieur, par exemple la correspondance ?

J’en recevais. Elle passait bien sĂ»r par la censure. Deux lettres ont Ă©tĂ© bloquĂ©es parce qu’elles m’informaient qu’il y avait une rumeur sur la mort de Poutine. Je pouvais aussi Ă©crire. Je pouvais Ă©crire quatre articles, qui n’avaient Ă©videmment rien Ă  voir avec les « sujets brĂ»lants ». Quelqu’un a commencĂ© Ă  m’inciter Ă  Ă©crire des « carnets de prison » mais j’ai refusĂ© en rĂ©pondant que je n’avais pas l’intention de rester longtemps en prison comme Gramsci !

Est-il possible de recevoir des livres en prison ?

Pour les livres, la situation est compliquĂ©e. Il y a la bibliothĂšque interne, mais elle ne contient que de la littĂ©rature, pas d’ouvrages documentaires. MĂȘme de l’extĂ©rieur, on ne peut recevoir que de la littĂ©rature. Un autre problĂšme est qu’il n’y a pas de catalogue de la bibliothĂšque de la prison. Vous devez donc demander un titre au hasard et, aprĂšs un certain temps, le bibliothĂ©caire vous dit si le titre est disponible ou non. J’avais l’habitude de demander Ă  mes compagnons de cellule ce qu’ils avaient lu, ce qui me donnait une idĂ©e de ce qu’il fallait demander. On lit beaucoup en prison pour passer le temps.

Pas d’ouvrages non romanesques, pire qu’en Italie pendant le fascisme.

Le premier mois et demi, la bibliothécaire était malade et je ne pouvais rien commander. Ensuite, je me suis débrouillé.

En tant que sociologue, qu’avez-vous appris sur la composition sociale des prisonniers ? S’agit-il principalement de prolĂ©taires ou de sous-prolĂ©taires ?

Oui, beaucoup de prolĂ©taires, mais aussi beaucoup de fonctionnaires en prison pour corruption. Il y avait aussi l’ancien maire adjoint d’une petite ville. Il Ă©tait en prison pour meurtre. Il avait involontairement tuĂ© quelqu’un lors d’une bagarre d’ivrognes qui avait suivi une fĂȘte de la ville. Il y avait aussi plusieurs hommes d’affaires liĂ©s Ă  des organisations criminelles. Bien sĂ»r, beaucoup de travailleurs, de chĂŽmeurs, de jeunes. Un kalĂ©idoscope de l’ensemble de la sociĂ©tĂ© russe. De nombreux crimes sont liĂ©s aux revenus. À des revenus inexistants ou insuffisants pour vivre.

En vivant Ă  Moscou, on a presque l’impression que la criminalitĂ© en Russie n’existe pas, que le rĂ©gime s’efforce de donner une image de tranquillitĂ© et de sĂ©curitĂ©. MĂȘme les journaux « grand public » ne font pas Ă©tat de cas de criminalitĂ©.

Ce n’est pas vraiment le cas. Tous les soirs, l’émission « Dejurnaja Cast » (« Station de service »), trĂšs regardĂ©e par les dĂ©tenus, est diffusĂ©e Ă  la tĂ©lĂ©vision, oĂč l’on parle de criminalitĂ©. Ensuite, il y a une Ă©mission quotidienne sur la criminalitĂ© Ă  la tĂ©lĂ©vision locale, qui dure une heure et dans laquelle de nombreux dĂ©tenus reconnaissent des amis et des parents impliquĂ©s dans une mauvaise affaire...

Qu’en est-il des migrants ?

Bien sĂ»r, il y a beaucoup de migrants en prison. La plupart sont des Ouzbeks, beaucoup moins des Kazakhs. Ils reprĂ©sentent environ 15 Ă  20 % de la population carcĂ©rale. Ensuite, il y a les Ă©lĂ©ments de la diaspora post-soviĂ©tique, principalement d’origine azĂ©rie.

Cette condition, disons « extrĂȘme », vous a-t-elle amenĂ© Ă  rĂ©flĂ©chir sur la sociĂ©tĂ© russe en gĂ©nĂ©ral ?

En prison, on a l’occasion de rencontrer des gens que l’on ne frĂ©quente pas en temps normal. À mon avis, de nombreuses personnes incarcĂ©rĂ©es ne peuvent pas ĂȘtre qualifiĂ©es de criminelles. Ils n’ont pas cette « tendance intrinsĂšque » Ă  la criminalitĂ©. Il s’agit surtout de personnes qui franchissent les limites de la lĂ©galitĂ© avec une relative facilitĂ©. Des personnes pour qui les petites infractions Ă  la loi sont habituelles et qui finissent tĂŽt ou tard par ĂȘtre arrĂȘtĂ©es. Il y a par exemple un jeune homme qui s’est battu avec ses voisins parce qu’ils mettaient de la musique forte. Il ne s’agissait pas d’un criminel, mais d’une personne qui trouvait facile de rĂ©gler ses diffĂ©rends de cette maniĂšre. Pour ces personnes, franchir certaines limites n’est pas si grave.

Je vous connais comme une personne optimiste, tant sur le plan individuel que politique. AprĂšs cette expĂ©rience, l’ĂȘtes-vous toujours ?

Oui, je suis optimiste par nature. J’étais convaincu que je ne resterais pas longtemps en prison et cela a Ă©tĂ© le cas. J’ai des raisons d’ĂȘtre optimiste. Si vous croyez que de bonnes choses vont vous arriver, les chances qu’elles se produisent rĂ©ellement augmentent.

Vous savez qu’à propos de votre emprisonnement, quelqu’un a mĂȘme plaisantĂ© sur les mĂ©dias sociaux : « Le pouvoir ne sait pas ce que signifie arrĂȘter Kagarlitsky ». À l’époque de l’URSS, aprĂšs son arrestation, Brejnev mourait presque immĂ©diatement !

...et imaginez qu’aprĂšs ma derniĂšre arrestation, la rumeur a commencĂ© Ă  se rĂ©pandre que Poutine Ă©tait mort et que celui que nous voyions Ă  la tĂ©lĂ©vision n’était qu’une doublure !

MĂȘme Gorbatchev, avant de mourir, a intitulĂ© son autobiographie « Je reste optimiste ».

Il faut admettre honnĂȘtement que les histoires comme la mienne ne se terminent gĂ©nĂ©ralement pas bien. Le fait que je sois professeur d’universitĂ©, politologue et sociologue, connu Ă  l’étranger, m’a beaucoup aidĂ©. Et ce n’est pas tout, la campagne d’opinion publique en ma faveur m’a aidĂ©. MĂȘme certaines personnes au sommet ont pensĂ© qu’il valait mieux me laisser partir, que mon cas leur nuisait plus qu’il ne leur profitait. Mais si la mĂȘme chose Ă©tait arrivĂ©e Ă  un militant provincial de gauche ou des droits civiques, personne ne l’aurait aidĂ©. Par exemple, il y avait en prison un militant qui avait critiquĂ© le gouvernement sur son blog et qui purgeait une peine de cinq ans et demi de prison pour le mĂȘme dĂ©lit.

Pour moi, c’était bien et je suis heureux, mais l’injustice reste Ă©vidente. D’un point de vue politique, je peux dire ceci : lors des Ă©lections prĂ©sidentielles de mars, Poutine sera certainement réélu, mais le simple fait qu’une partie de l’opinion publique pense qu’il est mort et qu’il est remplacĂ© par une doublure en dit long sur la crĂ©dibilitĂ© de ces Ă©lections. Les gens croient beaucoup moins au systĂšme qu’il y a six ans. Pour la premiĂšre fois, les gens pensent au fond d’eux-mĂȘmes que ces Ă©lections ne sont pas lĂ©gitimes. La situation est Ă©galement diffĂ©rente pour la nomenklatura bureaucratique. La bureaucratie est fatiguĂ©e de devoir rĂ©soudre les problĂšmes que le Kremlin crĂ©e constamment. Par exemple, beaucoup pensent que ces Ă©lections sont inutiles alors qu’ils doivent faire face Ă  d’autres problĂšmes. En province, ce malaise est encore plus Ă©vident qu’à Moscou. Il s’agit d’un phĂ©nomĂšne nouveau.

La Russie est au bord d’une crise oĂč le plus grand danger ne vient pas du peuple mais de la bureaucratie. Cette derniĂšre tend de plus en plus Ă  saboter les projets gouvernementaux, Ă  les ralentir. Plus tard, le peuple se mobilisera Ă©galement, mais pour l’instant, le principal facteur de dĂ©stabilisation est la bureaucratie. Le pouvoir est incapable de rĂ©soudre les problĂšmes. Il continue sur la voie de la rĂ©pression et de la propagande et accumule les problĂšmes. Comme le dit un proverbe russe : « pour soigner les malades, ils cassent le thermomĂštre ». Ils pensent qu’en ne les abordant pas, les problĂšmes se rĂ©soudront d’eux-mĂȘmes. L’opposition ne peut pas connaĂźtre le niveau des problĂšmes accumulĂ©s, mais il est plus intĂ©ressant de constater que le pouvoir ne le connaĂźt pas non plus. Personne ne sait quand et comment cela se transformera en protestation sociale. Mais il est certain que, pour des raisons diffĂ©rentes, toutes les classes de la Russie d’aujourd’hui sont mĂ©contentes et indĂ©cises.

Mes prisons et le futur de la Russie