Vladyslav Starodubtsev, Publié par Friedrich Ebert Stiftung, Traduction Patrick Le Tréhondat
La révolution ukrainienne frappe à la porte
La rĂ©volution ukrainienne a surgi sur les territoires de lâEmpire russe et de la double monarchie austro-hongroise dans une situation de grande oppression nationale et dâassimilation. Les Ukrainiens constituaient une large minoritĂ© dans les deux pays et comptaient parmi les plus pauvres. Dans le mĂȘme temps, la nation ukrainienne Ă©tait isolĂ©e des villes et de toute sorte dâĂ©lite sociale composĂ©e de propriĂ©taires fonciers et de groupes Ă©conomiques capitalistes. Contrairement Ă ces groupes, lâUkraine Ă©tait essentiellement une nation de petits agriculteurs sans terre. La classe ouvriĂšre urbaine ukrainienne Ă©tait rĂ©duite, les classes moyennes et supĂ©rieures ukrainiennes Ă©taient encore plus petites. Les villes Ă©taient des instruments dâassimilation et des « ßles » de domination russe ou polonaise sur les terres ukrainiennes. Pour la plupart des Ukrainiens, la mobilitĂ© sociale dans les villes Ă©tait soit impossible, soit impliquait une assimilation. En 1919, la population de Kyiv, la capitale de la rĂ©publique, Ă©tait Ă 43 % russe, 23 % ukrainienne et 21 % juive. La situation Ă©tait similaire dans dâautres villes dâUkraine. Elles Ă©taient difficiles Ă contrĂŽler politiquement et en mĂȘme temps elles Ă©taient lâobjet de convoitises. Les villes Ă©taient des lieux oĂč le pouvoir Ă©tait concentrĂ© de maniĂšre disproportionnĂ©e et Ă©taient utilisĂ©es comme un outil pour rĂ©primer la majoritĂ© ukrainienne, rendant la crĂ©ation de la RĂ©publique populaire ukrainienne une entreprise difficile.
Les conditions particuliĂšres de lâUkraine (qui sâappliquaient Ă©galement Ă dâautres pays dâEurope de lâEst, comme les pays baltes) signifiaient que lâoppression sociale et nationale Ă©taient trĂšs Ă©troitement liĂ©es Il nây avait pas de « capitalistes ukrainiens » ou de « propriĂ©taires fonciers ukrainiens », car lâukrainisme lui-mĂȘme Ă©tait considĂ©rĂ© comme une identitĂ© anticapitaliste et anti-propriĂ©taire terrienne. Dans un certain sens, le fait dâĂȘtre Ukrainien reprĂ©sentait non seulement une identitĂ© nationale mais aussi sociale. CâĂ©tait lâun des facteurs les plus importants de lâĂ©norme popularitĂ© des partis socialistes. Ce nâĂ©taient pas seulement des partis qui luttaient constamment pour les droits nationaux, mais aussi ceux qui reprĂ©sentaient les aspirations sociales des Ukrainiens. Lâhistoire de lâUkraine dans son ensemble est une histoire entrelacĂ©e de rĂ©sistance sociale et nationale.
En 1917, lâUkraine Ă©tait une rĂ©gion de premiĂšre ligne qui souffrait beaucoup de la guerre. Elle Ă©tait divisĂ©e et confrontĂ©e Ă la dĂ©sintĂ©gration de lâarmĂ©e russe, aux migrations internes, aux Ă©pidĂ©mies, Ă la menace de famine et aux dĂ©sordres. Elle fut la rĂ©gion la plus touchĂ©e par la PremiĂšre Guerre mondiale. La rĂ©volution ukrainienne sâest dĂ©roulĂ©e dans ces conditions.
En fĂ©vrier 1917 (calendrier julien), la rĂ©volution Ă©clata sur le territoire de lâEmpire russe et les Ukrainiens furent parmi les premiers Ă soutenir le changement rĂ©volutionnaire â aussi bien les soldats ukrainiens Ă Petrograd que les Ukrainiens en Russie et en Ukraine. Vingt mille Ukrainiens sont alors descendus dans les rues de Petrograd pour manifester Ă la mĂ©moire de Taras Chevtchenko. Dâinnombrables manifestations ont eu lieu dans toutes les grandes villes dâUkraine. Les manifestations Ă lâoccasion de lâanniversaire de la mort ou de lâanniversaire du poĂšte (les 9 et 10 mars selon le calendrier grĂ©gorien) Ă©taient une longue tradition et Ă©taient des dates centrales des protestations ukrainiennes Ă la fin du 19e et au dĂ©but du 20e siĂšcle. En 1914, le chef de la gendarmerie provinciale de Kyiv, le colonel Schredel, rapporta Ă ses supĂ©rieurs Ă Saint-PĂ©tersbourg : « Les dirigeants du mouvement ukrainien se sont unis Ă dâautres organisations antigouvernementales et ont commencĂ© Ă Ă©laborer un plan pour organiser des manifestations de rue le 25 fĂ©vrier et le 26, dirigeant tous leurs efforts pour attirer les Ă©tudiants de Kyiv Ă ces manifestations [...] Pour organiser de telles choses, un comitĂ© temporaire spĂ©cial a Ă©tĂ© formĂ© parmi les Ă©tudiants, qui comprend Ă©galement des reprĂ©sentants des communautĂ©s Ă©trangĂšres (Polonais, GĂ©orgiens, ArmĂ©niens, etc.. ) et commence Ă prĂ©parer des proclamations. »
Lâambiance rĂ©volutionnaire a conduit les reprĂ©sentants politiques ukrainiens, les dirigeants communautaires, les rĂ©volutionnaires clandestins et les organisations culturelles Ă former la Rada centrale ukrainienne. La SociĂ©tĂ© des progressistes ukrainiens, une organisation non partisane qui existait avant 1917, dĂ©cida aprĂšs de longues discussions dâorganiser un corps rĂ©volutionnaire afin de coordonner les forces ukrainiennes et de mettre en pratique le droit Ă lâautodĂ©termination. Cette sociĂ©tĂ© Ă©tait dominĂ©e par des politiciens Ă lâesprit libĂ©ral et il y avait en son sein peu de socialistes marxistes ou non marxistes. La majoritĂ© libĂ©rale adopta une position autonomiste modĂ©rĂ©e : le nouveau corps rĂ©volutionnaire ukrainien ne devait servir quâĂ dĂ©velopper une autonomie culturelle et non politique, et il devrait ĂȘtre organisĂ© uniquement par les membres du corps. Cependant, il a Ă©tĂ© immĂ©diatement dĂ©passĂ© par les socialistes, qui ont plaidĂ© en faveur dâun organe politique participatif qui reprĂ©senterait tous les Ukrainiens : la Rada centrale. Lâinitiative a Ă©tĂ© prise par la gauche et a acquis un caractĂšre populaire et inclusif.
Qui a formĂ© le gouvernement provisoire ukrainien â la Rada centrale ?
La Rada centrale ukrainienne a Ă©tĂ© fondĂ©e en mars 1917. Cependant, la Rada centrale nâĂ©tait pas un parlement Ă©lu, car il nây avait aucun moyen dâorganiser des Ă©lections en pleine rĂ©volution. Il sâagissait dâune assemblĂ©e nationale composĂ©e de dĂ©lĂ©guĂ©s des principaux partis et organisations ukrainiennes. La plus importante de ces organisations reprĂ©sentĂ©es Ă la Rada centrale Ă©tait les Conseils de paysans, dâouvriers et de soldats (qui fonctionnaient comme une sorte de gouvernement soviĂ©tique) ; les autres groupes comprenaient les plus grands partis socialistes, les organisations des minoritĂ©s nationales, des groupes professionnels tels que les syndicats, les organisations Ă©tudiantes, etc., les organisations municipales, culturelles, sportives et fĂ©minines, ainsi que les dĂ©lĂ©guĂ©s de lâadministration locale. Plus de la moitiĂ© des dĂ©lĂ©guĂ©s Ă©taient des reprĂ©sentants des organisations communales. Des manifestations massives et dâautres manifestations de soutien Ă la Rada centrale de la part de ces organisations ont eu lieu au cours des mois suivants. En raison de sa composition â la formation et les rĂ©unions des diffĂ©rents congrĂšs du conseil et des organisations minoritaires ont pris du temps â le nombre de dĂ©lĂ©guĂ©s Ă la Rada centrale a Ă©tĂ© multipliĂ© par dix Ă partir de la premiĂšre rĂ©union. En ce sens, la Rada centrale ukrainienne nâĂ©tait pas un parlement, mais une institution de dĂ©mocratie participative et rĂ©volutionnaire. Ses principaux objectifs Ă©taient la lutte pour lâautonomie ukrainienne (qui affectait Ă©galement le centralisme et lâimpĂ©rialisme du gouvernement provisoire « grand russe » de Petrograd), lâorganisation des Ukrainiens, la prĂ©paration de lâAssemblĂ©e constituante ukrainienne et la mise en Ćuvre de la rĂ©forme agraire. Plus tard, la Rada centrale devait ĂȘtre remplacĂ©e par un parlement Ă©lu. La Rada centrale est ainsi devenue un gouvernement ukrainien provisoire.
Afin de devenir fonctionnelle, la Rada centrale a formĂ© un comitĂ© appelĂ© Mala Rada (Petit Conseil). En termes de composition, il reprĂ©sentait grossiĂšrement la Rada centrale et prĂ©parait les lois entre les sessions qui Ă©taient ensuite votĂ©es et discutĂ©es au sein de la Rada centrale. Sur les 58 membres de la Mala Rada, 18 Ă©taient des reprĂ©sentants de minoritĂ©s. Au-dessus de la Mala Rada se trouvait un SecrĂ©tariat gĂ©nĂ©ral, qui fonctionnait comme un organe collĂ©gial dotĂ© du pouvoir exĂ©cutif le plus Ă©levĂ©. Avec la QuatriĂšme Universelle de janvier 1918 â un acte lĂ©gislatif de la Rada centrale â il fut Ă©largi pour inclure les ministĂšres des Affaires juives, russes et polonaises.
Les partis de la Rada centrale
Les socialistes-révolutionnaires
Si les gens travaillent en communautĂ© avec les outils de production, alors ils doivent recevoir lâintĂ©gralitĂ© du produit de leur travail en tant que communautĂ©. Ce quâils utilisent de ce produit pour les affaires publiques dĂ©pend dâeux. Il ne faut pas que si un propriĂ©taire ou un groupe de propriĂ©taires ne travaille pas, la majeure partie du produit quâils ne produisent pas soit dĂ©tournĂ©e. Tant dans lâĂ©conomie de travail paysanne que dans lâindustrie, il faut faire en sorte que le maĂźtre et lâouvrier soient une seule personne, afin que les ouvriers soient les maĂźtres du collectif. LâĂ©limination de cette contradiction [du capitalisme] signifiera la disparition de la classe industrielle : les organisateurs de lâindustrie, les propriĂ©taires et les ouvriers seront les mĂȘmes qui dirigeront lâentreprise, organisĂ©e en dĂ©mocratie. La dĂ©mocratie ouvriĂšre dans lâindustrie est une nouveautĂ©. Ensuite, lâĂ©change de produits (« commerce ») doit ĂȘtre organisĂ© grĂące Ă la coopĂ©ration des consommateurs. Dans sa premiĂšre forme, lâĆuvre elle-mĂȘme ne sera rien dâautre quâune coopĂ©ration de production. Les affaires culturelles (Ă©coles, maisons dâĂ©dition, journaux, magazines, instituts de recherche, entreprises artistiques, etc.) doivent Ă©galement ĂȘtre organisĂ©es en coopĂ©ration. La gestion de lâĂ©conomie et le travail culturel doivent ĂȘtre organisĂ©s par les communautĂ©s villageoises et urbaines et leurs associations ou centres sur une base dĂ©mocratique. En revanche, lâorganisation politique de la sociĂ©tĂ© (lâ« Ătat ») nâaura quâĂ maintenir la paix extĂ©rieure et intĂ©rieure. Nous ne sommes pas dâaccord avec lâopinion des bolcheviks, qui concentrent toutes les fonctions Ă©conomiques et culturelles de la sociĂ©tĂ© entre les mains de « lâĂtat ». LâĂtat bolchevique est devenu un capitaliste propriĂ©taire, obligeant la sociĂ©tĂ© entiĂšre Ă travailler pour lui par tous les moyens de violence. Le capitalisme dâĂtat est la pire forme du capitalisme en gĂ©nĂ©ral. La socialisation de la propriĂ©tĂ© fonciĂšre favorisera ceux qui souhaitent travailler Ă proximitĂ© de la terre, fusionner lâindustrie et lâagriculture et Ă©liminer le fossĂ© entre la campagne et la ville en unissant lâagriculture Ă lâindustrie. Cela entraĂźnera Ă©galement la disparition des diffĂ©rences culturelles entre le village et la ville. Nous appelons ce systĂšme de dĂ©mocratie ouvriĂšre socialiste ou, comme le disait Drahomaniv, Hromadivstvo (communalisme) .
Mykyta Schapowal , 1927
Le Parti ukrainien des socialistes-rĂ©volutionnaires (UPSR, UkraŃnsâka partija socialistiv-revoljucioneriv) Ă©tait de loin le parti le plus important et le plus radical de la Rada centrale ukrainienne. Il a Ă©tĂ© fondĂ© peu aprĂšs la rĂ©volution et sâest dĂ©veloppĂ© rapidement, des villages entiers rejoignant immĂ©diatement lâorganisation. Le parti a adoptĂ© une position radicale sur la question fonciĂšre et sur la question de lâindĂ©pendance de lâUkraine. LâUPSR Ă©tait un parti paysan et sa plate-forme idĂ©ologique consistait en un socialisme radical non marxiste, pluraliste. Il rejetait la thĂ©orie marxiste de la classe ouvriĂšre comme seule classe rĂ©volutionnaire et prĂŽnait le concept de « classes travailleuses » (paysans, agriculteurs, ouvriers et intelligentsia ouvriĂšre), qui Ă©taient toutes aussi importantes dans la construction du socialisme.
Le parti a alors connu un dĂ©veloppement certain et une radicalisation. Alors quâil prĂŽnait initialement la « socialisation des moyens de production » et la dĂ©centralisation radicale du gouvernement dans le cadre dâune dĂ©mocratie parlementaire globale, il sâest ensuite appuyĂ© sur le syndicalisme et la dĂ©mocratie de conseil. Ă la fin de la rĂ©volution ukrainienne, le parti sâest divisĂ© en lâaile radicale des Borotbyst, qui reprĂ©sentait des vues presque anarchistes, et le « courant principal », qui prĂŽnait lâidĂ©e dâun systĂšme de conseils (bien que pas au sens bolchevique du terme, oĂč le conseil ou le systĂšme soviĂ©tique est contrĂŽlĂ© par un Ătat Ă parti unique). Les socialistes-rĂ©volutionnaires Ă©taient le parti le plus important Ă la Rada centrale. Cependant, il manquait dâexpĂ©rience, ce qui signifie que la plupart du temps, le parti occupait la deuxiĂšme place derriĂšre les sociaux-dĂ©mocrates, beaucoup plus petits.
Le Parti ouvrier social-démocrate ukrainien (USDRP)
LâUSDAP (UkraŃnsâka social-demokratyÄna robitnyÄa partija&/USDRP) Ă©tait un parti marxiste basĂ© sur le programme dâErfurt de 1891 du Parti social-dĂ©mocrate dâAllemagne (SPD) et fortement influencĂ© par Kautsky, Bernstein et dâautres dirigeants de gauche du SPD. Dans la vie politique ukrainienne, les partis marxistes Ă©taient qualifiĂ©s de sociaux-dĂ©mocrates, tandis que les partis socialistes non marxistes Ă©taient simplement qualifiĂ©s de socialistes. LâUSDAP Ă©tait un parti qui avait acquis une grande expĂ©rience avec la RĂ©volution de 1905 et en a pleinement profitĂ© lors de la RĂ©volution de 1917. Il Ă©tait une forte force intellectuelle, quoiquâassez dogmatique. LâUSDAP a jouĂ© un rĂŽle de premier plan dans la rĂ©volution.
Les socialistes-fédéralistes
Les membres modĂ©rĂ©s de la SociĂ©tĂ© des progressistes ukrainiens se sont organisĂ©s en un parti socialiste-fĂ©dĂ©raliste, socialiste de nom seulement, mais il Ă©tait en rĂ©alitĂ© un parti social-libĂ©ral fondĂ© sur les idĂ©aux dâautonomie locale, de sĂ©curitĂ© sociale et dâautonomie municipale. Le Parti socialiste-fĂ©dĂ©raliste ukrainien Ă©tait Ă©galement le plus modĂ©rĂ© en termes de revendications nationales et menait une politique dâapaisement Ă lâĂ©gard du gouvernement provisoire russe. Il sâagissait dâune force marginale, mais le parti Ă©tait nĂ©anmoins composĂ© de personnalitĂ©s trĂšs talentueuses, comme le futur chef du ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres de la RĂ©publique populaire dâUkraine, Oleksander Shulgin.
CongrĂšs et mouvements
Le CongrĂšs des nations asservies
Le CongrĂšs des nations asservies de Russie sâest rĂ©uni Ă Kyiv du 8 au 15 septembre 1917 Ă lâinitiative de la Rada centrale. 92 dĂ©lĂ©guĂ©s ukrainiens, gĂ©orgiens, polonais, lettons, lituaniens, estoniens, Juifs, biĂ©lorusses, moldaves, cosaques , bouriates, tatars, tatars de CrimĂ©e, dâorganisations turques et musulmanes et du Conseil des partis socialistes russes Ă©taient prĂ©sents. Dâautres nations qui nâont pas pu participer ont envoyĂ© leurs salutations et soutenu lâinitiative. Lâobjectif du congrĂšs Ă©tait dâĂ©tablir une coopĂ©ration entre les peuples asservis de lâEmpire russe et de crĂ©er une nouvelle rĂ©alitĂ© rĂ©publicaine et dĂ©centralisĂ©e. Mykhailo Hrushevskyj a Ă©tĂ© Ă©lu prĂ©sident du congrĂšs. Le congrĂšs a trouvĂ© peu de soutien parmi les partis centralistes panrusses tels que les dĂ©mocrates constitutionnels russes, les mencheviks et les bolcheviks. En accord avec leurs thĂ©ories et leur nationalisme russe, tous visaient plutĂŽt un Ătat unitaire ou une pseudo-fĂ©dĂ©ration.
Le congrĂšs Ă©tait un Ă©vĂ©nement majeur et symbolique qui a non seulement confirmĂ© la coopĂ©ration entre les nations non russes, mais a Ă©galement motivĂ© diverses nationalitĂ©s Ă lutter pour leur autonomie. LâUkraine a donnĂ© le « bon exemple » et a ainsi causĂ© des problĂšmes au gouvernement provisoire. Le gouvernement provisoire russe avait un caractĂšre impĂ©rialiste et rejetait lâautonomie ukrainienne. Lâattitude de lâintelligentsia russe Ă©tait encore pire. Le gouvernement provisoire considĂ©rait la limitation du mouvement ukrainien comme un moyen dâarrĂȘter dâautres mouvements nationaux qui menaçaient la Russie centralisĂ©e, « une et indivisible ».
Le CongrÚs des coopératives
Le mouvement coopĂ©ratif ukrainien a jouĂ© un rĂŽle crucial dans la rĂ©volution ukrainienne. Il cherchait non seulement le bien-ĂȘtre Ă©conomique de ses communautĂ©s, mais aussi Ă ouvrir des Ă©coles et des musĂ©es, Ă organiser des activitĂ©s culturelles et mĂȘme Ă financer des bourses. Il sâagissait dâun vaste mouvement bien organisĂ© et fondĂ© sur des principes. Avec la rĂ©volution, le mouvement coopĂ©ratif sâest dĂ©veloppĂ©. Il a formĂ© des comitĂ©s et Ă©laborĂ© des rĂšglements avec lesquels il a garanti les principes dĂ©mocratiques et les droits de participation. Il sâest opposĂ© aux soi-disant pseudo-coopĂ©ratives, a dĂ©fendu les droits des travailleurs dans les coopĂ©ratives et a prĂŽnĂ© une Ă©conomie de marchĂ© harmonieuse et non spĂ©culative. Le mouvement coopĂ©ratif Ă©tait basĂ© sur les principes de libĂ©ration nationale (ils Ă©taient considĂ©rĂ©s comme un outil de lutte pour lâautodĂ©termination), dâ« autodĂ©fense » contre lâexploitation et les situations Ă©conomiques imprĂ©vues. Il prĂŽnait la dĂ©mocratie, Ă©tait engagĂ© envers la communautĂ© et se souciait du dĂ©veloppement moral des travailleurs. Les coopĂ©ratives voulaient donner Ă leurs membres les moyens de façonner activement la sociĂ©tĂ© en tant que citoyens. Le travail ne devait plus ĂȘtre une activitĂ© aliĂ©nĂ©e. Le CongrĂšs des coopĂ©ratives sâest rĂ©uni du 27 au 29 mars 1917 et a Ă©lu le chef de la Rada centrale, Mykhailo Hrushevsky, comme prĂ©sident dâhonneur du congrĂšs. LâĂ©conomiste proto-keynĂ©sien et thĂ©oricien du socialisme coopĂ©ratif MikhaĂŻl Tuhan-Baranovskyj a Ă©tĂ© Ă©lu prĂ©sident du congrĂšs et le membre du comitĂ© central des socialistes-rĂ©volutionnaires P. Khrystyuk a Ă©tĂ© Ă©lu secrĂ©taire. Le congrĂšs sâest terminĂ© par une dĂ©claration de soutien total Ă la Rada centrale et appela Ă la crĂ©ation dâune autonomie ukrainienne, Ă un plus grand rĂŽle du mouvement coopĂ©ratif, Ă lâintroduction de la langue ukrainienne dans tous les domaines de la vie et Ă une rĂ©forme de la police.
Le mouvement coopératif a réuni des millions de personnes et a constitué la base économique du peuple ukrainien .
Le congrĂšs des soviets et lâagression bolchevique
Le congrĂšs des soviets a Ă©tĂ© convoquĂ© par les bolcheviks et constituait clairement une tentative de renverser le gouvernement ukrainien. MĂȘme si les bolcheviks nâĂ©taient que faiblement reprĂ©sentĂ©s â environ 60 des plus de 2 000 dĂ©lĂ©guĂ©s Ă©taient des bolcheviks â ils ont essayĂ© de faire passer leur programme : le renversement de la Rada centrale. Le premier point fut lâĂ©lection du PrĂ©sidium, mais elle se solda par une nette dĂ©faite des bolcheviks : neuf membres du PrĂ©sidium furent des socialistes-rĂ©volutionnaires ukrainiens et trois des sociaux-dĂ©mocrates ukrainiens, tandis que les mencheviks panrusses, les reprĂ©sentants du front sud-ouest, des pays baltes et de la mer Noire nâont jamais pu obtenir un seul membre. Sept autres membres venaient dâautres factions russes et quatre seulement Ă©taient bolcheviques. Hrushevsky, le chef de la Rada centrale, a Ă©tĂ© Ă©lu prĂ©sident honoraire du congrĂšs . MĂȘme si le congrĂšs des soviets soutenait gĂ©nĂ©ralement la propagande bolchevique et considĂ©rait le parti bolchevique comme une force rĂ©volutionnaire progressiste, celui-ci restait en minoritĂ© absolue. La date du congrĂšs nâaurait pas pu ĂȘtre pire pour les bolcheviks ukrainiens. La veille, le gouvernement soviĂ©tique russe avait lancĂ© un ultimatum Ă la RĂ©publique populaire ukrainienne et lâavait menacĂ© de guerre ; un fait qui nâĂ©tait mĂȘme pas connu des bolcheviks ukrainiens . Les dĂ©lĂ©guĂ©s ouvriers, dont beaucoup Ă©taient des citoyens russes, ainsi que dâautres reprĂ©sentants soviĂ©tiques condamnĂšrent lâultimatum. Il a Ă©tĂ© soulignĂ© que lâultimatum bolchevique poursuivait la politique centraliste et chauvine du tsarisme et du prĂ©cĂ©dent gouvernement Kerensky dâune « Russie une et indivisible ». La Rada centrale ukrainienne reçut un soutien massif et consolida son autoritĂ© auprĂšs des SoviĂ©tiques. La faction bolchevique quitta alors le CongrĂšs et sâinstalla Ă Kharkiv pour organiser un contre-gouvernement . Selon les bolcheviks, 124 dĂ©lĂ©guĂ©s ont votĂ© en faveur dâun retrait du congrĂšs. Mais ce chiffre est controversĂ©.
Pendant un temps, les socialistes ukrainiens ont collaborĂ© avec les bolcheviques sur la base dâune idĂ©ologie apparemment similaire, puisque le caractĂšre autoritaire et impĂ©rialiste du bolchevisme nâĂ©tait pas encore clair. Un facteur important Ă©tait la haine gĂ©nĂ©rale envers le gouvernement provisoire, qui prĂ©parait une offensive militaire contre la Rada centrale. Pour se protĂ©ger dâune contre-rĂ©volution, la Rada centrale a empĂȘchĂ© les troupes de Kerensky de se dĂ©placer vers Petrograd.
Cependant, cette coopĂ©ration fut de courte durĂ©e, car les bolcheviques eux-mĂȘmes tentĂšrent dâorganiser un coup dâĂtat contre la Rada centrale. Cependant, les autoritĂ©s ukrainiennes ont dĂ©couvert la prĂ©paration du coup dâĂtat et ont dĂ©sarmĂ© environ 7 000 soldats bolcheviques Ă Kyiv. Un autre bataillon bolchevique devait arriver Ă Kyiv par chemin de fer, mais il fut interceptĂ© et Ă©galement dĂ©sarmĂ©. Le 27 novembre 1917, le gouvernement soviĂ©tique commença Ă stationner ses forces armĂ©es dans la rĂ©gion frontaliĂšre. Le 30 novembre, les troupes bolcheviques Ă Odessa ont tentĂ© de renverser le gouvernement ukrainien, ce qui sâest soldĂ© par une victoire ukrainienne et un cessez-le-feu aprĂšs deux jours dâescarmouches.
Le 4 dĂ©cembre (jour du congrĂšs des soviets), le Conseil des commissaires du peuple (gouvernement soviĂ©tique) a adressĂ© un ultimatum Ă la Rada centrale. Les bolcheviks ont exigĂ© de lâUkraine des mesures qui limitaient de fait la souverainetĂ© de la RĂ©publique populaire, notamment le maintien dâun front commun avec la Russie et le rĂ©armement de la Garde rouge en Ukraine. Les actions menĂ©es avant et aprĂšs lâultimatum, le centralisme dominant du parti et lâopinion largement rĂ©pandue au sein du parti bolchevique selon laquelle lâUkraine Ă©tait une partie insĂ©parable de la Russie, ainsi que les invasions ultĂ©rieures de la RĂ©publique populaire de CrimĂ©e, de la Lettonie, de lâEstonie, de la Lituanie, de la Pologne, la GĂ©orgie et dâautres pays prouvent que des motivations impĂ©rialistes ont Ă©tĂ© Ă lâorigine de lâinvasion de lâUkraine. Lâattitude gĂ©nĂ©rale des bolcheviks montre que leur volontĂ© dâune occupation impĂ©rialiste Ă©tait au premier plan. Si ces revendications avaient Ă©tĂ© satisfaites, elles auraient probablement servi Ă renverser la Rada centrale « bourgeoise ». La guerre, dĂ©clenchĂ©e par le gouvernement soviĂ©tique Ă lâinitiative de LĂ©nine et de Trotsky, a apportĂ© en Ukraine chaos et destruction, rĂ©pression et rĂ©quisitions.
La RĂ©publique ukrainienne Ă©tait menacĂ©e par les troupes blanches et rouges de Russie, mais aussi par la Pologne et la Roumanie, lâinvasion et le coup dâĂtat allemands, lâintervention française et les sanctions Ă©conomiques de lâEntente. LâUkraine sâest retrouvĂ©e dans un environnement international extrĂȘmement hostile Ă son autodĂ©termination. Il lui manquait Ă©galement des structures Ă©tatiques organisĂ©es, des munitions, une production militaro-industrielle et des officiers disponibles. Telles Ă©taient les conditions extrĂȘmement dĂ©favorables de la RĂ©publique populaire ukrainienne.