L’hĂ©ritage progressiste de la RĂ©publique populaire ukrainienne (1917-1921) - 2

Date of first publication
06/05/2024
Author

Vladyslav Starodubtsev, Publié par Friedrich Ebert Stiftung, Traduction Patrick Le Tréhondat

La révolution ukrainienne frappe à la porte

La rĂ©volution ukrainienne a surgi sur les territoires de l’Empire russe et de la double monarchie austro-hongroise dans une situation de grande oppression nationale et d’assimilation. Les Ukrainiens constituaient une large minoritĂ© dans les deux pays et comptaient parmi les plus pauvres. Dans le mĂȘme temps, la nation ukrainienne Ă©tait isolĂ©e des villes et de toute sorte d’élite sociale composĂ©e de propriĂ©taires fonciers et de groupes Ă©conomiques capitalistes. Contrairement Ă  ces groupes, l’Ukraine Ă©tait essentiellement une nation de petits agriculteurs sans terre. La classe ouvriĂšre urbaine ukrainienne Ă©tait rĂ©duite, les classes moyennes et supĂ©rieures ukrainiennes Ă©taient encore plus petites. Les villes Ă©taient des instruments d’assimilation et des « ßles » de domination russe ou polonaise sur les terres ukrainiennes. Pour la plupart des Ukrainiens, la mobilitĂ© sociale dans les villes Ă©tait soit impossible, soit impliquait une assimilation. En 1919, la population de Kyiv, la capitale de la rĂ©publique, Ă©tait Ă  43 % russe, 23 % ukrainienne et 21 % juive. La situation Ă©tait similaire dans d’autres villes d’Ukraine. Elles Ă©taient difficiles Ă  contrĂŽler politiquement et en mĂȘme temps elles Ă©taient l’objet de convoitises. Les villes Ă©taient des lieux oĂč le pouvoir Ă©tait concentrĂ© de maniĂšre disproportionnĂ©e et Ă©taient utilisĂ©es comme un outil pour rĂ©primer la majoritĂ© ukrainienne, rendant la crĂ©ation de la RĂ©publique populaire ukrainienne une entreprise difficile.

Les conditions particuliĂšres de l’Ukraine (qui s’appliquaient Ă©galement Ă  d’autres pays d’Europe de l’Est, comme les pays baltes) signifiaient que l’oppression sociale et nationale Ă©taient trĂšs Ă©troitement liĂ©es Il n’y avait pas de « capitalistes ukrainiens » ou de « propriĂ©taires fonciers ukrainiens », car l’ukrainisme lui-mĂȘme Ă©tait considĂ©rĂ© comme une identitĂ© anticapitaliste et anti-propriĂ©taire terrienne. Dans un certain sens, le fait d’ĂȘtre Ukrainien reprĂ©sentait non seulement une identitĂ© nationale mais aussi sociale. C’était l’un des facteurs les plus importants de l’énorme popularitĂ© des partis socialistes. Ce n’étaient pas seulement des partis qui luttaient constamment pour les droits nationaux, mais aussi ceux qui reprĂ©sentaient les aspirations sociales des Ukrainiens. L’histoire de l’Ukraine dans son ensemble est une histoire entrelacĂ©e de rĂ©sistance sociale et nationale.

En 1917, l’Ukraine Ă©tait une rĂ©gion de premiĂšre ligne qui souffrait beaucoup de la guerre. Elle Ă©tait divisĂ©e et confrontĂ©e Ă  la dĂ©sintĂ©gration de l’armĂ©e russe, aux migrations internes, aux Ă©pidĂ©mies, Ă  la menace de famine et aux dĂ©sordres. Elle fut la rĂ©gion la plus touchĂ©e par la PremiĂšre Guerre mondiale. La rĂ©volution ukrainienne s’est dĂ©roulĂ©e dans ces conditions.

En fĂ©vrier 1917 (calendrier julien), la rĂ©volution Ă©clata sur le territoire de l’Empire russe et les Ukrainiens furent parmi les premiers Ă  soutenir le changement rĂ©volutionnaire – aussi bien les soldats ukrainiens Ă  Petrograd que les Ukrainiens en Russie et en Ukraine. Vingt mille Ukrainiens sont alors descendus dans les rues de Petrograd pour manifester Ă  la mĂ©moire de Taras Chevtchenko. D’innombrables manifestations ont eu lieu dans toutes les grandes villes d’Ukraine. Les manifestations Ă  l’occasion de l’anniversaire de la mort ou de l’anniversaire du poĂšte (les 9 et 10 mars selon le calendrier grĂ©gorien) Ă©taient une longue tradition et Ă©taient des dates centrales des protestations ukrainiennes Ă  la fin du 19e et au dĂ©but du 20e siĂšcle. En 1914, le chef de la gendarmerie provinciale de Kyiv, le colonel Schredel, rapporta Ă  ses supĂ©rieurs Ă  Saint-PĂ©tersbourg : « Les dirigeants du mouvement ukrainien se sont unis Ă  d’autres organisations antigouvernementales et ont commencĂ© Ă  Ă©laborer un plan pour organiser des manifestations de rue le 25 fĂ©vrier et le 26, dirigeant tous leurs efforts pour attirer les Ă©tudiants de Kyiv Ă  ces manifestations [...] Pour organiser de telles choses, un comitĂ© temporaire spĂ©cial a Ă©tĂ© formĂ© parmi les Ă©tudiants, qui comprend Ă©galement des reprĂ©sentants des communautĂ©s Ă©trangĂšres (Polonais, GĂ©orgiens, ArmĂ©niens, etc.. ) et commence Ă  prĂ©parer des proclamations. »

L’ambiance rĂ©volutionnaire a conduit les reprĂ©sentants politiques ukrainiens, les dirigeants communautaires, les rĂ©volutionnaires clandestins et les organisations culturelles Ă  former la Rada centrale ukrainienne. La SociĂ©tĂ© des progressistes ukrainiens, une organisation non partisane qui existait avant 1917, dĂ©cida aprĂšs de longues discussions d’organiser un corps rĂ©volutionnaire afin de coordonner les forces ukrainiennes et de mettre en pratique le droit Ă  l’autodĂ©termination. Cette sociĂ©tĂ© Ă©tait dominĂ©e par des politiciens Ă  l’esprit libĂ©ral et il y avait en son sein peu de socialistes marxistes ou non marxistes. La majoritĂ© libĂ©rale adopta une position autonomiste modĂ©rĂ©e : le nouveau corps rĂ©volutionnaire ukrainien ne devait servir qu’à dĂ©velopper une autonomie culturelle et non politique, et il devrait ĂȘtre organisĂ© uniquement par les membres du corps. Cependant, il a Ă©tĂ© immĂ©diatement dĂ©passĂ© par les socialistes, qui ont plaidĂ© en faveur d’un organe politique participatif qui reprĂ©senterait tous les Ukrainiens : la Rada centrale. L’initiative a Ă©tĂ© prise par la gauche et a acquis un caractĂšre populaire et inclusif.

Qui a formĂ© le gouvernement provisoire ukrainien – la Rada centrale ?

La Rada centrale ukrainienne a Ă©tĂ© fondĂ©e en mars 1917. Cependant, la Rada centrale n’était pas un parlement Ă©lu, car il n’y avait aucun moyen d’organiser des Ă©lections en pleine rĂ©volution. Il s’agissait d’une assemblĂ©e nationale composĂ©e de dĂ©lĂ©guĂ©s des principaux partis et organisations ukrainiennes. La plus importante de ces organisations reprĂ©sentĂ©es Ă  la Rada centrale Ă©tait les Conseils de paysans, d’ouvriers et de soldats (qui fonctionnaient comme une sorte de gouvernement soviĂ©tique) ; les autres groupes comprenaient les plus grands partis socialistes, les organisations des minoritĂ©s nationales, des groupes professionnels tels que les syndicats, les organisations Ă©tudiantes, etc., les organisations municipales, culturelles, sportives et fĂ©minines, ainsi que les dĂ©lĂ©guĂ©s de l’administration locale. Plus de la moitiĂ© des dĂ©lĂ©guĂ©s Ă©taient des reprĂ©sentants des organisations communales. Des manifestations massives et d’autres manifestations de soutien Ă  la Rada centrale de la part de ces organisations ont eu lieu au cours des mois suivants. En raison de sa composition – la formation et les rĂ©unions des diffĂ©rents congrĂšs du conseil et des organisations minoritaires ont pris du temps – le nombre de dĂ©lĂ©guĂ©s Ă  la Rada centrale a Ă©tĂ© multipliĂ© par dix Ă  partir de la premiĂšre rĂ©union. En ce sens, la Rada centrale ukrainienne n’était pas un parlement, mais une institution de dĂ©mocratie participative et rĂ©volutionnaire. Ses principaux objectifs Ă©taient la lutte pour l’autonomie ukrainienne (qui affectait Ă©galement le centralisme et l’impĂ©rialisme du gouvernement provisoire « grand russe » de Petrograd), l’organisation des Ukrainiens, la prĂ©paration de l’AssemblĂ©e constituante ukrainienne et la mise en Ɠuvre de la rĂ©forme agraire. Plus tard, la Rada centrale devait ĂȘtre remplacĂ©e par un parlement Ă©lu. La Rada centrale est ainsi devenue un gouvernement ukrainien provisoire.

Afin de devenir fonctionnelle, la Rada centrale a formĂ© un comitĂ© appelĂ© Mala Rada (Petit Conseil). En termes de composition, il reprĂ©sentait grossiĂšrement la Rada centrale et prĂ©parait les lois entre les sessions qui Ă©taient ensuite votĂ©es et discutĂ©es au sein de la Rada centrale. Sur les 58 membres de la Mala Rada, 18 Ă©taient des reprĂ©sentants de minoritĂ©s. Au-dessus de la Mala Rada se trouvait un SecrĂ©tariat gĂ©nĂ©ral, qui fonctionnait comme un organe collĂ©gial dotĂ© du pouvoir exĂ©cutif le plus Ă©levĂ©. Avec la QuatriĂšme Universelle de janvier 1918 – un acte lĂ©gislatif de la Rada centrale – il fut Ă©largi pour inclure les ministĂšres des Affaires juives, russes et polonaises.

Les partis de la Rada centrale

Les socialistes-révolutionnaires

Si les gens travaillent en communautĂ© avec les outils de production, alors ils doivent recevoir l’intĂ©gralitĂ© du produit de leur travail en tant que communautĂ©. Ce qu’ils utilisent de ce produit pour les affaires publiques dĂ©pend d’eux. Il ne faut pas que si un propriĂ©taire ou un groupe de propriĂ©taires ne travaille pas, la majeure partie du produit qu’ils ne produisent pas soit dĂ©tournĂ©e. Tant dans l’économie de travail paysanne que dans l’industrie, il faut faire en sorte que le maĂźtre et l’ouvrier soient une seule personne, afin que les ouvriers soient les maĂźtres du collectif. L’élimination de cette contradiction [du capitalisme] signifiera la disparition de la classe industrielle : les organisateurs de l’industrie, les propriĂ©taires et les ouvriers seront les mĂȘmes qui dirigeront l’entreprise, organisĂ©e en dĂ©mocratie. La dĂ©mocratie ouvriĂšre dans l’industrie est une nouveautĂ©. Ensuite, l’échange de produits (« commerce ») doit ĂȘtre organisĂ© grĂące Ă  la coopĂ©ration des consommateurs. Dans sa premiĂšre forme, l’Ɠuvre elle-mĂȘme ne sera rien d’autre qu’une coopĂ©ration de production. Les affaires culturelles (Ă©coles, maisons d’édition, journaux, magazines, instituts de recherche, entreprises artistiques, etc.) doivent Ă©galement ĂȘtre organisĂ©es en coopĂ©ration. La gestion de l’économie et le travail culturel doivent ĂȘtre organisĂ©s par les communautĂ©s villageoises et urbaines et leurs associations ou centres sur une base dĂ©mocratique. En revanche, l’organisation politique de la sociĂ©tĂ© (l’« État ») n’aura qu’à maintenir la paix extĂ©rieure et intĂ©rieure. Nous ne sommes pas d’accord avec l’opinion des bolcheviks, qui concentrent toutes les fonctions Ă©conomiques et culturelles de la sociĂ©tĂ© entre les mains de « l’État ». L’État bolchevique est devenu un capitaliste propriĂ©taire, obligeant la sociĂ©tĂ© entiĂšre Ă  travailler pour lui par tous les moyens de violence. Le capitalisme d’État est la pire forme du capitalisme en gĂ©nĂ©ral. La socialisation de la propriĂ©tĂ© fonciĂšre favorisera ceux qui souhaitent travailler Ă  proximitĂ© de la terre, fusionner l’industrie et l’agriculture et Ă©liminer le fossĂ© entre la campagne et la ville en unissant l’agriculture Ă  l’industrie. Cela entraĂźnera Ă©galement la disparition des diffĂ©rences culturelles entre le village et la ville. Nous appelons ce systĂšme de dĂ©mocratie ouvriĂšre socialiste ou, comme le disait Drahomaniv, Hromadivstvo (communalisme) .

Mykyta Schapowal , 1927

Le Parti ukrainien des socialistes-rĂ©volutionnaires (UPSR, Ukraїns’ka partija socialistiv-revoljucioneriv) Ă©tait de loin le parti le plus important et le plus radical de la Rada centrale ukrainienne. Il a Ă©tĂ© fondĂ© peu aprĂšs la rĂ©volution et s’est dĂ©veloppĂ© rapidement, des villages entiers rejoignant immĂ©diatement l’organisation. Le parti a adoptĂ© une position radicale sur la question fonciĂšre et sur la question de l’indĂ©pendance de l’Ukraine. L’UPSR Ă©tait un parti paysan et sa plate-forme idĂ©ologique consistait en un socialisme radical non marxiste, pluraliste. Il rejetait la thĂ©orie marxiste de la classe ouvriĂšre comme seule classe rĂ©volutionnaire et prĂŽnait le concept de « classes travailleuses » (paysans, agriculteurs, ouvriers et intelligentsia ouvriĂšre), qui Ă©taient toutes aussi importantes dans la construction du socialisme.

Le parti a alors connu un dĂ©veloppement certain et une radicalisation. Alors qu’il prĂŽnait initialement la « socialisation des moyens de production » et la dĂ©centralisation radicale du gouvernement dans le cadre d’une dĂ©mocratie parlementaire globale, il s’est ensuite appuyĂ© sur le syndicalisme et la dĂ©mocratie de conseil. À la fin de la rĂ©volution ukrainienne, le parti s’est divisĂ© en l’aile radicale des Borotbyst, qui reprĂ©sentait des vues presque anarchistes, et le « courant principal », qui prĂŽnait l’idĂ©e d’un systĂšme de conseils (bien que pas au sens bolchevique du terme, oĂč le conseil ou le systĂšme soviĂ©tique est contrĂŽlĂ© par un État Ă  parti unique). Les socialistes-rĂ©volutionnaires Ă©taient le parti le plus important Ă  la Rada centrale. Cependant, il manquait d’expĂ©rience, ce qui signifie que la plupart du temps, le parti occupait la deuxiĂšme place derriĂšre les sociaux-dĂ©mocrates, beaucoup plus petits.

Le Parti ouvrier social-démocrate ukrainien (USDRP)

L’USDAP (Ukraїns’ka social-demokratyčna robitnyča partija&/USDRP) Ă©tait un parti marxiste basĂ© sur le programme d’Erfurt de 1891 du Parti social-dĂ©mocrate d’Allemagne (SPD) et fortement influencĂ© par Kautsky, Bernstein et d’autres dirigeants de gauche du SPD. Dans la vie politique ukrainienne, les partis marxistes Ă©taient qualifiĂ©s de sociaux-dĂ©mocrates, tandis que les partis socialistes non marxistes Ă©taient simplement qualifiĂ©s de socialistes. L’USDAP Ă©tait un parti qui avait acquis une grande expĂ©rience avec la RĂ©volution de 1905 et en a pleinement profitĂ© lors de la RĂ©volution de 1917. Il Ă©tait une forte force intellectuelle, quoiqu’assez dogmatique. L’USDAP a jouĂ© un rĂŽle de premier plan dans la rĂ©volution.

Les socialistes-fédéralistes

Les membres modĂ©rĂ©s de la SociĂ©tĂ© des progressistes ukrainiens se sont organisĂ©s en un parti socialiste-fĂ©dĂ©raliste, socialiste de nom seulement, mais il Ă©tait en rĂ©alitĂ© un parti social-libĂ©ral fondĂ© sur les idĂ©aux d’autonomie locale, de sĂ©curitĂ© sociale et d’autonomie municipale. Le Parti socialiste-fĂ©dĂ©raliste ukrainien Ă©tait Ă©galement le plus modĂ©rĂ© en termes de revendications nationales et menait une politique d’apaisement Ă  l’égard du gouvernement provisoire russe. Il s’agissait d’une force marginale, mais le parti Ă©tait nĂ©anmoins composĂ© de personnalitĂ©s trĂšs talentueuses, comme le futur chef du ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres de la RĂ©publique populaire d’Ukraine, Oleksander Shulgin.

CongrĂšs et mouvements

Le CongrĂšs des nations asservies

Le CongrĂšs des nations asservies de Russie s’est rĂ©uni Ă  Kyiv du 8 au 15 septembre 1917 Ă  l’initiative de la Rada centrale. 92 dĂ©lĂ©guĂ©s ukrainiens, gĂ©orgiens, polonais, lettons, lituaniens, estoniens, Juifs, biĂ©lorusses, moldaves, cosaques , bouriates, tatars, tatars de CrimĂ©e, d’organisations turques et musulmanes et du Conseil des partis socialistes russes Ă©taient prĂ©sents. D’autres nations qui n’ont pas pu participer ont envoyĂ© leurs salutations et soutenu l’initiative. L’objectif du congrĂšs Ă©tait d’établir une coopĂ©ration entre les peuples asservis de l’Empire russe et de crĂ©er une nouvelle rĂ©alitĂ© rĂ©publicaine et dĂ©centralisĂ©e. Mykhailo Hrushevskyj a Ă©tĂ© Ă©lu prĂ©sident du congrĂšs. Le congrĂšs a trouvĂ© peu de soutien parmi les partis centralistes panrusses tels que les dĂ©mocrates constitutionnels russes, les mencheviks et les bolcheviks. En accord avec leurs thĂ©ories et leur nationalisme russe, tous visaient plutĂŽt un État unitaire ou une pseudo-fĂ©dĂ©ration.

Le congrĂšs Ă©tait un Ă©vĂ©nement majeur et symbolique qui a non seulement confirmĂ© la coopĂ©ration entre les nations non russes, mais a Ă©galement motivĂ© diverses nationalitĂ©s Ă  lutter pour leur autonomie. L’Ukraine a donnĂ© le « bon exemple » et a ainsi causĂ© des problĂšmes au gouvernement provisoire. Le gouvernement provisoire russe avait un caractĂšre impĂ©rialiste et rejetait l’autonomie ukrainienne. L’attitude de l’intelligentsia russe Ă©tait encore pire. Le gouvernement provisoire considĂ©rait la limitation du mouvement ukrainien comme un moyen d’arrĂȘter d’autres mouvements nationaux qui menaçaient la Russie centralisĂ©e, « une et indivisible ».

Le CongrÚs des coopératives

Le mouvement coopĂ©ratif ukrainien a jouĂ© un rĂŽle crucial dans la rĂ©volution ukrainienne. Il cherchait non seulement le bien-ĂȘtre Ă©conomique de ses communautĂ©s, mais aussi Ă  ouvrir des Ă©coles et des musĂ©es, Ă  organiser des activitĂ©s culturelles et mĂȘme Ă  financer des bourses. Il s’agissait d’un vaste mouvement bien organisĂ© et fondĂ© sur des principes. Avec la rĂ©volution, le mouvement coopĂ©ratif s’est dĂ©veloppĂ©. Il a formĂ© des comitĂ©s et Ă©laborĂ© des rĂšglements avec lesquels il a garanti les principes dĂ©mocratiques et les droits de participation. Il s’est opposĂ© aux soi-disant pseudo-coopĂ©ratives, a dĂ©fendu les droits des travailleurs dans les coopĂ©ratives et a prĂŽnĂ© une Ă©conomie de marchĂ© harmonieuse et non spĂ©culative. Le mouvement coopĂ©ratif Ă©tait basĂ© sur les principes de libĂ©ration nationale (ils Ă©taient considĂ©rĂ©s comme un outil de lutte pour l’autodĂ©termination), d’« autodĂ©fense » contre l’exploitation et les situations Ă©conomiques imprĂ©vues. Il prĂŽnait la dĂ©mocratie, Ă©tait engagĂ© envers la communautĂ© et se souciait du dĂ©veloppement moral des travailleurs. Les coopĂ©ratives voulaient donner Ă  leurs membres les moyens de façonner activement la sociĂ©tĂ© en tant que citoyens. Le travail ne devait plus ĂȘtre une activitĂ© aliĂ©nĂ©e. Le CongrĂšs des coopĂ©ratives s’est rĂ©uni du 27 au 29 mars 1917 et a Ă©lu le chef de la Rada centrale, Mykhailo Hrushevsky, comme prĂ©sident d’honneur du congrĂšs. L’économiste proto-keynĂ©sien et thĂ©oricien du socialisme coopĂ©ratif MikhaĂŻl Tuhan-Baranovskyj a Ă©tĂ© Ă©lu prĂ©sident du congrĂšs et le membre du comitĂ© central des socialistes-rĂ©volutionnaires P. Khrystyuk a Ă©tĂ© Ă©lu secrĂ©taire. Le congrĂšs s’est terminĂ© par une dĂ©claration de soutien total Ă  la Rada centrale et appela Ă  la crĂ©ation d’une autonomie ukrainienne, Ă  un plus grand rĂŽle du mouvement coopĂ©ratif, Ă  l’introduction de la langue ukrainienne dans tous les domaines de la vie et Ă  une rĂ©forme de la police.

Le mouvement coopératif a réuni des millions de personnes et a constitué la base économique du peuple ukrainien .

Le congrùs des soviets et l’agression bolchevique

Le congrĂšs des soviets a Ă©tĂ© convoquĂ© par les bolcheviks et constituait clairement une tentative de renverser le gouvernement ukrainien. MĂȘme si les bolcheviks n’étaient que faiblement reprĂ©sentĂ©s – environ 60 des plus de 2 000 dĂ©lĂ©guĂ©s Ă©taient des bolcheviks – ils ont essayĂ© de faire passer leur programme : le renversement de la Rada centrale. Le premier point fut l’élection du PrĂ©sidium, mais elle se solda par une nette dĂ©faite des bolcheviks : neuf membres du PrĂ©sidium furent des socialistes-rĂ©volutionnaires ukrainiens et trois des sociaux-dĂ©mocrates ukrainiens, tandis que les mencheviks panrusses, les reprĂ©sentants du front sud-ouest, des pays baltes et de la mer Noire n’ont jamais pu obtenir un seul membre. Sept autres membres venaient d’autres factions russes et quatre seulement Ă©taient bolcheviques. Hrushevsky, le chef de la Rada centrale, a Ă©tĂ© Ă©lu prĂ©sident honoraire du congrĂšs . MĂȘme si le congrĂšs des soviets soutenait gĂ©nĂ©ralement la propagande bolchevique et considĂ©rait le parti bolchevique comme une force rĂ©volutionnaire progressiste, celui-ci restait en minoritĂ© absolue. La date du congrĂšs n’aurait pas pu ĂȘtre pire pour les bolcheviks ukrainiens. La veille, le gouvernement soviĂ©tique russe avait lancĂ© un ultimatum Ă  la RĂ©publique populaire ukrainienne et l’avait menacĂ© de guerre ; un fait qui n’était mĂȘme pas connu des bolcheviks ukrainiens . Les dĂ©lĂ©guĂ©s ouvriers, dont beaucoup Ă©taient des citoyens russes, ainsi que d’autres reprĂ©sentants soviĂ©tiques condamnĂšrent l’ultimatum. Il a Ă©tĂ© soulignĂ© que l’ultimatum bolchevique poursuivait la politique centraliste et chauvine du tsarisme et du prĂ©cĂ©dent gouvernement Kerensky d’une « Russie une et indivisible ». La Rada centrale ukrainienne reçut un soutien massif et consolida son autoritĂ© auprĂšs des SoviĂ©tiques. La faction bolchevique quitta alors le CongrĂšs et s’installa Ă  Kharkiv pour organiser un contre-gouvernement . Selon les bolcheviks, 124 dĂ©lĂ©guĂ©s ont votĂ© en faveur d’un retrait du congrĂšs. Mais ce chiffre est controversĂ©.

Pendant un temps, les socialistes ukrainiens ont collaborĂ© avec les bolcheviques sur la base d’une idĂ©ologie apparemment similaire, puisque le caractĂšre autoritaire et impĂ©rialiste du bolchevisme n’était pas encore clair. Un facteur important Ă©tait la haine gĂ©nĂ©rale envers le gouvernement provisoire, qui prĂ©parait une offensive militaire contre la Rada centrale. Pour se protĂ©ger d’une contre-rĂ©volution, la Rada centrale a empĂȘchĂ© les troupes de Kerensky de se dĂ©placer vers Petrograd.

Cependant, cette coopĂ©ration fut de courte durĂ©e, car les bolcheviques eux-mĂȘmes tentĂšrent d’organiser un coup d’État contre la Rada centrale. Cependant, les autoritĂ©s ukrainiennes ont dĂ©couvert la prĂ©paration du coup d’État et ont dĂ©sarmĂ© environ 7 000 soldats bolcheviques Ă  Kyiv. Un autre bataillon bolchevique devait arriver Ă  Kyiv par chemin de fer, mais il fut interceptĂ© et Ă©galement dĂ©sarmĂ©. Le 27 novembre 1917, le gouvernement soviĂ©tique commença Ă  stationner ses forces armĂ©es dans la rĂ©gion frontaliĂšre. Le 30 novembre, les troupes bolcheviques Ă  Odessa ont tentĂ© de renverser le gouvernement ukrainien, ce qui s’est soldĂ© par une victoire ukrainienne et un cessez-le-feu aprĂšs deux jours d’escarmouches.

Le 4 dĂ©cembre (jour du congrĂšs des soviets), le Conseil des commissaires du peuple (gouvernement soviĂ©tique) a adressĂ© un ultimatum Ă  la Rada centrale. Les bolcheviks ont exigĂ© de l’Ukraine des mesures qui limitaient de fait la souverainetĂ© de la RĂ©publique populaire, notamment le maintien d’un front commun avec la Russie et le rĂ©armement de la Garde rouge en Ukraine. Les actions menĂ©es avant et aprĂšs l’ultimatum, le centralisme dominant du parti et l’opinion largement rĂ©pandue au sein du parti bolchevique selon laquelle l’Ukraine Ă©tait une partie insĂ©parable de la Russie, ainsi que les invasions ultĂ©rieures de la RĂ©publique populaire de CrimĂ©e, de la Lettonie, de l’Estonie, de la Lituanie, de la Pologne, la GĂ©orgie et d’autres pays prouvent que des motivations impĂ©rialistes ont Ă©tĂ© Ă  l’origine de l’invasion de l’Ukraine. L’attitude gĂ©nĂ©rale des bolcheviks montre que leur volontĂ© d’une occupation impĂ©rialiste Ă©tait au premier plan. Si ces revendications avaient Ă©tĂ© satisfaites, elles auraient probablement servi Ă  renverser la Rada centrale « bourgeoise ». La guerre, dĂ©clenchĂ©e par le gouvernement soviĂ©tique Ă  l’initiative de LĂ©nine et de Trotsky, a apportĂ© en Ukraine chaos et destruction, rĂ©pression et rĂ©quisitions.

La RĂ©publique ukrainienne Ă©tait menacĂ©e par les troupes blanches et rouges de Russie, mais aussi par la Pologne et la Roumanie, l’invasion et le coup d’État allemands, l’intervention française et les sanctions Ă©conomiques de l’Entente. L’Ukraine s’est retrouvĂ©e dans un environnement international extrĂȘmement hostile Ă  son autodĂ©termination. Il lui manquait Ă©galement des structures Ă©tatiques organisĂ©es, des munitions, une production militaro-industrielle et des officiers disponibles. Telles Ă©taient les conditions extrĂȘmement dĂ©favorables de la RĂ©publique populaire ukrainienne.

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