La Gauche Poutinisante, Ses Monstruosités Et La Question Nationale Ukrainienne

Ça fait bien longtemps, que tout le monde, ou presque, est tourmentĂ© par la mĂȘme question : pourquoi les citoyens tournent-ils le dos Ă  la gauche ? Pourquoi la gauche semble-t-elle si faible et si peu crĂ©dible, et ce Ă  un moment oĂč le capitalisme aussi ne se sent pas trĂšs bien ? Un dĂ©but de rĂ©ponse à ces questions la gauche le fournit  elle-mĂȘme, ou du moins une partie trĂšs importante d’elle, par la façon dont elle se comporte face Ă  la guerre de Poutine contre l’Ukraine. Et voici de quoi il s’agit.

Tout d’abord, ce n’est pas seulement que cette gauche ne fait pas ce qui est Ă©vident pour tout homme ou femme de gauche, Ă  savoir s’insurger contre l’injustice et soutenir la victime contre son bourreau, le faible contre l’agresseur puissant. C’est aussi qu’en essayant de justifier l’injustifiable, elle recourt aux pires monstruositĂ©s que le Kremlin de M. Poutine a coutume de dĂ©biter. Ainsi, elle n’hĂ©site pas Ă  qualifier les crimes de l’armĂ©e russe de fake news, de « mises en scĂšne«  et de « provocations », ou – en termes plus modĂ©rĂ©s – Ă  ne pas exclure la possibilitĂ© qu’ils aient Ă©tĂ© « fabriquĂ©s » par la machine de propagande ukrainienne et occidentale. Dans tous les cas, le Kremlin et ses clients ont toujours la mĂȘme rĂ©ponse : les Ukrainiens s’auto-bombardent ou mettent en scĂšne leurs bombardements. Partout et toujours, tout comme les malheureux Syriens d’Alep qui se sont Ă©galement auto-bombardĂ©s et auto-empoisonnĂ©s (par les armes chimiques du tandem Poutine-Assad). Et tout cela avec la participation active et la complicitĂ© de milliers de tĂ©moins oculaires, c’est-Ă -dire de civils, voire d’enfants, de correspondants et d’envoyĂ©s de guerre, et d’autres journalistes, de techniciens du son, de cameramen, etc., qui ont tous appris la leçon Ă  la perfection et participent de maniĂšre disciplinĂ©e et comme un seul homme Ă  une Ă©norme et diabolique
 mise en scĂšne anti-russe !

Toutefois, pour qu’il y ait des « crimes de guerre », il doit nĂ©cessairement y avoir
 une guerre. Mais, n’oublions pas qu’aujourd’hui en Ukraine, il n’y a pas de guerre, mais une simple  « opĂ©ration militaire spĂ©ciale », et la preuve en est que quiconque utilise aujourd’hui en Russie le mot interdit de « guerre » est immĂ©diatement arrĂȘtĂ©, « jugé » et envoyĂ© illico en prison pour
 « diffamation de l’armĂ©e russe« .

Les consĂ©quences de ces monstruositĂ©s (sans cesse rĂ©pĂ©tĂ©es) crĂšvent les yeux : ceux qui les prononcent perdent progressivement toute crĂ©dibilitĂ©, s’auto-ridiculisent et finissent par devenir pittoresques. Et ce, contrairement Ă  ce qui est arrivĂ© Ă  leurs ancĂȘtres, les fameux « compagnons de route » du stalinisme jadis triomphant, dont la tradition est perpĂ©tuĂ©e aujourd’hui par les admirateurs de toutes sortes – et de toutes intensitĂ©s- du prĂ©sident Poutine. À l’époque, ces « compagnons de route » n’avaient presque rien Ă  craindre lorsqu’ils rĂ©pĂ©taient les monstruositĂ©s macabres dites par le « grand timonier », c’est-Ă -dire le locataire d’alors du Kremlin, dont l’actuel locataire Vladimir Poutine est un grand admirateur. Ainsi, le monde entier a eu le malheur de voir des cĂ©lĂšbres intellectuels, des poĂštes et des hommes politiques de cette Ă©poque accepter comme « irrĂ©prochables » les horribles farces judiciaires des annĂ©es 30, et comme parfaitement raisonnables et « prouvĂ©es » des accusations du genre « agent du Mikado », « saboteur tsariste des impĂ©rialistes », « empoisonneur au service du fascisme », « instrument conscient de l’hitlĂ©risme », etc. avec lesquelles Ă©taient condamnĂ©s et exĂ©cutĂ©s ceux qui avaient fait la RĂ©volution d’Octobre. Ensuite, il a fallu quelques dĂ©cennies de crise et, finalement, la disparition du « socialisme rĂ©ellement existant » pour que ces « compagnons de route » du stalinisme soient -enfin- reconnus pour ce qu’ils ont toujours Ă©tĂ© : des laudateurs serviles et ridicules d’un tyran et de son rĂ©gime inhumain. Par contre, aujourd’hui, ils sont discrĂ©ditĂ©s et tournĂ©s en ridicule presque instantanĂ©ment. Pourquoi ? Mais, manifestement, parce que les actuels « compagnons de route » s’obstinent Ă  voir en Poutine le successeur de Staline et n’ont pas rĂ©alisĂ© que non seulement le « socialisme rĂ©ellement existant » a disparu depuis longtemps, mais qu’il a aussi Ă©tĂ© remplacĂ© par le capitalisme le plus sauvage et le plus liberticide


Mais, mĂȘme lorsqu’ils
“nĂ©olibĂ©ralisent” (comme le font actuellement les divers Tsipras et autres dirigeants de Syriza), ils s’obstinent Ă  conserver leurs rĂ©flexes staliniens comme une sorte de dinosaures post-staliniens d’un
 Jurassic Park politique. Ainsi, ils brandissent la banniĂšre de la « dĂ©nazification » poutiniste de l’Ukraine et des Ukrainiens, comme ils l’ont dĂ©jĂ  brandie il y a quelques annĂ©es, en 2016, lorsqu’ils poussaient Ă  nouveau des cris hystĂ©riques quand ils dĂ©nonçaient les impĂ©rialistes occidentaux d’avoir transformĂ© le cirque qu’est le concours annuel de l’Eurovision en une 
tribune du nĂ©onazisme (ukrainien). Pourquoi ? Parce que la reprĂ©sentante ukrainienne (d’origine tatare) avait gagnĂ© avec une chanson Ă©voquant les supplices des Tatars de CrimĂ©e dĂ©portĂ©s par Staline au motif qu’ils avaient collaborĂ© avec l’Allemagne d’Hitler.

Les pauvres Tatars de CrimĂ©e Ă©taient-ils donc des traĂźtres et des collabos de la Wehrmacht, comme le proclamaient les mĂ©dias grecs, la gauche grecque en tĂȘte, en ces jours de 2016 ? La rĂ©ponse est bien sĂ»r aussi nĂ©gative qu’elle l’est pour les dizaines d’autres nationalitĂ©s, peuples et minoritĂ©s de l’URSS d’alors, qui ont Ă©tĂ© dĂ©portĂ©s sur ordre de Staline et de Beria sous exactement la mĂȘme motif : des traĂźtres et des collabos. Et ce n’est pas seulement que parmi ces « peuples punis » se trouvaient aussi les Grecs d’URSS parlant le grec, mais aussi comme musulmans d’origine grecque parlant le tatar (des Uroum). Ni que la plupart des Tatars ont Ă©tĂ© dĂ©portĂ©s en tant que « collabos » vers l’Asie centrale juste aprĂšs leur dĂ©mobilisation de
 l’ArmĂ©e Rouge avec laquelle ils avaient combattu contre le TroisiĂšme Reich. C’est aussi que l’État soviĂ©tique lui-mĂȘme a rĂ©habilitĂ© les Tatars et les a innocentĂ©s de cette accusation scandaleuse aprĂšs la mort de Staline ! Et mieux encore, c’est que Poutine lui-mĂȘme a fait la mĂȘme chose , par dĂ©cret, immĂ©diatement aprĂšs l’annexion de la CrimĂ©e en 2014 !

La conclusion est que tous ces gens de gauche et les mĂ©dias grecs de toutes sortes, qui ont fulminĂ© pendant des jours sur le « scandale » de l’Eurovision et ont dĂ©lirĂ© contre le « nazisme » du peuple tatar, avaient consciemment choisi de rester accrochĂ©s Ă  la « version » stalinienne de l’histoire, ignorant dĂ©libĂ©rĂ©ment les faits rĂ©els, y compris les prises de position officielles rĂ©pĂ©tĂ©es de l’URSS ainsi que de l’actuelle FĂ©dĂ©ration de Russie! Et tout cela quand on sait trĂšs bien que les massacres pĂ©riodiques des Tatars ont Ă©tĂ© pendant des siĂšcles une sorte de « safari » favori du nationalisme grand-russe (tsariste) et que 46,2% de la population tatare a Ă©tĂ© exterminĂ©e au cours des trois premiĂšres annĂ©es de sa dĂ©portation, ce qui fait de cette dĂ©portation meurtriĂšre (qui est pourtant toujours applaudie par une trĂšs grande partie de la gauche grecque!) l’un des GENOCIDES les plus carabinĂ©s du siĂšcle dernier ! Et aussi, que les Tatars restants tentaient en vain pendant des dĂ©cennies de retourner
 Ă  pied dans leur CrimĂ©e. Et enfin, que le courageux gĂ©nĂ©ral russe – et hĂ©ros – de l’ArmĂ©e rouge Petro (Pyotr) Grigorenko (communiste et fondateur de l’illĂ©gale « Union pour la renaissance du lĂ©ninisme ») a passĂ© de nombreuses annĂ©es incarcĂ©rĂ© dans
 des hĂŽpitaux psychiatriques en URSS pour avoir consacrĂ© sa vie Ă  dĂ©fendre ces Tatars martyrisĂ©s de CrimĂ©e


Bien sĂ»r, il est tout Ă  fait vain d’essayer de trouver ce qui pourrait relier nos gens de gauche poutinistes Ă  quelqu’un comme le gĂ©nĂ©ral Grigorenko, qui dĂ©clarait, mĂȘme lorsqu’il Ă©tait incarcĂ©rĂ© par ses bourreaux, que « mon parti sont les bolcheviks ». Ils n’ont absolument rien en commun. D’ailleurs, il est certain qu’aucun d’entre eux n’a mĂȘme entendu le nom de Grigorenko. Tout comme aucun d’entre eux ne sait rien des jeunes et des jeunes militants de gauche d’Ukraine, du Belarus et de Russie qui se battent, certains l’arme Ă  la main, contre M. Poutine et ses acolytes. La raison de cette ignorance est Ă©vidente : Comment pourraient-ils les connaĂźtre alors qu’ils vont jusqu’à refuser obstinĂ©ment de publier leurs appels poignants et leurs messages rĂ©pĂ©tĂ©s adressĂ©s Ă  la gauche de l’Europe occidentale ?

Voici donc une des causes principales de leur ignorance sur la question ukrainienne, qui les pousse Ă  dĂ©biter, avec leur arrogance habituelle, leurs bien connues inepties « gĂ©opolitiques » et autres “analyses” prĂ©tentieuses qui n’ont rien Ă  voir avec la rĂ©alitĂ©. En effet, comment peuvent-ils connaĂźtre ce qui se passe dans la guerre de Poutine alors qu’ils ne veulent rien avoir Ă  faire avec les militant.e.s de gauche d’Ukraine, de Russie et du Belarus, et qu’ils tirent leurs « informations » exclusivement de sources rĂ©actionnaires et contre-rĂ©volutionnaires telles que les archives staliniennes et les monstruositĂ©s poutinistes ? Et pire encore, comment peuvent-ils se mobiliser – comme cela devrait ĂȘtre leur devoir de classe et internationaliste – pour sauver les cheminots biĂ©lorusses que le dictateur Loukachenko vient de dĂ©cider, par dĂ©cret, de condamner Ă  mort (!) parce qu’ils ont sabotĂ© les mouvements de l’armĂ©e russe, quand nos gens de gauche poutinisants refusent en permanence mĂȘme de publier sur leurs sites web les dramatiques appels Ă  la solidaritĂ© de ces cheminots biĂ©lorusses aujourd’hui menacĂ©s d’exĂ©cution? Et bien sĂ»r, en s’obstinant Ă  nier tout lien avec les jeunes marxistes radicaux et avec les syndicalistes de ces pays, qui se battent hĂ©roĂŻquement (oui, hĂ©roĂŻquement ! ), jouant souvent Ă  pile ou face leur libertĂ© ou mĂȘme leur vie dans des conditions incroyablement difficiles, nos gens de gauche finissent par s’abstenir ostensiblement des processus – dĂ©jĂ  en cours – visant a dĂ©velopper non seulement des rĂ©seaux movimentistes de solidaritĂ©, mais aussi des initiatives Ɠuvrant pour crĂ©er la nouvelle gauche radicale dont on a tant besoin par les temps qui courent !

C’est donc parce qu’ils ignorent les rapports coloniaux sĂ©culaires que la Russie tsariste et stalinienne a entretenus avec l’Ukraine, qu’ils ne sont pas en mesure non seulement de comprendre mais mĂȘme de s’apercevoir de l’existence de la question nationale ukrainienne depuis des siĂšcles. La consĂ©quence directe en est leur incapacitĂ© Ă  comprendre que l’objectif principal de la guerre de Poutine, que Poutine lui-mĂȘme admet d’ailleurs publiquement, est la disparition violente de l’État ukrainien indĂ©pendant, ce qui constitue la condition sine qua non pour la renaissance de l’empire russe prĂŽnĂ©e depuis toujours par le chauvinisme grand-russe qui est maintenant de retour au pouvoir Ă  Moscou.

En rĂ©alitĂ©, ce que la plupart de nos gens de gauche semblent ignorer, c’est que la guerre en cours de Poutine contre l’Ukraine n’est que la derniĂšre des innombrables tentatives sanglantes du nationalisme grand-russe pour dominer l’Ukraine, en rĂ©primant violemment et en Ă©crasant les aspirations du peuple ukrainien Ă  l’indĂ©pendance nationale.  Par exemple, ils auraient certainement vu la guerre et les ambitions de Poutine d’un tout autre Ɠil s’ils avaient su que, mĂȘme dans ses premiĂšres annĂ©es, la jeune Russie rĂ©volutionnaire bolchevique a fait preuve du mĂȘme chauvinisme grand-russe en refusant – parfois en recourant Ă  la violence de masse (!)- de reconnaĂźtre le parti bolchevique ukrainien ainsi que la RĂ©publique soviĂ©tique indĂ©pendante d’Ukraine, et allant mĂȘme jusqu’à interdire aux Ukrainiens de
 parler leur propre langue ukrainienne ! Et si ce traitement catastrophique et mĂȘme criminel du peuple ukrainien a pris fin avec l’intervention de LĂ©nine et Trotsky qui, aprĂšs une lutte acharnĂ©e au sommet du parti bolchevique, ont « créé » – comme l’a avouĂ© Ă  juste titre Poutine
 dans son allocution tĂ©lĂ©visĂ©e du 22 fĂ©vrier (1) – une Ukraine indĂ©pendante dans le cadre de la ConfĂ©dĂ©ration soviĂ©tique, les beaux jours n’ont durĂ© que quelques annĂ©es. Staline, le « kapo brutal grand-russe » selon LĂ©nine, a veillĂ© au retour Ă  la barbarie du temps du tsarisme, et pire encore. Car c’est lui le grand responsable Ă  la fois de la terrible famine de 1932-1933, qui a tuĂ© – par la faim ! – au moins 3 Ă  5 millions d’Ukrainiens, et poussĂ© des centaines de milliers d’autres au
 cannibalisme (!), et de la fermeture dĂ©finitive des Ă©coles, théùtres et institutions culturelles ukrainiennes qui maintenaient vivantes la langue et les traditions de la nation ukrainienne.

Il est Ă©vident que cette gauche s’obstine Ă  « ignorer » les innombrables siĂšcles des souffrances infligĂ©s au peuple ukrainien par le nationalisme grand-russe. Par contre, elle ne semble pas ignorer les accusations scandaleuses sur le « nazisme » presque congĂ©nital des Ukrainiens que Poutine lance de plus en plus souvent, voulant justifier sa guerre actuelle contre l’Ukraine. Comme beaucoup de choses sont dites et Ă©crites dans notre pays sur le passĂ© prĂ©tendument « nazi » de la nation ukrainienne, il convient de rappeler ici les indĂ©niables vĂ©ritĂ©s historiques suivantes: « Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne nazie a recrutĂ© environ 250 000 Ukrainiens dans ses forces armĂ©es et sa police auxiliaire, tandis que 4,5 millions d’Ukrainiens ont servi dans l’ArmĂ©e rouge soviĂ©tique, soit 40 % de ses forces totales. Ils ont participĂ© aux grandes batailles qui ont permis de repousser puis de vaincre l’Allemagne pendant la guerre. En consĂ©quence, la RĂ©publique socialiste soviĂ©tique d’Ukraine a subi les plus grandes pertes humaines et matĂ©rielles de toutes les rĂ©publiques soviĂ©tiques » (2).

En d’autres termes, le passĂ© « nazi » des Ukrainiens est aussi rĂ©el que le passĂ© « nazi » des Tatars de CrimĂ©e, des Grecs d’URSS et de quelques dizaines d’autres ethnies et peuples martyrs qui ont Ă©tĂ© dĂ©portĂ©s par le rĂ©gime stalinien sous l’accusation sordide de collaboration avec l’occupant nazi. AprĂšs tout, si nous voulons parler de la collaboration (par ailleurs existante) d’une partie de la population soviĂ©tique avec la Wehrmacht et l’Allemagne nazie, nous devrions logiquement commencer par le gĂ©nĂ©ral (Russe) de l’ArmĂ©e Rouge Andrei Vlasov et son – non nĂ©gligeable – « ArmĂ©e de libĂ©ration russe », qui a rejoint la Wehrmacht et combattu avec elle


Voici donc quelques-unes des raisons pour lesquelles les citoyens, qui ne sont ni des imbĂ©ciles ni des moutons, tournent le dos Ă  cette gauche qui est en train de dĂ©truire tout ce qu’elle a fait de bien, avec sa position rĂ©actionnaire, fausse, conspirationniste, inhumaine et certainement rĂ©pugnante sur une question de dimensions historiques comme la guerre de Poutine contre l’Ukraine. En fin de compte, le problĂšme de la gauche n’est pas la rĂ©action bourgeoise et capitaliste, qui ne fait que son travail. Le problĂšme de la gauche est la gauche elle-mĂȘme, quand elle ne fait pas son propre travail, ce qui a comme consĂ©quence qu’elle perde sa crĂ©dibilitĂ© et l’attrait qu’elle exerçait sur les masses des opprimĂ©s.

Nous concluons donc avec un texte Ă©crit il y a exactement un siĂšcle, en 1922, mais qui aurait pu ĂȘtre Ă©crit aujourd’hui pour rĂ©futer une Ă  une les thĂšses et les pratiques de la gauche poutinienne et poutinisante sur la question nationale et, plus particuliĂšrement, sur la guerre de Poutine contre l’Ukraine. Il s’agit de la deuxiĂšme des trois parties des « notes » laissĂ©es par LĂ©nine, sur « La question des nationalitĂ©s ou de l' »autonomie », et la « brute gĂ©orgienne grande-russe » Ă  laquelle il fait rĂ©fĂ©rence est Ă©videmment Staline, que LĂ©nine nomme d’ailleurs Ă  plusieurs reprises dans les deux autres parties du mĂȘme texte. Lisons-le, car, en dehors de toute autre chose, c’est de l’oxygĂšne et de l’air frais parce qu’il donne une idĂ©e de ce que pourrait ĂȘtre une autre gauche qui attire et inspire plutĂŽt que celle d’aujourd’hui qui rebute et repousse :

LĂ©nine malade, en 1922“J’ai dĂ©jĂ  Ă©crit dans mes ouvrages sur la question nationale qu’il est tout Ă  fait vain de poser dans l’abstrait la question du nationalisme en gĂ©nĂ©ral. Il faut distinguer entre le nationalisme de la nation qui opprime et celui de la nation opprimĂ©e, entre le nationalisme d’une grande nation et celui d’une petite nation.

Par rapport au second nationalisme, nous, les nationaux d’une grande nation, nous nous rendons presque toujours coupables, Ă  travers l’histoire, d’une infinitĂ© de violences, et mĂȘme plus, nous commettons une infinitĂ© d’injustices et d’exactions sans nous en apercevoir. Il n’est que d’évoquer mes souvenirs de la Volga sur la façon dont on traite chez nous les allogĂšnes : le Polonais, le Tatar, l’Ukrainien, le GĂ©orgien et les autres allogĂšnes du Caucase ne s’entendent appeler respectivement que par des sobriquets pĂ©joratifs, tels «Poliatchichka»,«Kniaz»,«Khokhol»,«Kapkazski tchĂ©lovek ».

Aussi l’internationalisme du cĂŽtĂ© de la nation qui opprime ou de la nation dite « grande » (encore qu’elle ne soit grande que par ses violences, grande simplement comme l’est, par exemple, le kapo) doit-il consister non seulement dans le respect de l’égalitĂ© formelle des nations, mais encore dans une inĂ©galitĂ© compensant de la part de la nation qui opprime, de la grande nation, l’inĂ©galitĂ© qui se manifeste pratiquement dans la vie. Quiconque n’a pas compris cela n’a pas compris non plus ce qu’est l’attitude vraiment prolĂ©tarienne Ă  l’égard de la question nationale : celui-lĂ  s’en tient, au fond, au point de vue petit-bourgeois et, par suite, ne peut que glisser Ă  chaque instant vers les positions de la bourgeoisie.

Qu’est-ce qui est important pour le prolĂ©taire? Il est important, mais aussi essentiel et indispensable, qu’on lui assure dans la lutte de classe prolĂ©tarienne le maximum de confiance de la part des allogĂšnes. Que faut-il pour cela ? Pour cela il ne faut pas seulement l’égalitĂ© formelle, il faut aussi compenser d’une façon ou d’une autre, par son comportement ou les concessions Ă  l’allogĂšne, la dĂ©fiance, le soupçon, les griefs qui, au fil de l’histoire, ont Ă©tĂ© engendrĂ©s chez lui par le gouvernement de la nation « impĂ©rialiste ».

Je pense que pour les bolchĂ©viks, pour les communistes, il n’est guĂšre nĂ©cessaire d’expliquer cela plus longuement. Et je crois qu’ici nous avons, en ce qui concerne la nation gĂ©orgienne, l’exemple typique du fait qu’une attitude vraiment prolĂ©tarienne exige que nous redoublions de prudence, de prĂ©venance et d’accommodement. Le GĂ©orgien qui considĂšre avec dĂ©dain ce cĂŽtĂ© de l’affaire, qui lance dĂ©daigneusement des accusations de « social-nationalisme », (alors qu’il est lui-mĂȘme non seulement un vrai, un authentique « social-national », mais encore un brutal kapo grand-russe), ce GĂ©orgien-lĂ  porte en rĂ©alitĂ© atteinte Ă  la solidaritĂ© prolĂ©tarienne de classe, car il n’est rien qui en retarde le dĂ©veloppement et la consolidation comme l’injustice nationale ; il n’est rien qui soit plus sensible aux nationaux « offensĂ©s », que le sentiment d’égalitĂ© et la violation de cette Ă©galitĂ©, fĂ»t-ce par nĂ©gligence ou plaisanterie, par leurs camarades prolĂ©taires. VoilĂ  pourquoi, dans le cas considĂ©rĂ©, il vaut mieux forcer la note dans le sens de l’esprit d’accommodement et de la douceur Ă  l’égard des minoritĂ©s nationales que faire l’inverse. VoilĂ  pourquoi, dans le cas considĂ©rĂ©, l’intĂ©rĂȘt fondamental de la solidaritĂ© prolĂ©tarienne, et donc de la lutte de classe prolĂ©tarienne, exige que nous n’observions jamais une attitude purement formelle envers la question nationale, mais que nous tenions toujours compte de la diffĂ©rence obligatoire dans le comportement du prolĂ©taire d’une nation opprimĂ©e (ou petite) envers la nation qui opprime (ou grande)”.

Lénine, 31.XII.22.

La Gauche Poutinisante, Ses Monstruosités Et La Question Nationale Ukrainienne