De l’Ukraine Ă  la Palestine : le droit des peuples Ă  disposer d’eux-mĂȘmes

L’Ukraine n’était pas une « crĂ©ation artificielle » de LĂ©nine, comme l’affirma Poutine1. Et la Palestine n’était pas « une terre sans peuple pour un peuple sans terre » — voire une « Terre promise ». L’occultation de la colonisation « grand’russe » a relevĂ© d’autres idĂ©ologies et contextes que celle qui fut organiquement associĂ©e Ă  la concrĂ©tisation du projet sioniste et la crĂ©ation de l’État d’IsraĂ«l en 1948. Cependant, le droit Ă  l’autodĂ©termination du peuple ukrainien, comme celui du peuple palestinien, se heurte encore dramatiquement, de diverses façons, Ă  ces occultations. Surtout quand ce droit est identifiĂ© — à tort ou Ă  raison — par des parties diverses mais majeures des opinions publiques mondiales, Ă  des courants d’extrĂȘme droite.*

Le droit Ă  l’autodĂ©termination des peuples est au cƓur des combats de dĂ©colonisation — et il est le moteur essentiel encore aujourd’hui du « droit de rĂ©sister »2 du peuple ukrainien et du peuple palestinien, dans des configurations diffĂ©rentes. Dans les deux cas, pĂšse dramatiquement une crise profonde des alternatives socialistes Ă©galitaires et dĂ©coloniales dans les pays concernĂ©s et Ă  l’échelle internationale. Les pires violences s’exercent dans les guerres en cours — dont l’issue est totalement incertaine. Elle dĂ©pend des composantes directes et internationales de la lutte et notamment des orientations pratiques des courants qui se rĂ©clament du droit des peuples Ă  disposer d’eux-mĂȘmes.

Et dans les deux cas, il n’y aura pas de paix sans justice, pour des droits Ă©gaux — et contre tous les crimes de guerre et crimes contre l’humanitĂ©.

De l’Ukraine « fasciste » 

« L’opĂ©ration militaire spĂ©ciale », lancĂ©e par Poutine dans un contexte de crise profonde de l’Otan (et non de menace contre la Russie), comptait sur une chute rapide du prĂ©sident Zelensky et la mise en place d’un pouvoir se revendiquant du « monde russe ». Il aurait mis fin au pouvoir des « fascistes ukrainiens » issu d’un « coup d’État nazi soutenu par l’Otan » (2014), et menaçant les russophones. Le discours et le projet de Poutine s’inspiraient Ă  la fois de l’Empire tsariste et de Staline contre le droit des peuples Ă  disposer d’eux-mĂȘmes3, contre LĂ©nine qui avait fait d’un tel droit la prĂ©-condition Ă  la construction d’une union (et d’une internationale) socialiste forte et attractive dans le reste du monde.

Pourtant, parmi les bolcheviks (et marxistes) dominaient des approches ouvriĂ©ristes et Ă©conomicistes, dĂ©fiantes envers les aspirations nationales perçues comme un hĂ©ritage du passĂ© et des paysans — une base sociale essentielle de la nation ukrainienne. Les avancĂ©es dĂ©coloniales et Ă©galitaires furent prĂ©caires. La grande famine des annĂ©es 1930 accompagnant la collectivisation forcĂ©e dans les campagnes est perçue en Ukraine comme « Holomodore » associĂ©e Ă  un projet de russification forcĂ©e. Les dĂ©portations de populations loin de leurs territoires d’origine — comme les Tatars de CrimĂ©e supposĂ©s collaborateurs des nazis ; ou encore les dĂ©coupages des rĂ©publiques permettant d’y instrumentaliser des minoritĂ©s (comme dans le Haut-Karabagh) se combinent Ă  diverses phases du « siĂšcle soviĂ©tique »4.

La rĂ©alitĂ© de l’Ukraine comme nation resta contestĂ©e par une partie de la gauche internationale, malgrĂ© son indĂ©pendance ratifiĂ©e en 1991 par un vote populaire massif et positif sur tout son territoire5. Elle assimile souvent toute affirmation nationale ukrainienne Ă  sa composante d’extrĂȘme droite « antirusse », Ă©voquant les pogroms antisĂ©mites, anti-Polonais et anti-Rroms des « banderistes » — du nom du hĂ©ros national Bandera, alliĂ© (puis en conflit) avec les nazis contre Staline. Et elle rejoint de fait aussi l’interprĂ©tation de Poutine de la rĂ©volution « de la dignité » de 2014 comme coup d’État fasciste. Sauf que le nouveau prĂ©sident oligarque Porochenko (au cours extrĂȘmement droitier) Ă©lu en 2014 fut balayĂ© par les Ă©lections suivantes, en 2019 : sur tout le territoire de l’Ukraine ce fut un raz-de-marĂ©e pour un candidat inconnu des partis institutionnels, le comĂ©dien juif et russophone Volodymyr Zelensky promettant de rĂ©soudre pacifiquement le conflit du Donbass et de mettre fin Ă  la corruption. Il devrait ĂȘtre Ă©vident que ce pouvoir n’est pas « nazi ».


à la rĂ©sistance ukrainienne et palestinienne

Mais, en Ă©cartant cette caricature, une partie de la gauche en fait un simple pion de l’Otan. La guerre serait directement inter-impĂ©rialiste, sans sociĂ©tĂ© ukrainienne luttant pour sa libĂ©ration. L’analyse concrĂšte des scĂ©narios de la guerre montre les crimes de guerre commis par les forces russes radicalisant la rĂ©sistance populaire ukrainienne. Et si l’Otan a profitĂ© de la guerre, c’est bien cette rĂ©sistance populaire (inattendue) avec Zelensky Ă  sa tĂȘte qui a infligĂ© les premiĂšres dĂ©faites de l’offensive sur Kiev lancĂ©e par Poutine et de son occupation. Les conflits en cours entre Zelensky et l’état-major de l’Otan sont patents. Les armes sont rĂ©clamĂ©es pour sauver des vies et infrastructures civiles bombardĂ©es — provoquant des dĂ©gĂąts humains et Ă©cologiques effroyables. Pour garantir une paix durable, il faut mettre fin Ă  l’occupation et aux politiques nĂ©ocoloniales russes.

Mais d’autres politiques nĂ©o­coloniales menacent derriĂšre les « aides » Ă  l’Ukraine. Et comment s’exprime et doit ĂȘtre soutenue l’autodĂ©termination populaire ukrainienne — non rĂ©ductible au pouvoir d’État ? Une tribune de l’historienne ukrainienne Hanna Perekhoda, s’inquiĂšte : « Si, au nom de “la paix” nous trahissons les Ukrainiens, comme les Palestiniens »6.

Comme son autrice, je soutiens la logique du « RĂ©seau europĂ©en de soutien Ă  la rĂ©sistance ukrainienne » (RESU/ENSU)7 d’aide par en bas — son besoin d’armes d’oĂč qu’elles viennent, et ses luttes sur plusieurs fronts : les liens directs avec les associations politiques de gauche, fĂ©ministes, syndicalistes, LGBTQ, Ă©colo qui rĂ©sistent Ă  la fois avec Zelensky contre l’invasion, et contre les attaques sociales de sa politique nĂ©olibĂ©rale.

Mais si la façon de soutenir une lutte de libĂ©ration nationale appartient Ă  chaque courant, la façon de la mener appartient aux courants de la rĂ©sistance — et il revient aux populations concernĂ©es de savoir qui les reprĂ©sente.

Les massacres de populations civiles commis par le Hamas sont des crimes insoutenables et visibles, contrairement Ă  ceux commis par l’État israĂ©lien et sa politique d’apartheid8 : « En quelques jours, écrit la journaliste israĂ©lienne Amira Hass dans Haaretz (10 octobre), les IsraĂ©liens ont vĂ©cu ce que les Palestiniens expĂ©rimentent de maniĂšre routiniĂšre depuis des dĂ©cennies : les incursions militaires, la mort, la cruautĂ©, les assassinats d’enfants, les corps empilĂ©s dans les rues, le siĂšge, la peur, l’angoisse pour des ĂȘtres chers, le fait d’ĂȘtre la cible d’une vengeance, un feu indiscriminĂ© sur les combattants et les civils, une position d’infĂ©rioritĂ©, la destruction de bĂątiments, les cĂ©lĂ©brations religieuses bafouĂ©es, la faiblesse et l’impuissance face Ă  des hommes en armes, et une humiliation cuisante ».

Et comme le dit Elias Sanbar9, « Les Palestiniens dans leur combat pour leurs droits se rĂ©clament du droit inter­national. Et celui-ci est clair : toute attaque contre des civils est un crime de guerre. Se rĂ©clamer du droit impose d’appliquer aussi toutes les dispositions du droit. Mais dans ce conflit, tout n’est pas crime de guerre. S’attaquer Ă  une armĂ©e d’occupation est parfaitement lĂ©gitime ».

Notes

1.Écouter ou lire l’historienne ukrainienne Hanna Perekhoda, notamment son chapitre dans le livre collectif L’invasion de l’Ukraine. Histoire, conflits et rĂ©sistances populaires. La Dispute, 2023.

2.C’est le titre que s’est donnĂ© le Manifeste des fĂ©ministes ukrainiennes : en diverses langues : https://docs.google.com/
 ; lire Ă©galement sur ce thĂšme, Alain Gresh, « Gaza-Palestine. Le droit de rĂ©sister Ă  l’oppression », Orient XXI, 9 octobre 2023.

3.Voir les Ă©crits du marxiste ukrainien anti-stalinien, rĂ©cemment dĂ©cĂ©dĂ©, Marko Bojcun, sur le site des Éditions Syllepse.

4.Titre d’un des ouvrages de l’historien soviĂ©tique Moshe Lewin.

5.https://fr.wikipedia.org


6.Hanna Perekhoda, « Si au nom de la ‘‘paix’’ nous trahissons les Ukrainiens, comme les Palestiniens  », Le Courrier d’Europe centrale, 12 octobre 2023.

7.Voir sur le site de l’ENSU https://ukraine-solidari
, sa plateforme, ses campagnes, ses analyses.

8.Voir le rapport d’Amnesty International sur ce sujet.

9.Intellectuel palestinien, ancien ambassadeur de la Palestine auprùs de l’Unesco, entretien dans Le Monde (site web), jeudi 12 octobre 2023.

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