Catherine Samary
LâUkraine nâĂ©tait pas une «âcrĂ©ation artificielleâ» de LĂ©nine, comme lâaffirma Poutine1. Et la Palestine nâĂ©tait pas «âune terre sans peuple pour un peuple sans terreâ» â voire une «âTerre promiseâ». Lâoccultation de la colonisation «âgrandârusseâ» a relevĂ© dâautres idĂ©ologies et contextes que celle qui fut organiquement associĂ©e Ă la concrĂ©tisation du projet sioniste et la crĂ©ation de lâĂtat dâIsraĂ«l en 1948. Cependant, le droit Ă lâautodĂ©termination du peuple ukrainien, comme celui du peuple palestinien, se heurte encore dramatiquement, de diverses façons, Ă ces occultations. Surtout quand ce droit est identifiĂ© â à tort ou Ă raison â par des parties diverses mais majeures des opinions publiques mondiales, Ă des courants dâextrĂȘme droite.*
Le droit Ă lâautodĂ©termination des peuples est au cĆur des combats de dĂ©colonisation â et il est le moteur essentiel encore aujourdâhui du «âdroit de rĂ©sisterâ»2 du peuple ukrainien et du peuple palestinien, dans des configurations diffĂ©rentes. Dans les deux cas, pĂšse dramatiquement une crise profonde des alternatives socialistes Ă©galitaires et dĂ©coloniales dans les pays concernĂ©s et Ă lâĂ©chelle internationale. Les pires violences sâexercent dans les guerres en cours â dont lâissue est totalement incertaine. Elle dĂ©pend des composantes directes et internationales de la lutte et notamment des orientations pratiques des courants qui se rĂ©clament du droit des peuples Ă disposer dâeux-mĂȘmes.
Et dans les deux cas, il nây aura pas de paix sans justice, pour des droits Ă©gaux â et contre tous les crimes de guerre et crimes contre lâhumanitĂ©.
De lâUkraine «âfascisteâ»âŠ
«âLâopĂ©ration militaire spĂ©cialeâ», lancĂ©e par Poutine dans un contexte de crise profonde de lâOtan (et non de menace contre la Russie), comptait sur une chute rapide du prĂ©sident Zelensky et la mise en place dâun pouvoir se revendiquant du «âmonde russeâ». Il aurait mis fin au pouvoir des «âfascistes ukrainiensâ» issu dâun «âcoup dâĂtat nazi soutenu par lâOtanâ» (2014), et menaçant les russophones. Le discours et le projet de Poutine sâinspiraient Ă la fois de lâEmpire tsariste et de Staline contre le droit des peuples Ă disposer dâeux-mĂȘmes3, contre LĂ©nine qui avait fait dâun tel droit la prĂ©-condition Ă la construction dâune union (et dâune internationale) socialiste forte et attractive dans le reste du monde.
Pourtant, parmi les bolcheviks (et marxistes) dominaient des approches ouvriĂ©ristes et Ă©conomicistes, dĂ©fiantes envers les aspirations nationales perçues comme un hĂ©ritage du passĂ© et des paysans â une base sociale essentielle de la nation ukrainienne. Les avancĂ©es dĂ©coloniales et Ă©galitaires furent prĂ©caires. La grande famine des annĂ©es 1930 accompagnant la collectivisation forcĂ©e dans les campagnes est perçue en Ukraine comme «âHolomodoreâ» associĂ©e Ă un projet de russification forcĂ©e. Les dĂ©portations de populations loin de leurs territoires dâorigine â comme les Tatars de CrimĂ©e supposĂ©s collaborateurs des nazisâ; ou encore les dĂ©coupages des rĂ©publiques permettant dây instrumentaliser des minoritĂ©s (comme dans le Haut-Karabagh) se combinent Ă diverses phases du «âsiĂšcle soviĂ©tiqueâ»4.
La rĂ©alitĂ© de lâUkraine comme nation resta contestĂ©e par une partie de la gauche internationale, malgrĂ© son indĂ©pendance ratifiĂ©e en 1991 par un vote populaire massif et positif sur tout son territoire5. Elle assimile souvent toute affirmation nationale ukrainienne Ă sa composante dâextrĂȘme droite «âantirusseâ», Ă©voquant les pogroms antisĂ©mites, anti-Polonais et anti-Rroms des «âbanderistesâ» â du nom du hĂ©ros national Bandera, alliĂ© (puis en conflit) avec les nazis contre Staline. Et elle rejoint de fait aussi lâinterprĂ©tation de Poutine de la rĂ©volution «âde la dignité⻠de 2014 comme coup dâĂtat fasciste. Sauf que le nouveau prĂ©sident oligarque Porochenko (au cours extrĂȘmement droitier) Ă©lu en 2014 fut balayĂ© par les Ă©lections suivantes, en 2019â: sur tout le territoire de lâUkraine ce fut un raz-de-marĂ©e pour un candidat inconnu des partis institutionnels, le comĂ©dien juif et russophone Volodymyr Zelensky promettant de rĂ©soudre pacifiquement le conflit du Donbass et de mettre fin Ă la corruption. Il devrait ĂȘtre Ă©vident que ce pouvoir nâest pas «ânaziâ».
âŠĂ la rĂ©sistance ukrainienne et palestinienne
Mais, en Ă©cartant cette caricature, une partie de la gauche en fait un simple pion de lâOtan. La guerre serait directement inter-impĂ©rialiste, sans sociĂ©tĂ© ukrainienne luttant pour sa libĂ©ration. Lâanalyse concrĂšte des scĂ©narios de la guerre montre les crimes de guerre commis par les forces russes radicalisant la rĂ©sistance populaire ukrainienne. Et si lâOtan a profitĂ© de la guerre, câest bien cette rĂ©sistance populaire (inattendue) avec Zelensky Ă sa tĂȘte qui a infligĂ© les premiĂšres dĂ©faites de lâoffensive sur Kiev lancĂ©e par Poutine et de son occupation. Les conflits en cours entre Zelensky et lâĂ©tat-major de lâOtan sont patents. Les armes sont rĂ©clamĂ©es pour sauver des vies et infrastructures civiles bombardĂ©es â provoquant des dĂ©gĂąts humains et Ă©cologiques effroyables. Pour garantir une paix durable, il faut mettre fin Ă lâoccupation et aux politiques nĂ©ocoloniales russes.
Mais dâautres politiques nĂ©oÂcoloniales menacent derriĂšre les «âaidesâ» Ă lâUkraine. Et comment sâexprime et doit ĂȘtre soutenue lâautodĂ©termination populaire ukrainienne â non rĂ©ductible au pouvoir dâĂtatâ? Une tribune de lâhistorienne ukrainienne Hanna Perekhoda, sâinquiĂšteâ: «âSi, au nom de âla paixâ nous trahissons les Ukrainiens, comme les Palestiniensâ»6.
Comme son autrice, je soutiens la logique du «âRĂ©seau europĂ©en de soutien Ă la rĂ©sistance ukrainienneâ» (RESU/ENSU)7 dâaide par en bas â son besoin dâarmes dâoĂč quâelles viennent, et ses luttes sur plusieurs frontsâ: les liens directs avec les associations politiques de gauche, fĂ©ministes, syndicalistes, LGBTQ, Ă©colo qui rĂ©sistent Ă la fois avec Zelensky contre lâinvasion, et contre les attaques sociales de sa politique nĂ©olibĂ©rale.
Mais si la façon de soutenir une lutte de libĂ©ration nationale appartient Ă chaque courant, la façon de la mener appartient aux courants de la rĂ©sistance â et il revient aux populations concernĂ©es de savoir qui les reprĂ©sente.
Les massacres de populations civiles commis par le Hamas sont des crimes insoutenables et visibles, contrairement Ă ceux commis par lâĂtat israĂ©lien et sa politique dâapartheid8â: «âEn quelques jours, écrit la journaliste israĂ©lienne Amira Hass dans Haaretz (10 octobre), les IsraĂ©liens ont vĂ©cu ce que les Palestiniens expĂ©rimentent de maniĂšre routiniĂšre depuis des dĂ©cenniesâ: les incursions militaires, la mort, la cruautĂ©, les assassinats dâenfants, les corps empilĂ©s dans les rues, le siĂšge, la peur, lâangoisse pour des ĂȘtres chers, le fait dâĂȘtre la cible dâune vengeance, un feu indiscriminĂ© sur les combattants et les civils, une position dâinfĂ©rioritĂ©, la destruction de bĂątiments, les cĂ©lĂ©brations religieuses bafouĂ©es, la faiblesse et lâimpuissance face Ă des hommes en armes, et une humiliation cuisanteâ».
Et comme le dit Elias Sanbar9, «âLes Palestiniens dans leur combat pour leurs droits se rĂ©clament du droit interÂnational. Et celui-ci est clairâ: toute attaque contre des civils est un crime de guerre. Se rĂ©clamer du droit impose dâappliquer aussi toutes les dispositions du droit. Mais dans ce conflit, tout nâest pas crime de guerre. Sâattaquer Ă une armĂ©e dâoccupation est parfaitement lĂ©gitimeâ».
Notes
1.Ăcouter ou lire lâhistorienne ukrainienne Hanna Perekhoda, notamment son chapitre dans le livre collectif Lâinvasion de lâUkraine. Histoire, conflits et rĂ©sistances populaires. La Dispute, 2023.
2.Câest le titre que sâest donnĂ© le Manifeste des fĂ©ministes ukrainiennesâ: en diverses languesâ: https://docs.google.com/âŠâ; lire Ă©galement sur ce thĂšme, Alain Gresh, «âGaza-Palestine. Le droit de rĂ©sister Ă lâoppressionâ», Orient XXI, 9 octobre 2023.
3.Voir les Ă©crits du marxiste ukrainien anti-stalinien, rĂ©cemment dĂ©cĂ©dĂ©, Marko Bojcun, sur le site des Ăditions Syllepse.
4.Titre dâun des ouvrages de lâhistorien soviĂ©tique Moshe Lewin.
6.Hanna Perekhoda, «âSi au nom de la ââpaixââ nous trahissons les Ukrainiens, comme les PalestiniensâŠâ», Le Courrier dâEurope centrale, 12 octobre 2023.
7.Voir sur le site de lâENSU https://ukraine-solidariâŠ, sa plateforme, ses campagnes, ses analyses.
8.Voir le rapport dâAmnesty International sur ce sujet.
9.Intellectuel palestinien, ancien ambassadeur de la Palestine auprĂšs de lâUnesco, entretien dans Le Monde (site web), jeudi 12 octobre 2023.