Quatre points sur la guerre en Ukraine

Language
français
Date
29/04/2022
Author
Murray Smith
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L’invasion russe de l’Ukraine qui a commencé le 24 février est non seulement le plus grand conflit armé en Europe depuis 1945. Il s’agit de la première tentative de cette ampleur de redessiner la carte de l’Europe par la force. Et à l’initiative de l’impérialisme russe, pas de puissances de deuxième rang comme la Turquie ou la Serbie. Il est trop tôt pour en tirer toutes les leçons et voir toutes les conséquences. Mais on peut déjà dire que rien ne s’est passé comme la Russie l’avait envisagé. On ne fera pas ici la liste des faiblesses et erreurs du côté de la Russie. Mais le facteur fondamental qui a déjoué les calculs de Poutine a été la force de la résistance ukrainienne

La nature de la guerre

On entend parfois que nous devrions nous opposer à la guerre actuelle, comme l’ont fait Lénine, Luxembourg, Liebknecht et d’autres en 1914. Mais nous ne sommes pas en 1914.

Les guerres se suivent et ne se ressemblent pas toujours. Celle de 1914 avait la spécificité d’être essentiellement une guerre inter-impérialiste. C’est la seule guerre jusqu’ici qu’on peut ainsi caractériser aussi nettement. Ceux qui ont essayé d’aborder la Deuxième Guerre mondiale comme s’il s’agissait simplement d’une continuation de la Première se sont plantés dans les grandes largeurs.

Considérons la période 1939-41 en Grande-Bretagne. En 1939 la guerre a pris la forme d’un conflit entre d’un côté l’impérialisme allemand et de l’autre l’impérialisme franco-britannique, chacun avec ses alliés. Une guerre interimpérialiste. Donc, défaitisme révolutionnaire come en 1914 ? Voyons.

Prenons la situation en mai 1940. Après la blitzkrieg allemande en Europe occidentale seule la Grande-Bretagne restait debout contre l’Allemagne. Quelle devrait être l’attitude des internationalistes ? D’un côté, il y avait le Parti communiste britannique (CPGB). Après avoir fait depuis 1935 de l’antifascisme son image de marque, le CPGB a reçu une nouvelle orientation de l’Internationale communiste à la suite du Pacte nazi-soviétique . L’antifascisme n’était plus la priorité, la guerre était impérialiste. Non seulement cela, mais l’ennemi principal n’était pas l’Allemagne nazie, qui avait conclu un accord avec l’Union soviétique, mais « l’Angleterre réactionnaire et antisoviétique ». Le CPGB a exécuté le soubresaut exigé par Moscou, non sans quelques résistances. Après le 22 juin 1941 il exécutera un soubresaut dans l’autre sens, avec moins de résistances, il faut dire.

En même temps que le CPGB défendait cette ligne, des jeunes Britanniques se portaient volontaires pour l’armée. Et pas seulement. Des dizaines de milliers d’Irlandais (70,000 au cours de la guerre ).sont venus les rejoindre (l’Irlande observant la neutralité). Il y avait aussi des Polonais, des Tchèques, des Français et autres rescapés de l’occupation nazie de leurs pays . Qui contribueront des escadrons entiers aux forces aériennes britanniques pour mener la grande bataille du ciel contre la Luftwaffe dont la victoire écartait le danger d’une invasion

Alors qui avait raison, ces jeunes prêts à se battre contre le nazisme ou le CPGB ? Qui était le plus internationaliste ?Poser la question, c’est y répondre.

La leçon n’est pas seulement qu’il ne faut pas se laisser dicter sa politique par un centre internationale quelconque. Mais qu’il ne faut pas aborder une nouvelle réalité en répétant les analyses et mots d’ordre d’un autre période, aussi justes fussent-ils à cette époque. Rien ne remplace l’analyse concrète d’une situation concrète. Dans ce cas précis., l’essentiel n’était pas que l’Allemagne était impérialiste, mais qu’elle était nazie. Et donc que sa victoire aurait conduit à la mise en place d’une dictature : suppression de tous les droits démocratiques, dissolution des syndicats et partis, répression féroce. Et qu’il fallait lutter contre cela . Y compris sous le drapeau de l’empire britannique. L’ennemi principal n’est pas toujours dans son propre pays.

Même la Première Guerre mondiale inter-impérialiste ne l’était pas à 100%. D’abord, parmi les principaux combattants il y avait deux empires (Austrohongrois et Ottoman) qu’on ne peut pas caractériser comme impérialistes et qui ont été définitivement éclatées par la guerre. Ensuite, Lénine, qui s’opposait fermement à la guerre impérialiste, soutenait aussi fermement les révoltes nationales dans les colonies et en Europe. Notamment l’Insurrection de Paques en Irlande en 1916. Et en octobre 1914 il a fait un discours où il comparait l’oppression de l’Ukraine par l’Empire russe à celle de l’Irlande par l’Empire britannique. Pour conclure par un appel à l’indépendance de l’Ukraine. Donc non seulement les guerres ne se ressemblent pas mais ils peuvent avoir lieu à plusieurs niveaux. Dans la Deuxième Guerre mondiale il y avait aussi des mouvements de révolte dans les colonies, bien que le grand essor des mouvements de libération national ait eu lieu après 1945.

Il faut aller à l’essentiel sur la nature de la guerre en Ukraine . Ce qui a déclenché la guerre est l’invasion russe, pas l’OTAN. Il s’agit d’une guerre de défense nationale de l’Ukraine en réponse à cette invasion. Et c’est une guerre du peuple entier. Donc, pas de défaitisme révolutionnaire des deux côtés, seulement du côté russe. Côté ukrainien, défense nationale. Et pour les internationalistes dans d’autres pays, solidarité avec la résistance ukrainienne et le mouvement antiguerre en Russie. Et tout particulièrement avec les forces de gauche, politiques, syndicales, féministes dans les deux pays.

Le fait que l’Ukraine obtient des armes auprès des pays de l’OTAN et d’ailleurs n’y change rien de fondamental. On trouve des armes là on peut. Les Irlandais de 1916 sont allés en Allemagne en chercher. Les pays menacés par les États-Unis se tournent vers la Russie. Et les Ukrainiens se tournent surtout vers l’OTAN. Cela ne change pas la nature de la guerre russe en Ukraine. Et même si le conflit devait s’étendre, cela ne changerait pas cette nature fondamentale. Toute analyse qui réduit la guerre en Ukraine à juste une facette d’un conflit inter-impérialiste ne sert qu’à affaiblir la solidarité avec l’Ukraine.

D’ailleurs, il faut souligner les limites de l’armement de l’Ukraine par l’Occident. D’abord, cela commence seulement en 2017. Ensuite jusqu’au début de l’invasion les Ukrainiens n’avaient que des armes légères anti-char et au dernier moment des armes sol-air rudimentaires {Stinger). Parce que les Américains et les Européens pensaient d’abord que la guerre n’aurait pas lieu. Et ensuite que l’Ukraine serait battue après quelques jours et que par la suite il s’agirait d’une guerre de partisans : donc, pas besoin d’armes sophistiquées et/ou lourdes. C’est en pensant que Kyiv tomberait dans les 48 - 72 heures que les Occidentaux ont déménagé leurs ambassades à Lviv, en incitant Zelensky et son gouvernement à quitter aussi la capitale, ce qu’ils n’ont heureusement pas fait.

Et puis à l’étonnement de tout le monde, des Russes aux Américains, l’Ukraine a résisté, Kyiv a résisté et on connait la suite. A ce moment-là les Américains ont commencé à croire que les Ukrainiens pouvaient repousser les Russes ou pour le moins leur infliger des pertes importantes, les affaiblir. Et que cela servirait à éloigner le danger d’une agression russe contre le flanc Est de l’OTAN. Par conséquent ce n’est que maintenant, tardivement, que l’Ukraine reçoit des armes lourdes.

Le rôle de l’OTAN

Il n’y a probablement pas de désaccord sur la nature de l’OTAN, y compris dans la gauche de l’Est. Il s’agit d’une alliance militaire impérialiste, ou plus exactement d’une alliance de 30 pays dominée par les principaux pays impérialistes et surtout par la puissance hégémonique, les Etats-Unis. Cette alliance serait en train, paraitil, d’encercler la Russie. Regardons la carte. La Russie est grande. Elle est bordée au Sud par la Géorgie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan. le Kazakhstan, la Mongolie et la Chine et au Nord par l’océan Arctique où elle est très présente. Où est donc l’encerclement ? Il consiste à l’Ouest de trois petits pays avec un population totale de 6-7 millions (les pays baltes) plus la Pologne et plus loin des pays qui ont des frontières communes avec l’Ukraine.

L’élargissement de l’OTAN vers l’Est a été le produit de deux facteurs. D’abord, les Etats-Unis voulaient consolider les acquis de leur victoire dans la Guerre froide en faisant adhérer ces pays à l’alliance. Cela, on le sait : cela fait partie du discours habituel de la gauche. Ce dont on parle peu, c’est le deuxième facteur, le soutien non seulement des élites mais des peuples de ces pays pour l’adhésion. Pour bien arrimer leurs pays à l’Europe, dans la perspective d’adhérer à l’Union européenne. Et comme protection contre la Russie. Plus on était près de la Russie, plus ce dernier considérant pesait lourd. En plus, il s’agit de pays avec une longue histoire d’avoir été agressés, occupés, annexés ou subjugués par la Russie.

C’est avec cet arrière-fond qu’il faut comprendre la question de l’OTAN aujourd’hui. Ce n’est pas uniquement un problème pour la gauche de l‘Est. Il est clair que notre objectif (qui peut être largement partagé, à l’Est comme à l’Ouest)) est la dissolution de l’OTAN et son remplacement par un système de sécurité collective. Il doit être évident que ce n’est pas une perspective à court terme. Et en attendant, parler de dissolution de l’OTAN comme un objectif immédiat, comme le fait encore une partie de la gauche occidentale, n’a pas de sens. C’est même irresponsable, car cela laisserait sans défense les pays de l’Est, mais aussi les pays scandinaves. Il faut répondre à la question posée par les populations de ces pays: si nous ne faisons pas partie de l’OTAN, qui va nous défendre contre la Russie ? Et cette question mérite une réponse concrète : donc ni une perspective d’un système de sécurité collectif a une date non précisée, ni un discours général, sur la paix, les négociations, etc. En l’absence d’une alternative crédible, il faut laisser le statu quo. Ce qui ne nous empêche pas de combattre la militarisation accrue de nos pays, comme les camarades danois de l’Alliance rouge et verte le démontre actuellement.

Si la Russie s’oppose à l’élargissement de l’OTAN, ce n’est pas pour des raisons strictement militaires. Ces pays n’ont pas d’armes nucléaires sur leur sol. Les armes nucléaires de l’OTAN se trouvent en Allemagne, Belgique, Pays Bas , Italie, Ecosse, Turquie. Et la Russe est une puissance nucléaire. Et aucun pays possédant des armes nucléaires n’a jamais été envahi. Ce qui embêtait les Russes, c’était que ces pays s’étaient tournés vers l’Ouest et sont donc sortis de ce que la Russie considérait comme sa sphère d’influence. Surtout les pays de l’ancien Union soviétique et avant tout l’Ukraine. Dans le projet de Poutine de reconstruire un empire russe, l’Ukraine, par sa taille et sa proximité, est la clef de voute.

La question des armes

La question de la livraison armes à l’Ukraine, qui est source de désaccords dans la gauche et le mouvement antiguerre occidentaux, n’est pas fondamentalement une opposition Est-Ouest. C’est d’abord une question de logique. Si on considère que l’Ukraine a le droit de se défendre, elle doit en avoir les moyens. Donc, des armes. Sans quoi elle sera vite écrasée par la Russie. C’est une évidence.

La différence est que si on vit à l’Est, en Ukraine, bien sûr, mais aussi en Pologne, les pays baltes ou Roumanie (voir en Finlande), on ne peut pas éviter la question. C’est d’une actualité brulante. En Occident ce n’est pas le cas. On peut discuter, on peut dire que livrer des armes ne fait que prolonger la guerre, qu’il faut privilégier la diplomatie et les négociations, etc. Et encore et toujours pour certains, sortir le vieux refrain campiste sur l’OTAN qui serait la vraie responsable de la guerre. Ces discours passent mal à l’Est. Les gens ne veulent pas prolonger la guerre plus longtemps que nécessaire, ils n’ont rien contre les négociations. Mais ils comprennent que le retrait des troupes russes est le préalable à un accord de paix durable. Tout accord négocié qui serait imposé à l’Ukraine avec une partie de son pays encore occupée ne serait pas seulement injuste, il n’apporterait même pas la paix. Juste un cessez-le feu qui durerait un, deux, trois ans, le temps que l’Ukraine se prépare à reprendre les territoires occupés. Comme le disent les mouvements noirs en Angleterre et aux Etats-Unis, « Pas de justice, pas de paix ». Cela vaut pour les peuples aussi. Sans justice pour l’Ukraine, il n’y aura pas de paix.

En effet, en dehors du courant dont le Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine fait partie, c’est-à-dire le courant de solidarité avec l’Ukraine, il y a deux grands courants d’opinion a gauche sur la guerre. D’abord il y a ce que on peut appeler le mouvement de non-solidarité avec l’Ukraine. C’est le courant qui n’appelle pas au retrait des troupes russe, qui ne prend pas partie dans le conflit, qui exige et parfois milite pour l’interdiction des livraisons d’armes à l’Ukraine, qui nomme l’OTAN comme responsable de la guerre. Ses forces, ou une partie d’entre elles, se sont réunies à Rome le 3 avril. Il y a eu un compte-rendu assez complaisant sur le site de Transform ! Où on note entre autres la présence d’un représentant du Rot Front de Russie, décrit comme « une petite organisation de gauche qui partage les positions du Parti communiste Russe ». Sans préciser que ce parti (le KPRF) soutient bruyamment la guerre. Il est difficile de savoir à quel point tous les participants à cette rencontre étaient représentatifs de leurs partis. Mais dans le cas des représentants du Parti communiste d’Espagne, c’est clair. Il n’y aucun doute sur l’orientation de ce parti.

Le deuxième courant est plus ambigu. Il s’est manifesté à la conférence « Por la Paz » à Madrid le 22 avril. A regarder la déclaration adoptée, et encore plus dans les interventions, l’opposition a l’envoi des armes est clair. La déclaration commence « Nous demandons un cessez-le-feu immédiat et soutenons des négociations pour une paix pleine et durable ». En lisant ça, on peut penser que cela peut mener a des négociations alors que la Russie occupe encore une partie de l’Ukraine. Et c’est vrai. Mais dans le prochain paragraphe, on dit, avec approbation, que « le Président Zelensky a indiqué les deux conditions essentielles pour la paix » : le retrait des troupes russe la neutralité d’Ukraine. Tout cela est confus, ambigu, mais ce n’est pas la même chose que le premier courant et il y a un espace pour débattre et même agir ensemble, a condition d’un accord clair sur le retrait des troupes russes. Il faut dire aussi, comme le remarque le journaliste britannique Paul Mason, que les organisateurs de la conférence de Madrid (surtout Podemos) ont soigneusement écarte la présence de représentants du premier courant, que Mason désigne come « tankies ». C’est une référence a la minorité dans le PC britannique qui soutenait les chars russes à Prague. Et par extension tout ce qui est le plus rétrograde dans la mouvance communiste.

Où va la Russie ?

Il faut se poser la question de ce qu’est la Russie et d’où elle va. Avant la guerre j’aurais simplement dit que la Russie était le pays européen le plus réactionnaire, le plus répressif à l’intérieur et agressif a l’extérieur. Quand une camarade finlandaise l’a caractérisée comme fasciste dans une réunion début février, je pensais qu’elle exagérait. Aujourd’hui la discussion est grande ouverte et les termes fasciste et fascisants deviennent courant. Non seulement les guerres remettent-elles beaucoup de choses en question. Parfois elles apportent des réponses.

Il faut mettre deux choses en rapport l’une avec l’autre, D’abord il y a une série de documents, articles, entretiens émanant de Poutine et ses proches. Le long texte de Poutine du mois de juillet cherchait à justifier le refus de reconnaitre le droit de l’Ukraine à exister en tant qu’Etat indépendant, comme le faisait aussi son discours quelques jours avant l’invasion. Celui de Sergueitsev, qui a un caractère qu’on ne peut que caractériser comme fasciste, dévoilé un plan de 25 ans dont l’objectif est de détruire la nation ukrainienne. Biden a parlé de génocide, Ce n’est pas tout à fait exact. Le projet ne vise pas à exterminer physiquement la population ukrainienne. La bonne description serait celle de génocide national ou culturel. Car l’objectif est de détruire l’Ukraine comme entité nationale, politique, culturelle. Ensuite, il y a l’application pratique. Quand on constate le nombre de cas d’assassinats de civils, de marques de torture, de viols, on ne peut pas réduire ça aux excès commis par des individus parmi les forces d’occupation. Quand on ajoute la filtration des populations, les enlèvements, les déportations en Russie, cela correspond clairement au projet de destruction de la société ukrainienne. Quand on regarde les choses dans cette perspective, il ne s’agit pas seulement d’un pays impérialiste dans l’abstrait, mais un pays impérialiste qui tombe dans la barbarie. Les Etats-Unis, par la bouche du Secrétaire à la Défense Austin, dit clairement aujourd’hui que l’objectif est d’affaiblir la Russie. Il est clair que cela serait dans l’intérêt des Etats-Unis et de l’OTAN. Mais disons-le franchement, ce serait aussi dans intérêt non seulement de l’Ukraine, mais de tous les pays de la région, et en fin de compte du peuple russe lui-même.

Il faudrait aussi mieux définir les contours de l’impérialisme russe. Globalement, en ex-URSS et en Europe de l’Est, mais aussi en Syrie, les considérations géopolitiques et stratégiques prédominent. Mais pas uniquement. En Ukraine, par exemple, il s’agit aussi de mettre la main sur les riches terres agricoles et des centres industriels comme Kharkiv. Ailleurs les intérêts économiques priment. La Russie est présente dans environ trois quarts des pays africains. Dans une dizaine d’entre eux les mercenaires du groupe Wagner, qu’on voit maintenant en Ukraine, veillent sur ses intérêts.