Comme en août 1914...la guerre fracture de nouveau la gauche !

Author
Yorgos Mitralias
Date
January 27, 2023

Du point de vue de la gauche internationale, la guerre de Poutine contre l’Ukraine a commencé comme la Première Guerre mondiale et il n’est pas désormais exclu qu’elle se termine comme elle. En effet, dès leur tout premier jour, toutes les deux ont provoqué l’éclatement de la gauche internationale et sa division en deux camps de plus en plus divergents, opposés et inconciliables. Déjà au début de la guerre, on écrivait que «il est de plus en plus clair que mars 2022 tend à fracturer la gauche antilibérale internationale autant ou presque autant que août 1914 !»[1] Aujourd’hui, onze mois plus tard, tout indique que mars 2022 est effectivement l’équivalent pour la gauche internationale du 21e siècle de ce qu’a été Août 1914 pour le 20e !

Et pourtant, tandis que pratiquement personne ne conteste en privé l’existence de cette fracture, il y a trop peu de gens de gauche qui ont le courage d’en parler ouvertement, et encore moins qui osent examiner sérieusement les tenants et les aboutissants de cette division historique de la gauche internationale. En somme, force est de constater que tout ce monde de gauche préfère exorciser plutôt qu' affronter de face sa profonde division...

En réalité, tant en 1914 qu’en 2022, la guerre n’a été que la goutte qui a fait déborder le vase des dissensions préexistantes dans les rangs de la gauche internationale. Et dans les deux cas, à quelques exceptions près, l’éclatement abrupt de la gauche et la révélation nom moins abrupte des différends abyssaux qui la traversaient ont pris de court tout le monde. C’est pourquoi on est aujourd’hui d’abord incrédules, et ensuite choqués et profondément traumatisés en découvrant soudainement que des camarades avec lesquels on a lutté ensemble pendant de longues années, se montrent actuellement totalement insensibles tant aux terribles souffrances imposées au peuple ukrainien par le poutinisme impérialiste grand-russe, qu’à la féroce répression de toute dissidence démocratique et progressiste à l’intérieur de la Russie par ce même poutinisme tyrannique.

Reste pour nous consoler, l’histoire de Lénine, en exil en Suisse, totalement incrédule devant la première page du quotidien social-démocrate allemand Vorwaerts, annonçant le vote en faveur des crédits de guerre des parlementaires du SPD, le 5 août 1914. Si incrédule qu’il a cru pendant quelques jours que ce numéro de Vorwaerts ne pouvait être qu’un faux fabriqué par l’état major de l’armée allemande pour désorienter l’ennemi. Mais, une fois convaincu de la véracité de la triste nouvelle et de la trahison même de son mentor Kautsky, qui par opportunisme n’a pas voulu aller contre les bureaucrates du parti, Lénine n’a pas hésité a écrire deux mois plus tard : « Désormais, je hais et méprise Kautsky plus que personne, avec son hypocrisie vile, sale, et satisfaite d’elle-même.» Combien on le comprend mieux aujourd’hui…

A l’instar de ce qui s’est passé au tout début de la Première Guerre mondiale dans la gauche internationale, une fois ressaisis du premier choc, on a cherché une explication à ce qui nous arrivait. Et en fouillant dans le passé, on a découvert -plutôt facilement- qu’il n’y avait finalement rien de surprenant dans cette conversion au poutinisme d’une partie de la gauche internationale. Pourquoi ? Mais, parce que le campisme de cette gauche plonge ses racines dans les véritables affinités électives idéologiques qui existent entre elle et le poutinisme, avec lequel elle partage une vision du monde qui n’a absolument rien de progressiste !

En effet, comme on l’écrivait déjà le 1er Juillet 2022 (1), « l’attraction ou plutôt la fascination qu’exerce Poutine sur cette partie de la gauche ne peut s’expliquer pleinement si l’on ne tient pas compte de certaines de leurs... affinités électives » (...) Et on enchaînait énumérant certains des tares de cette gauche, qui font que ces campistes soient profondément conservateurs et donc compatibles avec le poutinisme : « Et pour appeler un chat un chat, il est bien connu qu’ils se sont toujours - et souvent ostensiblement - abstenus de tous les grands mouvements sociaux de notre époque, tels que les mouvements féministes et LGBTQ+, pro-immigrants et pro-réfugiés, celui de l’écologie et celui contre la catastrophe climatique, alors qu’ils ne se sont jamais distingués par leur soutien fervent aux mouvements pour les droits de l’homme et des minorités de toutes sortes, n’hésitant souvent à les qualifier même d’imposture et d’invention de . . l’impérialisme, ce qu’ils disent d’ailleurs aussi du changement climatique ! »

Toutes ces caractéristiques de ce courant de la gauche internationale, étaient depuis longtemps connues mais ne faisaient pratiquement pas débat tant que manquait la grande occasion historique qui permettrait qu’elles soient revendiquées haut et fort, et de façon très agressive. Cette occasion leur a été offerte par la guerre de Poutine contre l’Ukraine. Exactement comme le profond conservatisme de la social-démocratie allemande et française, qui passait pratiquement inaperçu au début du 20e siècle sans faire des vagues, a éclaté au grand jour seulement quand a sonné l’heure de la vérité incarnée dans le vote des crédits de guerre juste au début d’août 1914 !

Mais, hélas, le problème actuel ne se limite pas à l’existence de ces inconditionnels du maître de Kremlin. Il y a aussi un autre courant de la gauche internationale qui pose problème, ceux qui professent la paix à tout prix. Bien que condamnant l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, ils s’opposent à l’armement des Ukrainiens par les occidentaux, OTAN et États-Unis en tête, et conseillent aux Ukrainiens de résister contre la deuxième plus puissante armée du monde, seulement ... passivement, considérant que cette résistance passive sera à long terme bien plus efficace que celle armée.

Il y a quelques jours, traduisant en grec l’important texte d’Ernest Mandel « Marx, Engels et le problème de la double moralité », nous nous sommes vite aperçus que l’auteur non seulement argumentait de façon très convaincante contre ce courant qui professe la paix en Ukraine à tout prix, mais qu’il le faisait aussi au nom de cette même moralité revendiquée par ceux qui s’opposent à la résistance armée des Ukrainiens. La parole donc à Ernest Mandel, dont on célèbre d’ailleurs le centenaire en 2023. Il a des choses importantes et utiles à nous dire et à nous rappeler:

« Quiconque ne résiste pas activement à la violence des dirigeants, quiconque ne tente pas d'éliminer cette violence ici et maintenant, devient objectivement complice du triomphe (temporaire) de cette violence. Et ce, même s'ils postulent qu'à long terme, la résistance non violente donnerait des résultats supérieurs. En pratique, cela revient à sacrifier toute une génération, voire des générations successives de personnes, à un idéal à long terme, dont la réalisation n'est d'ailleurs pas certaine ».

Et Mandel enchaîne, illustrant ses dires avec un précédent historique dont les protagonistes professaient -déjà!- la même résistance passive des victimes face à leurs bourreaux impérialistes :

« L'exemple le plus clair est celui du Troisième Reich pendant la Seconde Guerre mondiale. Ceux qui (comme Gandhi) proposaient une résistance passive dans les territoires occupés pour saper la domination nazie à long terme, oubliaient qu'entre-temps, tous les Juifs, les Tziganes, les "races inférieures", les marxistes, les syndicalistes, les humanistes, etc. seraient littéralement exterminés. Ces partisans du pacifisme étaient prêts à sacrifier des dizaines de millions de vies humaines au triomphe d'une idée. Ainsi, pour les pacifistes aussi, la fin justifie les moyens (inhumains). Tout aussi absurde était la déclaration infâme des dirigeants sociaux-démocrates allemands au cours des semaines décisives de la prise de pouvoir par Hitler : "Nous ne voulons pas de grève générale ni de résistance armée, car nous ne voulons pas faire couler le sang des travailleurs". Mais en laissant Hitler arriver au pouvoir sans faire tous les efforts nécessaires pour l'en empêcher, le sang de millions de travailleurs a été versé, certainement plus que celui qui aurait été versé lors d'une grève générale armée durant l'hiver 1932-1933 ».

Et à Mandel de mettre un point final à son argumentation de façon à la fois concise et tranchante :

« Il n'y a pas d'issue à ce dilemme. Face à la terreur et à la violence utilisées par la classe dominante et ses États pour perpétuer l'exploitation, la coercition et la domination, les exploités et les opprimés n'ont d'autre choix que d'utiliser tous les moyens possibles pour leur libération. Les moyens efficaces comprennent certains moyens qui vont à l'encontre des règles éthiques qui régissent habituellement les relations entre les individus. En ce qui concerne le côté éthique de l'attitude marxiste envers la violence organisée, son point de départ est qu'il est moralement irresponsable et inacceptable d'identifier la violence utilisée par les esclavagistes pour perpétuer l'esclavage avec la violence utilisée par les esclaves pour se libérer ».[2]

Notre conclusion: Bien dit camarade Ernest…

Notes

[2] « Ernest Mandel : Marx, Engels and the problem of double morality »https://www.iire.org/node/1028 Ce texte d’Ernest Mandel, écrit en 1983, n’est pas disponible en français.