A propos de l’appel du CCN de la CGT de ce 11 mai.

Author
Arguments Pour La Lutte Sociale
Date
May 12, 2022

Le CCN (Comité Confédéral National) de la CGT réuni les 10 et 11 mai a adopté un texte court, qui donne la ligne générale de la CGT d’ici septembre. Ce texte a donc une importance incontestable pour les militants ouvriers de toutes tendances, syndicalistes CGT ou non. A juste titre, il ne démarre pas sur la situation française, mais sur la situation internationale avec la guerre. Mais c’est là que les problèmes commencent.

« Le combat contre la guerre est une priorité. »  Oui mais quelle guerre ? La réponse à cette question arrive un peu plus bas : « L’agression de l’Ukraine par Poutine et la guerre qu’elle a générée n’est pas celle des travailleuses et des travailleurs. » Observons la construction curieuse de cette phrase : l’agression de Poutine et « la guerre qu’elle a générée » ne seraient donc pas une seule et même chose ? Il y aurait une « agression par Poutine », certes, mais suivie d’une guerre qui ne serait pas notre guerre, à nous autres prolétaires ? Autrement dit, le combat des ukrainiennes et des ukrainiens contre cette agression ne serait pas notre combat ?

C’est bien cela : « C’est avant tout un conflit impérialiste avec le rôle de l’OTAN pour la maîtrise des ressources naturelles, des voies de communications stratégiques et de zones d’influence géopolitique … » L’Ukraine a disparu, les ukrainiennes et les ukrainiens ont disparu, c’est « avant tout » un conflit « impérialiste ». Que veut dire ici « impérialiste » ? Cela veut dire qu’on ne doit pas s’en mêler ? Même pas, c’est encore pire : une seule donnée « impérialiste » est mise en avant, c’est « le rôle de l’OTAN ». A part donc une « agression de Poutine », sitôt nommée, sitôt oubliée, il n’y aurait plus que « l’impérialisme », c’est-à-dire « l’OTAN » ? Eh bien oui …

Par conséquent, la CGT « exige de la France qu’elle mette tout en œuvre pour mettre fin aux tueries en commençant par l’arrêt des livraisons d’armes aux belligérants. » Actuellement il est question de commencer à livrer des armes à l’Ukraine – les ventes d’armes à la Russie ayant fait les affaires du secteur militaro-industriel français jusqu’au 24 février dernier. Concrètement donc, ce texte est un appel à ne pas armer les ukrainiennes et les ukrainiens.

Ceux qui ont écrit cela sont-ils stupides ou hypocrites ? Car si la Russie n’a pas d’armes ou arrête la guerre, il n’y a plus de guerre. Par contre, si l’Ukraine n’a pas d’armes ou arrête la guerre, il n’y a plus d’Ukraine – et la guerre pourrait bien continuer au-delà. Ces imbéciles ou ces hypocrites ont osé écrire que c’est « pour mettre fin aux tueries » ? Mais dans la réalité, un tel appel ne peut avoir d’autre effet que d’aggraver les tueries !

La position concrète prise par le CCN de la CGT aboutit, dans la réalité sinon dans l’intention, à un soutien aux tueries, à la guerre, à Poutine. Les mots « OTAN » et « conflit impérialiste » n’ont aucune fonction autre que de faire passer cette pilule infâme, honteuse et meurtrière. C’est un soutien de fait apporté à la guerre impérialiste de Poutine qui, par et depuis son « agression », a engagé une guerre de destruction de l’Ukraine.

Dans ces conditions, la suite, que l’on pourrait partager, est elle-même ambigüe : que veut dire l’appel à un « cessez-le-feu immédiat, le respect des frontières et l’ouverture de négociations sur la base du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » quand on sait que l’État russe prétend qu’il y a un « peuple » du Donbass, qui voudrait soi-disant rejoindre la Russie, et s’apprête à tenter le même mensonge à Kherson ?

Et que veut dire l’appel à des sanctions internationales qui ne visent pas les populations mais « ceux qui déclarent les guerres » ? Qui sont ces derniers selon les auteurs de ce texte ? Poutine ? L’OTAN ? Zelenski ?

Ces positions constituent une régression. Car loin de nous l’idée de calquer sur la CGT en France l’image d’une organisation stalinienne ou issue du stalinisme, ce qu’elle n’est pas. Ce que l’on pouvait et devait espérer du CCN de la CGT, au vu des positions prises par cette confédération, avec la FSU et Solidaires, depuis le 24 février, notamment le 1° mai (1), et au vu de son rôle dans le soutien aux syndicats ukrainiens (FPU et KVPU), bélarusse (BKDP) et russe (KTR), c’est le minima syndical suivant :

« La guerre de destruction de Poutine doit être combattue par les travailleurs du monde entier. Nous sommes aux côtés du peuple ukrainien, et de ceux qui combattent cette guerre en Russie et en Bélarus. Troupes russes hors d’Ukraine ! Halte à la répression en Russie et Bélarus ! Libération des militants emprisonnés du BKDP bélarusse ! »

« Oubliée » dans ce texte l’exigence de libération d’Aliaxandr Iarashuk et ses camarades, mais pas oubliée la nécessité de ne pas armer les ukrainiennes et les ukrainiens !

Il est bien entendu urgent de rattraper cette faute, ou pire qu’une faute. Les adhérents de la CGT comprennent parfaitement, comme tous les travailleurs, qu’il faut virer Poutine et que la résistance des peuples, donc la lutte armée des ukrainiens et l’action antiguerre en Russie et en Bélarus, cela ce n’est pas « l’impérialisme », tout au contraire.

Alors pourquoi un tel texte sort-il de ce CCN de la CGT ? Si les staliniens pro-FSM (ce que ne sont pas tous les responsables mécontents se voulant « lutte de classe » dans la CGT) peuvent se frotter les mains, ils n’en sont pas les auteurs directs. A la question du pourquoi, la seconde partie sur la situation française permet de répondre.

Résumons-la : les revendications sur les salaires et pour l’emploi ainsi que les nombreuses grèves dans les entreprises sont rappelées, et l’on ne peut qu’être d’accord. Il est alors annoncé qu’il faut agir tout de suite en recherchant l’unité d’action. Fort bien. Mais la perspective donnée en conclusion, c’est la rentrée de septembre : « une journée nationale interprofessionnelle de grève en septembre » que la CGT espère unitaire, voilà l’horizon.

Certes, il est écrit qu’auparavant, la CGT va « redoubler les initiatives » du 6 au 10 juin, mais soyons sérieux, c’est la routine qui est annoncée là, avec des adresses aux candidats à la députation autres que « d’extrême-droite » (y compris donc macroniens et LR, semble-t-il), et de même, « il n’y aura pas de trêve estivale », ah, mais !

A chaque fois on a un rappel des principes pour la galerie, suivi de l’orientation réelle : « Poutine a fait une agression, mais ce n’est pas notre guerre et les ukrainiens peuvent se faire tuer ; nous agissons tout de suite et tout l’été, mais viendra la journée d’action unitaire, en septembre. »

Avec, dans ce dernier cas, ce petit supplément : ce serait bien si « un bloc de députés progressistes » pouvait exister à l’assemblée nationale élue en juin. Donc il faudra voter. En fait, l’action principale, en juin, c’est de voter pour les « progressistes ». Et puis, en septembre, il faudra faire une journée d’action, ce qui dénote une confiance très mesurée dans la victoire des dits « progressistes ».

Nous avons donc un soutien de fait à l’ordre existant, inavoué, sans doute inassumé pour la plupart des délégués qui ont voté ce texte. Poutine a fait une agression mais il ne faut pas soutenir les ukrainiens. Les salariés ont des revendications mais on ne va bousculer ni Macron ni les élections, et par conséquent on suggère, sans le dire, que Macron sera bien en place en septembre, pour la journée d’action.

Or le syndicalisme, ce sont les prolétaires. L’intérêt des prolétaires, c’est que Poutine soit battu et chassé. Idem envers Macron. Mais la ligne générale ici, c’est qu’on va garder l’un et l’autre. Que les ukrainiens encaissent les tueries et qu’il y ait pour se consoler en France quelques … « députés progressistes » !

Allez, on vous la fait, la bonne résolution d’un CCN digne de sa CGT, une résolution syndicaliste. Elle serait d’ailleurs beaucoup plus courte car elle n’aurait pas à placer des formules-alibi à chaque paragraphe :

« La guerre de destruction de Poutine doit être combattue par les travailleurs du monde entier. Nous sommes aux côtés du peuple ukrainien, et de ceux qui combattent cette guerre en Russie et en Bélarus. Troupes russes hors d’Ukraine ! Halte à la répression en Russie et Bélarus ! Libération des militants emprisonnés du BKDP bélarusse !

La politique de Macron et du patronat français doit être combattue par les travailleurs en France. Il y a urgence à arracher des hausses de salaires massives et à stopper la casse des services publics, et il n’y a pas à attendre. Unité d’action pour les salaires, maintenant : préparons la grève unie de tous les secteurs tous ensemble, avec toutes les boites en lutte pour les salaires et l’emploi, en les rassemblant, en proposant une première journée de mobilisation juste avant les législatives, pour dire que la majorité ne veut plus de cette politique ! »