Pourquoi les Afro-Américains doivent soutenir l’Ukraine

En partie parce que l’Ukraine est un pays européen, de nombreux Afro-Américains ont été amenés à croire que l’invasion russe n’était qu’un conflit entre Européens ou, au pire, un conflit opposant la Russie aux États-Unis et à l’OTAN.

Il est essentiel de soutenir la résistance de l’Ukraine, non pas parce qu’il s’agit du pire exemple d’oppression à l’échelle mondiale. Nous devons soutenir sa résistance parce que c’est la bonne chose à faire face à l’injustice. L’injustice ne peut être excusée ou ignorée parce qu’il y a d’autres injustices en jeu. Il n’existe pas de « Jeux olympiques de l’oppression » permettant de déterminer qui est le plus mal traité. Lorsque l’injustice fait surface où que ce soit, nous devons répondre à l’appel à la solidarité.

Mais tant de confusion et de désinformation ont régné depuis l’invasion qu’il est facile de comprendre que l’on ne puisse pas faire la part des choses.

Tout d’abord, n’oublions pas que, sous les ordres de Vladimir Poutine, les services de renseignement russes ont mené une campagne de désinformation bien orchestrée ciblant les électeurs afro-américains lors des élections présidentielles de 2020, afin de les convaincre de soutenir Trump contre Biden. Ces efforts ont lamentablement échoué.

Poutine est un autocrate antisocialiste et un oligarque corrompu qui a truqué les élections russes pour se maintenir au pouvoir au cours des vingt dernières années. C’est un suprémaciste blanc et un nationaliste chrétien qui a mené une guerre sanglante contre les musulmans de Tchétchénie et d’autres régions de la Fédération de Russie. Le raciste Donald Trump et ses sbires l’admirent comme un « génie » pour avoir envahi l’Ukraine.

Aujourd’hui, Poutine courtise les pays africains avec hypocrisie, mensonges et fausses promesses d’aide économique. Il propose aux pays du Sud une sorte de néocolonialisme du 21e siècle. Il est certain que lui et sa bande ne sont pas des amoureux des peuples noirs, bruns, jaunes et indigènes, où que ce soit dans le monde.

De la même manière que l’histoire, la culture et la langue des peuples d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine et des Caraïbes ont été piétinées et que leurs terres ont été exploitées par les États-Unis et l’Europe occidentale, la Russie a choisi d’entrer dans la mêlée. Elle a cherché à regagner le respect du monde en prouvant qu’elle était bel et bien la brute que les États-Unis et l’Europe de l’Ouest ont montré qu’ils ont été au fil du temps.

Malgré les mensonges et la propagande qui circulent sur les médias sociaux, l’invasion russe de l’Ukraine constitue non seulement une violation de plusieurs lois internationales, mais aussi une violation fondamentale du droit internationalement reconnu à l’autodétermination et à la souveraineté nationales. En outre, ce conflit est profondément enraciné dans la relation coloniale que l’Ukraine subit de la part de la Russie depuis des siècles.

La Russie est aussi un colonisateur

[…] Le régime de Poutine aime à prétendre que la Russie est solidaire des pays du Sud (Asie, Afrique, Amérique latine et Caraïbes) parce que, contrairement à l’Europe occidentale et aux États-Unis, la Russie n’a prétendument jamais eu de colonies. La vérité est un peu plus compliquée. La Russie avait de nombreuses colonies, mais elles n’étaient pas situées au-delà des mers.

Tout comme les États-Unis qui se sont développés à partir de treize colonies le long de la côte atlantique pour devenir une nation sous-continentale, la Russie s’est développée au fil des siècles en direction de l’Europe centrale et à l’Est vers le Pacifique. L’Empire russe a rassemblé et dominé ce que l’on a appelé la « prison des nations », divers peuples, royaumes et nations en développement. Au sein de cette « maison-prison » se trouvait l’Ukraine.

Les dirigeants actuels de la Russie, sous la direction de Vladimir Poutine, souhaitent restaurer ce qu’ils considèrent comme la grandeur de l’Empire russe. Ils ont répudié les principes de la révolution russe de 1917 qui défendaient l’autodétermination des nations et l’autonomie des populations moins développées. Poutine a affirmé avec force que ces principes révolutionnaires ne constituaient rien de moins qu’une trahison.

Avant l’invasion de l’Ukraine en février 2022, Poutine a vigoureusement dénoncé l’Ukraine, non pas en raison de profondes divergences gouvernementales, mais parce qu’il contestait la légitimité même de l’existence de l’Ukraine en tant que nation indépendante ! […]

Questions courantes sur ce qui se passe en Ukraine

Q. Qu’en est-il des attaques contre des Russes dans l’Est de l’Ukraine ?

R. L’Est de l’Ukraine compte un grand nombre de russophones. Il existe également des différences économiques entre l’Est et l’Ouest. À la suite du soulèvement de 2014, une guerre civile a éclaté. Elle a été sanglante, surtout lorsque les forces d’extrême droite des deux côtés ont été impliquées. Il s’agissait toutefois d’une lutte interne à l’Ukraine.

Q. Mais les Russes ne sont-ils pas intervenus pour stabiliser la situation ?

R. Le droit international n’autorise pas les pays à entrer dans d’autres pays pour « stabiliser » quoi que ce soit. C’est pourquoi les actions des États-Unis sont si souvent dénoncées dans le monde, comme l’invasion de la Grenade en 1983, du Panama en 1989 ou de l’Irak en 2003. Ce n’est que dans les situations où les Nations unies ou un autre organe international légitime accordent leur autorisation qu’il est possible de recourir légalement à la force. Rien de tel ne s’est produit en ce qui concerne l’Ukraine. En fait, la Russie a enfreint le droit international sur l’autodétermination, le droit contre l’agression et le droit contre la saisie de territoires. Elle a également commis des violations flagrantes des droits humains.

Q. Mais ce sont les mêmes choses que font les États-Unis et de nombreuses puissances européennes. Alors, pourquoi devrions-nous dénoncer la Russie ?

R. Tout simplement parce qu’ils ont tort. Tout comme de nombreuses personnes dans le monde ont réagi avec indignation lorsque l’Italie a envahi l’Éthiopie en 1935, alors que d’autres puissances européennes possédaient des colonies en Afrique, tout acte d’agression doit être condamné immédiate- ment et combattu.

La lutte contre les actions illégitimes des gouvernements jette les bases de la contestation de tout gouvernement pour ses actions illégales. Condamner la Russie pour ses violations flagrantes du droit international aide les autres à comprendre, par exemple, que l’occupation israélienne des terres palestiniennes – en violation du droit international – et l’occupation marocaine de 80% du Sahara occidental – en violation du droit international – ne peuvent pas durer. Pensez à l’apartheid en Afrique du Sud. Aussi horrible qu’ait été l’apartheid en Afrique du Sud, il y avait d’autres pays qui étaient au moins aussi mauvais. Cela aurait-il dû signifier qu’il fallait rester silencieux à l’égard de l’Afrique du Sud ? Bien sûr que non. Les Sud-Africains résistaient et avaient besoin de notre soutien. La même chose se produit en Ukraine aujourd’hui. La résistance courageuse à l’agression mérite notre soutien.

Q. Alors, pourquoi de nombreux pays du Sud restent-ils silencieux sur les mesures à prendre contre l’invasion russe ?

R. Pour des raisons complexes. Dans certains cas, les pays du Sud sont, à juste titre, furieux de l’hypocrisie des États-Unis et d’autres pays qui, d’une part, ignorent ou soutiennent l’agression, comme dans le cas d’Israël/Palestine ou du Maroc/Sahara occidental, et, d’autre part, condamnent l’agression russe. Dans d’autres cas, certains gouvernements tentent de monter une puissance contre une autre afin de recevoir diverses formes d’assistance, y compris des investissements étrangers et de l’aide militaire. Dans d’autres cas encore, certains régimes très répressifs du Sud en sont venus à dépendre du soutien militaire et sécuritaire de la Russie pour rester au pouvoir.

La Russie doit se retirer immédiatement

Poutine et l’entreprise criminelle et fasciste qu’il dirige à Moscou sont des manifestations modernes de l’impérialisme. Ils tentent d’annexer illégalement des territoires dans un pays souverain et indépendant en lançant des attaques gratuites et aveugles contre les civils ukrainiens, ainsi que des actes de torture, des viols et toute une série de crimes de guerre innommables. Ils font cela tout en accusant l’OTAN d’avoir «besoin» d’entrer en guerre, tout en justifiant la guerre en niant le droit même de l’Ukraine d’exister en tant qu’État-nation indépendant.

Le colonialisme n’a pas, et n’a jamais eu, de place légitime. Rien ne justifie d’ignorer la souveraineté nationale. La sécurité des grands pays ne peut se faire aux dépens des petits pays.

Avec l’arrêt des combats et le retrait russe, les conditions seront réunies pour rétablir les exigences d’une coexistence pacifique fondée sur le respect mutuel et la non-ingérence dans les affaires intérieures de l’autre pays.

Bill Fletcher Jr, Don Rojas, Barbara Smith

Respectivement: ancien président du TransAfrica et syndicaliste, cofondateur du Réseau de solidarité ukrainien ; ancien attaché de presse du Premier ministre Maurice Bishop de la Grenade et témoin de l’invasion impérialiste américaine de la Grenade en octobre 1983 ; militante féministe noire, cofondatrice du Combahee River Collective et cofondatrice de Kitchen Table : Women of Color Press.Publié le 23 avril 2023 par New Politics.

Publié dans Les Cahiers de l’antidote : Soutien à l’Ukraine résistante (Volume 19) :

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/05/02/les-cahiers-de-lantidote-soutien-a-lukraine-resistante-volume-19/

https://www.syllepse.net/syllepse_images/articles/soutien-a—lukraine-re–sistante–n-deg-19.pdf

Tous les textes précédemment publiés et les liens sont maintenant regroupés sur la page :

https://entreleslignesentrelesmots.blog/retrait-immediat-et-sans-condition-des-troupes-russes-solidarite-avec-la-resistance-des-ukrainien·nes/