Ukrainiennes en armes

Date of first publication
23/09/2022
Author

Patrick Le Tréhondat

On peut les apercevoir parfois au dĂ©tour d’une image. Et pourtant, un membre des forces armĂ©es ukrainiennes sur cinq est une femme (plus que dans l’armĂ©e amĂ©ricaine ou française, 15%). Plus de 15% d’entre elles sont directement engagĂ©es sur le front. L’incursion et la prĂ©sence des femmes dans l’armĂ©e ukrainienne Ă  ce niveau est d’abord le rĂ©sultat des Ă©vĂšnements de MaĂŻdan en 2014.

Le tournant de MaĂŻdan

Au dĂ©but de la rĂ©volution de MaĂŻdan, en 2014, la place des femmes dans l’affrontement avec le pouvoir a Ă©tĂ© largement rĂ©duite aux tĂąches de reproduction (cuisiner, nettoyer, soigner les blessĂ©s, etc.). Il Ă©tait demandĂ© aux femmes et enfants de quitter la place dĂšs la nuit tombĂ©e. Bien que, selon Olga Onuch, prĂšs de la moitiĂ© des participants Ă  la protestation Ă©taient des participantes. Pour Anastasiya Melnychenko, il est clair que « les femmes n’étaient pas considĂ©rĂ©es comme des personnes pleinement responsables ». Nina Potarska accuse : « C’était tellement humiliant d’entendre quelque chose comme “Mesdames, donnez un peu plaisir aux hommes, ils ont besoin de se dĂ©tendre
”, au lieu de remercier les femmes pour leur implication Ă  MaĂŻdan aux cĂŽtĂ©s des hommes, on leur proposait de fournir un service d’escorte. » Pourtant, comme l’a observĂ© Dmitriyeva, « mĂȘme lors des affrontements les plus violents, quand il y avait des hommes qui insistaient pour que les femmes ne soient pas sur les barricades, mais les femmes se joignaient aux affrontements et lançaient des cocktails Molotov comme si c’était la chose la plus naturelle Ă  faire
 Elles Ă©taient aussi attaquĂ©es, battues, agressĂ©es et tuĂ©es par la Berkut [police anti-Ă©meute].»  Une journaliste du magazine Elle observe que « dans les manifestations de plus en plus violentes d’EuromaĂŻdan, des femmes portent des masques Ă  gaz et des gilets rembourrĂ©s pour combattre aux cĂŽtĂ©s des hommes ». Et face aux tentatives de les exclure, des femmes forment leur propre unitĂ© d’autodĂ©fense, d’abord Ă  Ternopil et Lviv puis Ă  Kyiv avec par exemple la 39e centurie d’autodĂ©fense fĂ©minine ou encore l’escadron fĂ©minin de Zaporijia. La Centurie Olha Kobylianska [1] est créée par des militantes de gauche ou des militantes syndicales aprĂšs que des femmes furent expulsĂ©es des barricades par des hommes. Cette centurie a une structure non hiĂ©rarchique et propose des cours d’autodĂ©fense aux femmes. Ses animatrices les plus connues, des fĂ©ministes et dĂ©fenseuses de la cause LBTQI, Ă©taient Olena Shevchenko, Nadia Parfan, Maria Berlins’ka, et Nina Potarska. Kateryna Chepura, militante fĂ©ministe, explique :

Le peloton fĂ©minin a Ă©tĂ© créé en raison de la politique de genre Ă  MaĂŻdan. Notre organisation existait avant MaĂŻdan. Nous sommes lĂ  depuis quatre ans, et nous Ă©tions 100 à MaĂŻdan. Le problĂšme Ă©tait que lorsque les filles sont venues au MaĂŻdan pour faire quelque chose, nous avions un problĂšme avec le fait que pour l’autodĂ©fense de MaĂŻdan, les mecs [leur ont dit] : « Vous ĂȘtes des femmes, vous ne devriez pas ĂȘtre ici, rentrez chez vous. » C’était exactement la raison pour laquelle nous avons créé un peloton fĂ©minin : pour officialiser notre prĂ©sence au MaĂŻdan. On pouvait alors montrer notre capacitĂ© dans l’autodĂ©fense et dire : « Mec, je suis en autodĂ©fense tout comme toi, donc j’ai le droit d’ĂȘtre ici. » MĂȘme si cela n’a pas rĂ©solu tous les problĂšmes, cela a rendu les choses plus faciles pour nous.

Pour Olga Kobylyanska, ces formations portaient les valeurs des « droits humains, de dignitĂ© humaine, de libertĂ©, d’égalitĂ© et de non-discrimination » et avaient pour but de mettre en Ɠuvre « l’engagement des femmes dans le mouvement de contestation et de soutien Ă  EuromaĂŻdan basĂ©e sur les principes de solidaritĂ©, de fraternitĂ© [et sororitĂ©] et de respect mutuel ». Selon Anna Kovalenko, 150 femmes rejoignent la 39e centurie d’autodĂ©fense fĂ©minine en trois jours. Elles participent aux affrontements dans la rue Grushevsky [oĂč se produisent de violents affrontements], et rĂ©sistent Ă  la police. Elles appelleront plus tard les femmes Ă  rejoindre les forces armĂ©es. Ces formations de combat de femmes seront critiquĂ©es par certaines fĂ©ministes au motif qu’elles reproduisent un systĂšme et le comportement militaro-patriarcal. L’une des difficultĂ©s politiques qu’ont eue Ă  gĂ©rer les centuries de femmes Ă©tait la prĂ©sence active de l’extrĂȘme droite. Outre que celle-ci Ă©tait hostile Ă  leur prĂ©sence, les « valeurs » qu’elle dĂ©fendait Ă©taient fondamentalement opposĂ©es Ă  celles de centuries. Mais l’extrĂȘme droite Ă©tait particuliĂšrement prĂ©sente et efficace dans les affrontements avec la police et occupait les lignes de front. Aussi les centuries prenaient soin de se distancier des discours et mĂ©thodes de protestations des groupes d’extrĂȘme droite.

Pour Olena Shevchenko, de l’organisation de dĂ©fense des droits LGBT Insight (ГО Đ˜ĐœŃĐ°Đčт), il n’y a pas eu d’ambiguĂŻtĂ©s.

L’activitĂ© du PravyĂŻ sektor [Secteur droit, extrĂȘme droite] s’explique trĂšs facilement. L’ultradroite ukrainienne estimait que c’était le bon moment pour attaquer et dicter un ordre du jour. Cependant, cet ordre du jour n’a rien Ă  voir avec la dĂ©fense des droits humains. Les ultradroites ont montrĂ© leur agenda : le renforcement du pouvoir d’un prĂ©sident fort, adoption de la Constitution nationale et, bien sĂ»r, du traditionalisme. Dans ce discours, il n’y a pas de place pour l’égalitĂ©, le fĂ©minisme et les droits LGBT en Ukraine.

Fin janvier 2014, un groupe de fĂ©ministes emmenĂ© par Nadia Parfan organise une Nuit de la solidaritĂ© des femmes sur la place MaĂŻdan de Kyiv. L’initiative est annoncĂ©e par des affiches colorĂ©es faites Ă  la main avec des photographies des femmes qui illustrent toutes les activitĂ©s prises en charge par elles sur la place. L’évĂ©nement, destinĂ© Ă  attirer l’attention sur l’importance la contribution des femmes aux manifestations, se conclut par une marche de femmes Ă  travers MaĂŻdan au rythme de bruyantes percussions et de chants, tout en scandant « Svoboda, Rivnist’, Zhinocha Solidarnist’! » [LibertĂ©, Ă©galitĂ©, solidaritĂ© des femmes]. À la fin de la marche, mĂ©gaphone en main, une oratrice dĂ©clare :

Aujourd’hui, nous crions que Ianoukovitch n’est pas seulement le seul mal, il y a un mal trĂšs spĂ©cifique, que nous appelons le patriarcat. Nous vous invitons tous, hommes et femmes, Ă  protester non seulement contre Ianoukovitch, mais contre le systĂšme pervers qu’il reprĂ©sente. Alors nous disons : « À bas Ianoukovitch ! À bas le patriarcat ! »

Pour les fĂ©ministes Tetiana Buryechak et Olena Petrenko, avec cette manifestation les femmes « agissaient et parlaient de façon consciente, autonome et comme des sujets actifs de l’histoire ».

« Les femmes MaĂŻdan Ă©taient devenues visibles non pas comme de simples “aides” mais en tant que participantes Ă  part entiĂšre Ă  la rĂ©volution d’une maniĂšre qui contribuĂ© Ă  renverser les discours patriarcaux», explique Ă©galement une participante. « Cette fois-ci, des femmes et des jeunes femmes, en particulier, ont exprimĂ© beaucoup plus leur dĂ©sir de faire partie de la rĂ©volution, de n’ĂȘtre pas seulement celles qui nourrissent et soignent les rĂ©volutionnaires, et elles ont dĂ©noncĂ© le sexisme lĂ  oĂč elles l’ont vu », observe Dmitriyeva. À la suite de MaĂŻdan et de l’annexion de la CrimĂ©e par la Russie puis du dĂ©clenchement de la guerre du Donbass, de nombreuses femmes s’engagent dans l’armĂ©e. Une nouvelle bataille s’ouvre pour la dĂ©fense de leurs droits au sein de la Grande Muette ukrainienne.

Femmes au combat

Depuis 1998, annĂ©e qui voit les premiĂšres femmes prendre l’uniforme, leur nombre est allĂ© constamment croissant, bien que le plus souvent elles soient affectĂ©es Ă  des postes que les hommes ne souhaitent pas occuper – et souvent les moins bien payĂ©s (infirmiĂšres, gestion, logistique ou communication).

Cependant, sept ans plus tard, en 2015, le ministre de la dĂ©fense pouvait annoncer que 14 500 femmes Ă©taient membres des forces armĂ©es, 30 500 avaient le statut d’employĂ©es et 2 000 occupaient le rang d’officiĂšres. Cette mĂȘme annĂ©e, 938 femmes Ă©taient engagĂ©es sur la ligne de front au Donbass. Cependant, l’accession des femmes aux postes de combat restait limitĂ©e. En tĂ©moigne une dĂ©claration, toujours en 2015, d’Igor Zakrevsky, directeur adjoint du recrutement de la rĂ©gion de Sumy qui n’avait aucune retenue pour affirmer :

ConformĂ©ment Ă  la loi, nous avons le droit d’offrir le service militaire aux femmes. Pourtant, actuellement, les postes vacants sont ceux de commandant, de conducteur et de mĂ©canicien de char. Je ne peux pas imaginer une femme pour occuper ces postes. [
] Si vous avez de la chance pour ĂȘtre nĂ© homme, vous avez toute votre vie Ă  prouver aux reprĂ©sentantes de la seconde moitiĂ© de l’humanitĂ© qui ont eu la chance d’ĂȘtre nĂ©es femmes, que vous ĂȘtes un vrai homme. Il n’y a pas de meilleur moyen de le prouver que de vous tester dans des conditions militaires difficiles.

Une assertion que la guerre, sept ans plus tard, allait cruellement dĂ©mentir. Reste que les femmes en uniforme devaient affronter de nombreuses difficultĂ©s. Le Bataillon invisible (dont nous parlerons plus loin) notait dans un rapport de 2016 que « l’infrastructure des forces armĂ©es ukrainiennes est conçue pour les besoins des hommes et exclut ainsi femmes avec leurs besoins spĂ©cifiques dans l’armĂ©e ». Le bataillon ajoutait, alors que les affrontements au Donbass Ă©taient particuliĂšrement violents :

Par consĂ©quent, elle doit changer, pour que l’armĂ©e puisse intĂ©grer correctement les femmes et leur permettre de participer efficacement aux hostilitĂ©s sur un pied d’égalitĂ©, de s’entendre avec les hommes et satisfaire leurs souhaits et opportunitĂ©s, pour dĂ©fendre leurs valeurs.

Dans cette pĂ©riode, le ministĂšre de la dĂ©fense publie des dĂ©crets qui listent les postes pouvant ĂȘtre occupĂ©s par des femmes. S’appuyant sur le Code du travail, qui exclut les femmes de certaines professions (500), l’armĂ©e a beau jeu de refuser aux femmes militaires certains postes. Nataliya Dubtchak note, par exemple, qu’une « loi de 1993
 interdit aux femmes travailler avec des explosifs, par consĂ©quent une femme ne pouvait pas ĂȘtre affectĂ©e Ă  un poste, par exemple, de mineur ou un dĂ©mineur (ou d’autres professions militaires spĂ©cifiques)  » Un autre domaine, « qui est interdit aux femmes. C’est le service dans des unitĂ©s spĂ©ciales. Les troupes d’assaut, les unitĂ©s d’intervention rapide participant directement Ă  opĂ©rations de combat ». Dans son Livre blanc 2019-2020, le ministĂšre de la dĂ©fense prĂ©cisait une autre interdiction de poste parmi d’autres : « À l’heure actuelle, le personnel fĂ©minin n’est pas autorisĂ© Ă  occuper des postes d’officier liĂ©s Ă  l’utilisation de substances toxiques, sur les sous-marins et les navires de surface (sauf pour les rĂŽles liĂ©s Ă  la mĂ©decine et Ă  la psychologie) », tout en ajoutant que « des mesures sont prises pour sensibiliser en permanence Ă  l’égalitĂ© des sexes parmi le personnel militaire » et que « la politique de genre est l’un des aspects les plus importants du principe universel de l’égalitĂ© qui favorise la rĂ©alisation maximale des opportunitĂ©s sociales pour les femmes et hommes dans l’amĂ©lioration des capacitĂ©s de dĂ©fense nationale et de la prĂ©paration opĂ©rationnelle, ce qui est une prioritĂ© du ministĂšre de la dĂ©fense ».

Pour le Bataillon invisible, l’État « a créé une importante diffĂ©rence dans les ressources financiĂšres allouĂ©es aux femmes et aux hommes qui sont employé·es dans un mĂȘme segment du marchĂ© du travail. Quand il interdit certains types de travail aux femmes justifiant son inquiĂ©tude quant Ă  leur [fonction] de reproduction, il reconnaĂźt et donne une plus grande valeur aux femmes en tant que mĂšres et sape le rĂŽle des femmes en tant que travailleuses. Par consĂ©quent, l’interdiction ignore le rĂŽle reproductif des hommes qui sont injustement considĂ©rĂ©s comme invulnĂ©rables. Cette interdiction vĂ©hicule Ă©galement des stĂ©rĂ©otypes de genre: les hommes sont considĂ©rĂ©s comme des personnes Ă  toute Ă©preuve, et les femmes, comme des personnes excessivement fragiles qui doivent avoir des enfants ». Au bout de six mois de guerre, Kateryna Pryimak de l’UWVM explique, en aoĂ»t 2022, que par chance son association avec le Bataillon invisible avait obtenu avant le 24 fĂ©vrier l’ouverture aux femmes de 63 postes de combat : « Nous avions fait beaucoup de travail pour nous assurer que les femmes puissent postuler Ă  l’école militaire Ivan Bohun, par exemple, en permettant aux jeunes filles de choisir de devenir officiĂšres dans les forces armĂ©es ukrainiennes [2]. » Mais son constat est cruel : « Il y a encore un sexisme qui dure et moisi dans l’armĂ©e, mĂȘme si la guerre a beaucoup changĂ© cela. »

En dĂ©pit de ces obstacles, nombre de femmes se sont malgrĂ© tout engagĂ©es dans l’armĂ©e et ont combattu sur le front au Donbass. Cependant, d’autres difficultĂ©s les attendaient en particulier l’inadĂ©quation des Ă©quipements militaires. Par exemple, la taille des treillis ou des chaussures militaires n’étaient pas adaptĂ©es Ă  leur taille et souvent les femmes devaient les raccommoder voire acheter elles-mĂȘmes leur Ă©quipement pour disposer d’une taille de treillis ou d’une pointure de chaussures adaptĂ©es. Il en va de mĂȘme pour les gilets pare-balles conçus pour les hommes. Ce n’est qu’en octobre 2021 qu’on apprenait que la Garde nationale avait demandĂ© le dĂ©veloppement d’un gilet pare-balles pour femmes au fabricant ukrainien Balistyka qui allait y travailler. Cependant, « les tests n’ont pas encore commencé : les dĂ©veloppeurs ont expliquĂ© qu’ils n’effectuaient que des tests prĂ©liminaires », annonçait le fabricant.

On peut douter que les choses aient changĂ© depuis et lors de l’agression du 24 fĂ©vrier le problĂšme restait entier. L’Association des anciennes combattantes (voir plus loin) dĂ©clarant Ă  cette occasion que « que les besoins de ces femmes [soldates] doivent ĂȘtre pris en compte au niveau des politiques publiques, en particulier, un Ă©quipement sensible au genre doit ĂȘtre dĂ©veloppĂ© et fourni ».

« Une autre question concernait le logement sĂ©parĂ© ou partagĂ©, et s’il est partagĂ©, Ă  quel point cette situation Ă©tait confortable pour femmes. Nous avons appris des rĂ©ponses [d’une enquĂȘte] que parfois les femmes doivent partager une chambre avec des hommes dans l’armĂ©e, et dans certains cas, elles ont des logements sĂ©parĂ©s», ajoute le Bataillon invisible. Des soldates tĂ©moignent :

C’était difficile au dĂ©but car il n’y avait pas d’endroit oĂč je pouvais ĂȘtre seule. J’étais la seule femme de la caserne. C’était particuliĂšrement difficile pendant les deux premiĂšres semaines. C’était l’hiver. J’avais toujours froid. Il y avait 40 hommes dans la caserne. C’était difficile de s’habituer au fait que vous ne pouviez pas dormir comme Ă  la maison – donc, tu dois dormir dans tes vĂȘtements. LĂ  n’y avait pas de serrure dans les douches. Aussi je demandais Ă  quelqu’un en qui j’avais confiance de surveiller la porte. Mais ensuite je me suis habituĂ©e.

Une autre explique : « Les gars m’ont fait des toilettes privĂ©es et gardĂ© les douches lorsque je me lavais. » Enfin, une troisiĂšme raconte : « Ils nous ont proposĂ© de monter une tente sĂ©parĂ©e pour les femmes, mais aucune d’entre nous n’était d’accord, et puis tout le monde s’est habituĂ©. À mon affectation prĂ©cĂ©dente, j’avais une tente sĂ©parĂ©e.»  Ces tĂ©moignages sur les accommodements possibles de vie commune entre soldats et soldates sont cependant Ă  prendre avec prĂ©caution. « Tous les hommes que j’ai rencontrĂ©s dans le bataillon ont dit que je devrais ĂȘtre Ă  la maison, donner naissance Ă  des enfants », explique une autre soldate. « Oh, je l’entends tous les jours, tous les jours. MĂȘme mon mari [militaire lui-mĂȘme] me dit : “Reste Ă  la maison, fais ta couture”. »

Une infirmiÚre militaire se souvient :

Une fois certains mĂ©decins de l’armĂ©e sont arrivĂ©s, ils avaient beaucoup bu. Ils ont dit qu’est-ce que tu fais lĂ , ta place est dans la cuisine. Regarde, le poĂȘle, tu n’es bonne Ă  rien de plus.

Les stĂ©rĂ©otypes sexistes se manifestent aussi par une attitude condescendante: « Il n’y a rien d’humiliant Ă  ĂȘtre trop protĂ©gĂ©e », accuse une militaire. « Ils me protĂšgent trop et essaient ne pas m’emmener dans les missions les plus intĂ©ressantes qui sont les plus dangereuses », regrette une autre. « J’ai souvent entendu : “Tu es une femme, reste Ă  la maison et cuisine du bortsch.” Je dĂ©testais ça, mais c’était motivant. Chaque fois que j’ai entendu ça, j’ai prouvĂ© que ma place n’était pas Ă  la cuisine », conclut une derniĂšre.

L’enquĂȘte du Bataillon invisible rĂ©vĂšle qu’une militaire sur dix estime avoir Ă©tĂ© victime de harcĂšlement sexuel et ce, Ă  plusieurs reprises. En 2018, le lieutenant Valeria Sikal avait portĂ© plainte auprĂšs du parquet militaire contre son commandant pour harcĂšlement sexuel. L’affaire avait fait grand bruit. Elle a Ă©tĂ© la premiĂšre femme Ă  dĂ©noncer le harcĂšlement sexuel dans l’armĂ©e ukrainienne. Victime d’une campagne haineuse, elle a Ă©tĂ© forcĂ©e Ă  dĂ©missionner et s’est rĂ©fugiĂ©e en Pologne.

Le Bataillon invisible (2020) a publiĂ© sur Facebook, de nombreux tĂ©moignages de femmes victimes d’agressions sexuelles dans les casernes. Un hashtag #Đ“ĐŸĐČĐŸŃ€ĐžŃ‚ĐžĐĐ”ĐœĐŸĐ¶ĐœĐ°ĐœĐŸĐČчато (#Ne pas garder le silence) a Ă©tĂ© créé car, comme l’indique le Bataillon invisible, « étant donnĂ© que le harcĂšlement sexuel en gĂ©nĂ©ral, et le harcĂšlement sexuel dans le domaine militaire en particulier, est perçu comme tabou, il est courant que les victimes ou les tĂ©moins ne signalent pas les affaires dans lesquelles elles ont Ă©tĂ© impliquĂ©es ». L’association propose d’« élaborer et mettre en Ɠuvre un mĂ©canisme de dĂ©pĂŽt de plaintes pour harcĂšlement des militaires hommes et femmes sur le lieu de travail ». Notons Ă©galement, parmi les 32 propositions du Bataillon invisible, celle de « mettre Ă  jour les statuts militaires en ajoutant une terminologie sensible au genre » et de « crĂ©er des organisations non gouvernementales et des associations de femmes militaires afin de protĂ©ger leurs droits ».

Le bataillon invisible

Avant le 24 fĂ©vrier, date de la guerre totale dĂ©clenchĂ©e par la FĂ©dĂ©ration de Russie contre l’Ukraine, ce sont des milliers de femmes qui ont combattu au Donbass : le chiffre de 7 000 est avancĂ©. Le Bataillon invisible est nĂ© en 2015 d’une enquĂȘte sociologique coordonnĂ©e par Maria Berlinska, elle-mĂȘme ancienne militaire, sur la participation des femmes Ă  la guerre du Donbass dans l’est de l’Ukraine. L’enquĂȘte a rĂ©vĂ©lĂ© un certain nombre de problĂšmes que nous avons Ă©voquĂ© plus haut et dont les tĂ©moignages que nous citons sont pour beaucoup issus. Les conclusions de cette recherche ont conduit Ă  une exposition de 50 portraits de combattantes ukrainiennes exposĂ©s au Parlement ukrainien et au ministĂšre de la dĂ©fense. Plus tard, un long-mĂ©trage documentaire, Invisible Battalion, a Ă©tĂ© rĂ©alisé : six histoires de femmes qui ont Ă©tĂ© (ou sont) des combattantes dans l’est de l’Ukraine. Le film met en lumiĂšre, entre autres, la vie d’Andriana Susak, 29 ans. Ancienne manifestante de MaĂŻdan, elle est une combattante dans les troupes d’assaut sur le front dans le Donbass jusqu’à ce que, enceinte de cinq mois, elle quitte l’armĂ©e. Elle a dĂ» enfiler une cagoule noire pour cacher son genre lors d’une opĂ©ration visant Ă  reprendre la ville ukrainienne de Shchastia en 2014, aprĂšs que son commandant lui eut refusĂ© la permission de se battre. Elle Ă©tait alors dans les documents officiels rĂ©pertoriĂ©e comme cheffe couturiĂšre. Le film a Ă©tĂ© projetĂ© dans toute l’Ukraine.

Marina Usmanova, du centre LGBT de Kherson (dont nous publions le tĂ©moignage dans ce volume), explique que son centre a organisĂ© une projection avant le 24 fĂ©vrier. Il a Ă©tĂ© Ă©galement diffusĂ© Ă  Paris et Lyon. Aujourd’hui, le Bataillon invisible dispose d’un site qui dĂ©cline les objectifs de l’association :

Promouvoir des changements lĂ©gislatifs qui garantissent aux femmes l’égalitĂ© des droits et des chances en Ukraine, en particulier dans le secteur de la sĂ©curitĂ© et de la dĂ©fense; dĂ©fendre l’égalitĂ© des sexes et les droits des femmes, effectuer des recherches et des analyses en faveur de l’égalitĂ© des femmes dans la sociĂ©tĂ© en gĂ©nĂ©ral et dans les forces de l’ordre et les forces armĂ©es en particulier.

Une association des anciennes combattantes [du Donbass] (UWVM) a été également fondée qui se fixe pour but « la défense et protection des droits des femmes vétérans et du personnel militaire [féminin] actif ».

Sur le front

Selon certaines estimations, 30 000 femmes affrontent actuellement la Russie sur les champs de bataille. Le journal TRT rapporte qu’un nombre sans prĂ©cĂ©dent de femmes ukrainiennes « servent et combattent dans pratiquement toutes les formations militaires d’Ukraine et dans les forces armĂ©es et la garde nationale. » Les nĂ©cessitĂ©s de la guerre ont bousculĂ© les rĂšglements et les affectations, ainsi que les diverses restrictions qui pesaient sur les postes que pouvaient occuper les femmes. L’un d’entre elles explique : « Je mine et dĂ©mine. Parfois, je peux ĂȘtre une tireuse d’élite. Portant sur le papier j’aide aux tirs de lance-roquettes. Pourtant, nous savons toutes tout faire. »

Au mois d’aoĂ»t dernier, le ministĂšre de la dĂ©fense ukrainien communiquait sur les pertes militaires sur le front. Aucune prĂ©cision n’était apportĂ©e sur la rĂ©partition par sexe. L’information sera reprise dans la presse en indiquant le nombre de « pertes en hommes ». PrĂ©cisons que cette invisibilitĂ© des femmes combattantes n’est pas l’apanage du ministĂšre de la dĂ©fense ukrainien. Dans de nombreux conflits, oĂč les femmes meurent au combat les armes Ă  la main, elles disparaissent des statistiques.

Pour parachever cette invisibilitĂ©, Valery Zaloujny, commandant en chef de l’armĂ©e ukrainienne, dĂ©clarait mĂȘme, toujours en aoĂ»t dernier, que des enfants ukrainiens avaient besoin d’une attention particuliĂšre car leurs pĂšres Ă©taient sur le front et « se trouvaient probablement parmi prĂšs de 9 000 hĂ©ros qui ont Ă©tĂ© tuĂ©s ». Une attention ou une dissimulation bien genrĂ©e, pourrait-on dire.

Les soldates capturĂ©es par les Russes subissent un traitement particulier eu Ă©gard Ă  leur genre. Deux exemples parmi d’autres. Selon le Centre des droits humains de Kharkiv, « des prisonniĂšres de guerre ont Ă©tĂ© dĂ©tenues Ă  la prison Sizo de Donetsk [en « RĂ©publique populaire de Donetsk »] dans des conditions Ă©pouvantables. Dans des cellules destinĂ©es Ă  deux ou trois personnes, jusqu’à 20 femmes Ă©taient emprisonnĂ©es, avec un seau, au lieu de toilettes et sans possibilitĂ© de se laver. Les prisonniĂšres de guerre libĂ©rĂ©es font Ă©tat de pressions psychologiques, les hommes Ă©tant battus devant elles, et elles ont Ă©galement Ă©tĂ© forcĂ©es Ă  avoir des relations sexuelles. » Il s’agissait de 86 femmes combattantes.

En avril dernier, un Ă©change de prisonnier·es permet la libĂ©ration de soldat·es dont 15 prisonniĂšres qui sont rentrĂ©es chez elles le crĂąne rasĂ©. Le symbolisme du crĂąne rasĂ© visait clairement Ă  la fois Ă  « humilier et dĂ©grader la prisonniĂšre ». Lors de leur captivitĂ©, elles ont Ă©tĂ© forcĂ©es de se dĂ©shabiller en prĂ©sence d’hommes et de s’accroupir pendant des heures. C’est Ă  ce moment que les gardes russes leur ont rasĂ© la tĂȘte et les ont soumises Ă  d’innombrables interrogatoires, jour et nuit. L’une d’elles tĂ©moigne :

Les gardiens nous ont alignĂ©es et ont essayĂ© de nous briser le moral. L’un d’eux n’arrĂȘtait pas de crier « Gloire Ă  la Russie ! » Il s’approchait du visage de chaque femme, crachait et criait ce slogan encore et encore. Il s’attendait probablement Ă  ce que l’une d’entre nous s’effondre et rĂ©ponde Ă  son « salut ». Notre silence les a rendus furieux
 ils nous ont rĂ©compensĂ©es par la torture.
Ukrainiennes en armes