« Je souhaitais que les militants ukrainiens engagés dans la guerre aient la possibilité de répondre aux questions et critiques qui sont souvent formulées par la gauche en Europe »

Date of first publication
09/08/2022
Author

Enguerran Carrier Patrick Le Tréhondat Christian Mahieux

Enguerran Carrier a rĂ©alisé L’arme Ă  gauche : 23 minutes de tĂ©moignages de militants d’Ukraine et de BiĂ©lorussie, qui expliquent leur engagement dans la rĂ©sistance ukrainienne. Fort utile. Il est aussi l’auteur de Kurdistan : il Ă©tait une fois la rĂ©volution, Ă  paraitre aux Ă©ditions Syllepse. Les Brigades Ă©ditoriales de solidaritĂ© l’ont interviewĂ©.

Pour rĂ©aliser ce reportage, tu t‘es rendu en Ukraine. Peux-tu nous parler de ce voyage et de ton sĂ©jour lĂ -bas, et nous dire deux mots sur ton itinĂ©raire personnel, ce qui t’a amenĂ© lĂ -bas ?

Je suis liĂ© de plus ou moins prĂšs Ă  l’Ukraine depuis une bonne quinzaine d’annĂ©es. Liens affectifs, amicaux, politiques qui m’ont amenĂ© Ă  apprendre l’ukrainien. Le mouvement du MaĂŻdan avait dĂ©jĂ  rĂ©vĂ©lĂ©, en France, Ă  quel point l’Ukraine Ă©tait mĂ©connue : les mĂ©dias, les militants avaient souvent une lecture binaire et caricaturale des Ă©vĂšnements (rĂ©volution civique vs coup d’État fasciste) car ne disposant pas de connaissances minimales sur le pays. J’ai Ă©galement combattu dans les rangs des YPG entre 2015 et 2018.

Lorsque la Russie a envahi l’Ukraine, il Ă©tait inconcevable de rester en spectateur passif. J’ai cherchĂ© des moyens d’agir positivement, ne souhaitant pas combattre moi-mĂȘme, et l’occasion m’a Ă©tĂ© donnĂ©e, un peu par hasard, de partir en tant que journaliste indĂ©pendant sur place.

Peux-tu nous présenter les personnes que tu as interrogées dans cette vidéo ?

J’ai d’abord rencontrĂ© des membres de l’organisation anarchiste le « Drapeau noir » (Đ§ĐŸŃ€ĐœĐžĐč Стяг), de Lviv. Il s’agit de Dmytro et Anton, qui ont fait le choix de rejoindre la DĂ©fense territoriale Ă  l’époque oĂč une attaque russe semblait imminente sur la ville. Il ont Ă©tĂ© rejoints, dans leur unitĂ©, par Taras Bilous, l’un des dirigeants du « Mouvement social » (ĐĄĐŸŃ†Ń–Đ°Đ»ŃŒĐœĐžĐč Рух) que vous connaissez bien. D’autres anarchistes ont fait le choix de crĂ©er une unitĂ© spĂ©cifique dans la DĂ©fense territoriale. Celle-ci est composĂ©e principalement de militants russes, biĂ©lorusses et de nombreux autres pays. PrĂ©cisons en passant que l’unitĂ© ne se revendique pas comme anarchiste, contrairement Ă  ce qui a pu courir sur le web, mĂȘme si les anarchistes en forment le contingent le plus important (environ 2/3). C’est ici que j’ai rencontrĂ© le militant biĂ©lorusse dont le visage et le nom ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ©s dans la presse de son pays d’origine.

Il m’a semblĂ© capital de donner la parole Ă  un reprĂ©sentant de la classe ouvriĂšre ukrainienne. J’ai ainsi rencontrĂ© Iouri SamoĂŻlov, militant chevronnĂ© dont l’expĂ©rience force le respect, et membre du « Mouvement social ». Ancien mineur, celui-ci a militĂ© dans des syndicats libres depuis les annĂ©es 1990, ce qui lui a notamment valu de voir sa tĂȘte mise Ă  prix par un oligarque notoire. Je ne dĂ©sespĂšre pas qu’il prenne un jour la plume et Ă©crive ses MĂ©moires !

Enfin, je tiens Ă  souligner que l’absence de femmes dans le film n’est en aucun cas due Ă  une nĂ©gligence. Mais, lors de mon sĂ©jour, je n’ai pas rencontrĂ© de femme militante combattante acceptant de parler face camĂ©ra. C’est regrettable, mais rĂ©vĂ©lateur : il existe une division genrĂ©e des tĂąches jusque dans la guerre et l’armĂ©e ukrainienne ; ce n’est pas les YPG-YPJ.

Les personnes que tu as interrogées ont des orientations politiques fortement marquées « à gauche », pourquoi ce choix ?

D’abord, parce que celles-ci sont absentes des mĂ©dias qui, comme Ă  l’accoutumĂ©e, privilĂ©gient l’émotionnel et le spectaculaire au dĂ©triment du politique et de l’explicatif. On peut comprendre que les mĂ©dias mainstream n’ait que peu d’intĂ©rĂȘt pour cette poignĂ©e de militants, que le sujet ne soit guĂšre vendeur. Mais certains mĂ©dias de gauche, qui cherchent souvent Ă  rendre l’Ukraine coresponsable de cette guerre, taisent volontairement leur existence. L’Humanité a, par exemple, rencontrĂ© Taras Bilous. Mais, ses dĂ©clarations ne collant Ă  la ligne de ce journal, son interview n’a tout simplement pas Ă©tĂ© publiĂ©e.

Ensuite, des photos avaient commencĂ© Ă  circuler sur une mystĂ©rieuse unitĂ© anarchiste. Je sais d’expĂ©rience que les photos diffusĂ©es sur les rĂ©seaux sociaux en temps de guerre sont souvent trompeuses. De combien d’unitĂ©s fictives n’a-t-on pas entendu parler au Rojava ! Je voulais donc voir quelle Ă©tait la rĂ©alitĂ© de cette unitĂ©, quelle Ă©tait la place des rĂ©volutionnaires, toutes tendances confondues, dans cette guerre.

Enfin, je souhaitais que les militants ukrainiens engagés dans la guerre aient la possibilité de répondre aux questions et critiques qui sont souvent formulées par la gauche en Europe.

Plusieurs d’entre eux se rĂ©fĂšrent au mouvement anarchiste, libertaire ; d’autres qu’on appellerait ici « communistes rĂ©volutionnaires », certains ont plutĂŽt une pratique syndicaliste. Que disent-ils du soutien international rĂ©el de ces diffĂ©rents courants ?

Les anarchistes sont globalement satisfaits du soutien qui leur est apportĂ©. Il faut dire que les photos de « l’unitĂ© anarchiste » ont beaucoup circulĂ© et ont suscitĂ© la sympathie de beaucoup d’anarchistes. D’autant que certains jouent habilement de la lĂ©gende de Nestor Makhno. Des anarchistes renvoient certes dos-Ă -dos « les nĂ©onazis ukrainiens » et la « Russie fasciste », mais cette tendance semble minoritaire, ou du moins est perçue comme telle en Ukraine.

Les « communistes rĂ©volutionnaires » (qui ne se dĂ©finissent pas comme tels, vue la connotation du mot « communiste » en Ukraine) sont les plus critiques envers leurs organisations sƓurs. Ils regrettent que nombre d’organisations socialistes, trotskystes ou autres reprennent rĂ©guliĂšrement les arguments de la Russie dans une version plus ou moins Ă©dulcorĂ©e. La position du SWP britannique, notamment, qui appelle cyniquement Ă  s’opposer aux livraisons d’armes Ă  l’Ukraine pour que la guerre se termine au plus vite (au bĂ©nĂ©fice de la Russie), suscite la colĂšre. Il faut noter que les positions des socialistes rĂ©volutionnaires Ă©trangers sont souvent perçues comme unanimement anti-ukrainiennes, ce qui n’est pas le cas. D’oĂč l’importance, me semble-t-il, de maintenir ou d’établir des liens avec les organisations sur place et, surtout, de participer Ă  des actions concrĂštes de solidaritĂ©.

Iouri SamoĂŻlov m’a dit ĂȘtre content du soutien des organisations syndicales europĂ©ennes avec lesquelles il est en contact (dont la CGT et Solidaires). Il regrette toutefois que les syndicats russes, Ă  l’exception d’un syndicat d’enseignants, aient unanimement saluĂ© l’invasion russe ou, Ă  tout le moins, aient observĂ© un silence approbateur. Ce qui en dit long sur la prise en main des appareils syndicaux en Russie.

Tu as Ă©crit un livre, Kurdistan : il Ă©tait une fois la rĂ©volution, qui va ĂȘtre trĂšs prochainement publiĂ©. Quelles similitudes vois-tu entre ces deux combats, quelles diffĂ©rences aussi ?

Dans les deux cas, on peut dire qu’il s’agit de guerres dĂ©fensives et « populaires », dans le sens oĂč le soutien aux objectifs fixĂ©s y est trĂšs large. Le rejet de l’invasion russe fait Ă  peu prĂšs consensus, y compris chez ceux que l’on taxait hier de « pro-russes ». Vouloir un rapprochement stratĂ©gique, culturel et « civilisationnel » avec la Russie et ĂȘtre annexĂ©s par la force, voir des villes rasĂ©es, des civils exĂ©cutĂ©s sommairement sont deux choses diffĂ©rentes. Le revirement des militants de Borot’ba, hier volontaires dans le Donbass, est significatif Ă  cet Ă©gard.

Mais lĂ  s’arrĂȘte la comparaison. La guerre imposĂ©e au Rojava par l’ASL, Daech, le rĂ©gime syrien et la Turquie l’a Ă©tĂ© suite Ă  une rĂ©volution populaire et une insurrection armĂ©e. Il s’agissait de dĂ©fendre des acquis rĂ©volutionnaires contre des acteurs le plus souvent « intra-Ă©tatiques » (Ă  l’exception de la Turquie), contre son propre gouvernement. Dans le cas de l’Ukraine, nous avons affaire Ă  un conflit inter-Ă©tatique dictĂ© par les intĂ©rĂȘts gĂ©ostratĂ©giques d’un « empire russe » en volontĂ©. Il y a certes un agresseur et un agressĂ©, un État monolithique contre un État pluriel, mais la guerre n’a pas Ă©tĂ© provoquĂ©e par une rĂ©volution sociale en Ukraine. La Russie souhaite conquĂ©rir un territoire, et non Ă©touffer une rĂ©volution qui la menacerait dans son existence. Il est bon de rappeler que le systĂšme oligarchique, corrompu et mafieux en Ukraine n’a hĂ©las que fort peu Ă©tĂ© Ă©branlĂ© par le mouvement du MaĂŻdan de 2013-2014.

Le reprĂ©sentant du syndicat des mineurs explique qu’aprĂšs la guerre, aprĂšs que les gens auront fait l’expĂ©rience de leur pouvoir d’agir, il y aura « un grand mouvement de contestation contre l’ordre Ă©tabli ». De tes diffĂ©rentes conversations que tu as pu avoir en Ukraine, qu’en penses-tu ?

Cela est difficile Ă  dire. Il existe une frustration certaine due au fait que les revendications de 2014 n’ont jamais Ă©tĂ© satisfaites. La classe politique est aussi corrompue qu’auparavant, les mafias opĂšrent toujours librement et le boom Ă©conomique promis par les libĂ©raux se fait attendre. Beaucoup nourrissaient nombre de griefs avant le 24 fĂ©vrier, mais l’invasion russe a fait passer la soif de rĂ©formes sociales au second plan. Les critiques envers V. Zelensky et le personnel politique, les clans d’oligarques existent toujours, mais elles sont plus discrĂštes car nul ne souhaite donner d’arguments Ă  l’ennemi dans ce qui est vĂ©cu comme une guerre existentielle.

Depuis 2014, les gouvernements ukrainiens ont d’ailleurs souvent utilisĂ© la guerre pour dĂ©tourner l’attention des Ă©lĂ©ments sociaux potentiellement dĂ©stabilisateurs (notamment l’extrĂȘme-droite). Pourtant, la volontĂ© de changements sociaux est lĂ , l’écart entre les richesses du pays et le niveau de vie saute aux yeux et la spĂ©culation, qui pose de graves problĂšmes de ravitaillement, est de plus en plus insupportable. « On gagne la guerre, et ensuite on demandera des comptes » est une phrase que j’ai rĂ©guliĂšrement entendue.

Donc oui, je crois que des changements radicaux seront inĂ©vitables. Reste Ă  savoir s’ils se feront par en-haut ou par en-bas. V. Zelensky pourrait profiter de son autoritĂ© pour purger l’administration et l’économie des Ă©lĂ©ments « intermĂ©diaires » les plus corrompus. Mais il est possible que les Ukrainiens reprennent le chemin de la rue, comme ils l’ont fait en 2013-2014, avec, cette fois, des armes dans les mains, l’expĂ©rience du combat et une rage proportionnelle au nombre de tuĂ©s. Cependant, dans ce cas, je pense que ces revendications sociales seront justifiĂ©es, comme en 2014, par une rhĂ©torique nationale et libĂ©rale (« libĂ©rer le marché » en virant des oligarques parasitaires et non patriotes). Mais rien n’est encore jouĂ© Ă©videmment et il est assez vain de se livrer, pour le moment, Ă  des conjectures sur un avenir plus qu’incertain.

« Je souhaitais que les militants ukrainiens engagés dans la guerre aient la possibilité de répondre aux questions et critiques qui sont souvent formulées par la gauche en Europe »