Enguerran Carrier Patrick Le Tréhondat Christian Mahieux
Enguerran Carrier a rĂ©alisé Lâarme Ă gauche : 23 minutes de tĂ©moignages de militants dâUkraine et de BiĂ©lorussie, qui expliquent leur engagement dans la rĂ©sistance ukrainienne. Fort utile. Il est aussi lâauteur de Kurdistan : il Ă©tait une fois la rĂ©volution, Ă paraitre aux Ă©ditions Syllepse. Les Brigades Ă©ditoriales de solidaritĂ© lâont interviewĂ©.
Pour rĂ©aliser ce reportage, tu tâes rendu en Ukraine. Peux-tu nous parler de ce voyage et de ton sĂ©jour lĂ -bas, et nous dire deux mots sur ton itinĂ©raire personnel, ce qui tâa amenĂ© lĂ -bas ?
Je suis liĂ© de plus ou moins prĂšs Ă lâUkraine depuis une bonne quinzaine dâannĂ©es. Liens affectifs, amicaux, politiques qui mâont amenĂ© Ă apprendre lâukrainien. Le mouvement du MaĂŻdan avait dĂ©jĂ rĂ©vĂ©lĂ©, en France, Ă quel point lâUkraine Ă©tait mĂ©connue : les mĂ©dias, les militants avaient souvent une lecture binaire et caricaturale des Ă©vĂšnements (rĂ©volution civique vs coup dâĂtat fasciste) car ne disposant pas de connaissances minimales sur le pays. Jâai Ă©galement combattu dans les rangs des YPG entre 2015 et 2018.
Lorsque la Russie a envahi lâUkraine, il Ă©tait inconcevable de rester en spectateur passif. Jâai cherchĂ© des moyens dâagir positivement, ne souhaitant pas combattre moi-mĂȘme, et lâoccasion mâa Ă©tĂ© donnĂ©e, un peu par hasard, de partir en tant que journaliste indĂ©pendant sur place.
Peux-tu nous présenter les personnes que tu as interrogées dans cette vidéo ?
Jâai dâabord rencontrĂ© des membres de lâorganisation anarchiste le « Drapeau noir » (Đ§ĐŸŃĐœĐžĐč ĐĄŃŃĐł), de Lviv. Il sâagit de Dmytro et Anton, qui ont fait le choix de rejoindre la DĂ©fense territoriale Ă lâĂ©poque oĂč une attaque russe semblait imminente sur la ville. Il ont Ă©tĂ© rejoints, dans leur unitĂ©, par Taras Bilous, lâun des dirigeants du « Mouvement social » (ĐĄĐŸŃŃалŃĐœĐžĐč Đ ŃŃ ) que vous connaissez bien. Dâautres anarchistes ont fait le choix de crĂ©er une unitĂ© spĂ©cifique dans la DĂ©fense territoriale. Celle-ci est composĂ©e principalement de militants russes, biĂ©lorusses et de nombreux autres pays. PrĂ©cisons en passant que lâunitĂ© ne se revendique pas comme anarchiste, contrairement Ă ce qui a pu courir sur le web, mĂȘme si les anarchistes en forment le contingent le plus important (environ 2/3). Câest ici que jâai rencontrĂ© le militant biĂ©lorusse dont le visage et le nom ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ©s dans la presse de son pays dâorigine.
Il mâa semblĂ© capital de donner la parole Ă un reprĂ©sentant de la classe ouvriĂšre ukrainienne. Jâai ainsi rencontrĂ© Iouri SamoĂŻlov, militant chevronnĂ© dont lâexpĂ©rience force le respect, et membre du « Mouvement social ». Ancien mineur, celui-ci a militĂ© dans des syndicats libres depuis les annĂ©es 1990, ce qui lui a notamment valu de voir sa tĂȘte mise Ă prix par un oligarque notoire. Je ne dĂ©sespĂšre pas quâil prenne un jour la plume et Ă©crive ses MĂ©moires !
Enfin, je tiens Ă souligner que lâabsence de femmes dans le film nâest en aucun cas due Ă une nĂ©gligence. Mais, lors de mon sĂ©jour, je nâai pas rencontrĂ© de femme militante combattante acceptant de parler face camĂ©ra. Câest regrettable, mais rĂ©vĂ©lateur : il existe une division genrĂ©e des tĂąches jusque dans la guerre et lâarmĂ©e ukrainienne ; ce nâest pas les YPG-YPJ.
Les personnes que tu as interrogées ont des orientations politiques fortement marquées « à gauche », pourquoi ce choix ?
Dâabord, parce que celles-ci sont absentes des mĂ©dias qui, comme Ă lâaccoutumĂ©e, privilĂ©gient lâĂ©motionnel et le spectaculaire au dĂ©triment du politique et de lâexplicatif. On peut comprendre que les mĂ©dias mainstream nâait que peu dâintĂ©rĂȘt pour cette poignĂ©e de militants, que le sujet ne soit guĂšre vendeur. Mais certains mĂ©dias de gauche, qui cherchent souvent Ă rendre lâUkraine coresponsable de cette guerre, taisent volontairement leur existence. LâHumanité a, par exemple, rencontrĂ© Taras Bilous. Mais, ses dĂ©clarations ne collant Ă la ligne de ce journal, son interview nâa tout simplement pas Ă©tĂ© publiĂ©e.
Ensuite, des photos avaient commencĂ© Ă circuler sur une mystĂ©rieuse unitĂ© anarchiste. Je sais dâexpĂ©rience que les photos diffusĂ©es sur les rĂ©seaux sociaux en temps de guerre sont souvent trompeuses. De combien dâunitĂ©s fictives nâa-t-on pas entendu parler au Rojava ! Je voulais donc voir quelle Ă©tait la rĂ©alitĂ© de cette unitĂ©, quelle Ă©tait la place des rĂ©volutionnaires, toutes tendances confondues, dans cette guerre.
Enfin, je souhaitais que les militants ukrainiens engagés dans la guerre aient la possibilité de répondre aux questions et critiques qui sont souvent formulées par la gauche en Europe.
Plusieurs dâentre eux se rĂ©fĂšrent au mouvement anarchiste, libertaire ; dâautres quâon appellerait ici « communistes rĂ©volutionnaires », certains ont plutĂŽt une pratique syndicaliste. Que disent-ils du soutien international rĂ©el de ces diffĂ©rents courants ?
Les anarchistes sont globalement satisfaits du soutien qui leur est apportĂ©. Il faut dire que les photos de « lâunitĂ© anarchiste » ont beaucoup circulĂ© et ont suscitĂ© la sympathie de beaucoup dâanarchistes. Dâautant que certains jouent habilement de la lĂ©gende de Nestor Makhno. Des anarchistes renvoient certes dos-Ă -dos « les nĂ©onazis ukrainiens » et la « Russie fasciste », mais cette tendance semble minoritaire, ou du moins est perçue comme telle en Ukraine.
Les « communistes rĂ©volutionnaires » (qui ne se dĂ©finissent pas comme tels, vue la connotation du mot « communiste » en Ukraine) sont les plus critiques envers leurs organisations sĆurs. Ils regrettent que nombre dâorganisations socialistes, trotskystes ou autres reprennent rĂ©guliĂšrement les arguments de la Russie dans une version plus ou moins Ă©dulcorĂ©e. La position du SWP britannique, notamment, qui appelle cyniquement Ă sâopposer aux livraisons dâarmes Ă lâUkraine pour que la guerre se termine au plus vite (au bĂ©nĂ©fice de la Russie), suscite la colĂšre. Il faut noter que les positions des socialistes rĂ©volutionnaires Ă©trangers sont souvent perçues comme unanimement anti-ukrainiennes, ce qui nâest pas le cas. DâoĂč lâimportance, me semble-t-il, de maintenir ou dâĂ©tablir des liens avec les organisations sur place et, surtout, de participer Ă des actions concrĂštes de solidaritĂ©.
Iouri SamoĂŻlov mâa dit ĂȘtre content du soutien des organisations syndicales europĂ©ennes avec lesquelles il est en contact (dont la CGT et Solidaires). Il regrette toutefois que les syndicats russes, Ă lâexception dâun syndicat dâenseignants, aient unanimement saluĂ© lâinvasion russe ou, Ă tout le moins, aient observĂ© un silence approbateur. Ce qui en dit long sur la prise en main des appareils syndicaux en Russie.
Tu as Ă©crit un livre, Kurdistan : il Ă©tait une fois la rĂ©volution, qui va ĂȘtre trĂšs prochainement publiĂ©. Quelles similitudes vois-tu entre ces deux combats, quelles diffĂ©rences aussi ?
Dans les deux cas, on peut dire quâil sâagit de guerres dĂ©fensives et « populaires », dans le sens oĂč le soutien aux objectifs fixĂ©s y est trĂšs large. Le rejet de lâinvasion russe fait Ă peu prĂšs consensus, y compris chez ceux que lâon taxait hier de « pro-russes ». Vouloir un rapprochement stratĂ©gique, culturel et « civilisationnel » avec la Russie et ĂȘtre annexĂ©s par la force, voir des villes rasĂ©es, des civils exĂ©cutĂ©s sommairement sont deux choses diffĂ©rentes. Le revirement des militants de Borotâba, hier volontaires dans le Donbass, est significatif Ă cet Ă©gard.
Mais lĂ sâarrĂȘte la comparaison. La guerre imposĂ©e au Rojava par lâASL, Daech, le rĂ©gime syrien et la Turquie lâa Ă©tĂ© suite Ă une rĂ©volution populaire et une insurrection armĂ©e. Il sâagissait de dĂ©fendre des acquis rĂ©volutionnaires contre des acteurs le plus souvent « intra-Ă©tatiques » (Ă lâexception de la Turquie), contre son propre gouvernement. Dans le cas de lâUkraine, nous avons affaire Ă un conflit inter-Ă©tatique dictĂ© par les intĂ©rĂȘts gĂ©ostratĂ©giques dâun « empire russe » en volontĂ©. Il y a certes un agresseur et un agressĂ©, un Ătat monolithique contre un Ătat pluriel, mais la guerre nâa pas Ă©tĂ© provoquĂ©e par une rĂ©volution sociale en Ukraine. La Russie souhaite conquĂ©rir un territoire, et non Ă©touffer une rĂ©volution qui la menacerait dans son existence. Il est bon de rappeler que le systĂšme oligarchique, corrompu et mafieux en Ukraine nâa hĂ©las que fort peu Ă©tĂ© Ă©branlĂ© par le mouvement du MaĂŻdan de 2013-2014.
Le reprĂ©sentant du syndicat des mineurs explique quâaprĂšs la guerre, aprĂšs que les gens auront fait lâexpĂ©rience de leur pouvoir dâagir, il y aura « un grand mouvement de contestation contre lâordre Ă©tabli ». De tes diffĂ©rentes conversations que tu as pu avoir en Ukraine, quâen penses-tu ?
Cela est difficile Ă dire. Il existe une frustration certaine due au fait que les revendications de 2014 nâont jamais Ă©tĂ© satisfaites. La classe politique est aussi corrompue quâauparavant, les mafias opĂšrent toujours librement et le boom Ă©conomique promis par les libĂ©raux se fait attendre. Beaucoup nourrissaient nombre de griefs avant le 24 fĂ©vrier, mais lâinvasion russe a fait passer la soif de rĂ©formes sociales au second plan. Les critiques envers V. Zelensky et le personnel politique, les clans dâoligarques existent toujours, mais elles sont plus discrĂštes car nul ne souhaite donner dâarguments Ă lâennemi dans ce qui est vĂ©cu comme une guerre existentielle.
Depuis 2014, les gouvernements ukrainiens ont dâailleurs souvent utilisĂ© la guerre pour dĂ©tourner lâattention des Ă©lĂ©ments sociaux potentiellement dĂ©stabilisateurs (notamment lâextrĂȘme-droite). Pourtant, la volontĂ© de changements sociaux est lĂ , lâĂ©cart entre les richesses du pays et le niveau de vie saute aux yeux et la spĂ©culation, qui pose de graves problĂšmes de ravitaillement, est de plus en plus insupportable. « On gagne la guerre, et ensuite on demandera des comptes » est une phrase que jâai rĂ©guliĂšrement entendue.
Donc oui, je crois que des changements radicaux seront inĂ©vitables. Reste Ă savoir sâils se feront par en-haut ou par en-bas. V. Zelensky pourrait profiter de son autoritĂ© pour purger lâadministration et lâĂ©conomie des Ă©lĂ©ments « intermĂ©diaires » les plus corrompus. Mais il est possible que les Ukrainiens reprennent le chemin de la rue, comme ils lâont fait en 2013-2014, avec, cette fois, des armes dans les mains, lâexpĂ©rience du combat et une rage proportionnelle au nombre de tuĂ©s. Cependant, dans ce cas, je pense que ces revendications sociales seront justifiĂ©es, comme en 2014, par une rhĂ©torique nationale et libĂ©rale (« libĂ©rer le marché » en virant des oligarques parasitaires et non patriotes). Mais rien nâest encore jouĂ© Ă©videmment et il est assez vain de se livrer, pour le moment, Ă des conjectures sur un avenir plus quâincertain.