Un nazi au Parlement : le révisionnisme appliqué à la Seconde Guerre mondiale aux premières loges

Nous sommes en train de réécrire cyniquement l’histoire en vue de servir des intérêts politiques contemporains. Si on suit le fil rouge du révisionnisme appliqué à la Seconde Guerre mondiale au Canada, les révélations sont aussi effarantes qu’effrayantes.

Le 22 septembre, le Premier ministre Justin Trudeau a reçu le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Ce dernier, qui poursuit sa campagne visant à consolider le soutien de l’Occident dans un contexte où la contre-offensive de son armée faiblit, a été invité à s’adresser au Parlement canadien.

Présent à cette occasion, assis dans la galerie des visiteurs de la Chambre des communes, se trouvait un ancien combattant nazi de 98 ans, du nom de Yaroslav Hunka.

Les parlementaires de tous les partis et Justin Trudeau lui-même ont salué Monsieur Hunka comme un invité d’honneur. Le président de la Chambre, Anthony Rota, a présenté M. Hunka comme un « héros » et un « vétéran de la Seconde Guerre mondiale » qui a « participé aux combats... contre les Russes ». Monsieur Rota a ensuite déclaré que la Chambre des Communes « le remerciait pour tous les services qu’il a rendus » dans la lutte contre les Russes pendant la Seconde Guerre mondiale. Ni M. Rota ni personne d’autre dans l’assistance n’a eu la présence d’esprit de soulever l’évidence, à savoir que ceux qui ont combattu la Russie pendant la guerre étaient presque exclusivement des nazis.

Non seulement personne n’a semblé remarquer cette omission choquante, mais la Chambre des communes au complet, de même que le président Zelensky, se sont levés pour applaudir M. Hunka, qui a servi dans la 14e division SS de Galicie. Peu avant la fin de la guerre, cette unité avait été rebaptisée « Première division ukrainienne » pour gommer le lien avec la Waffen-SS, l’aile militaire du parti nazi. Or, c’est un fait que la division SS de Galicie « embrassait et servait l’idéologie d’Adolf Hitler et du chef SS Heinrich Himmler ».

M. Hunka ne se repent pas des années qu’il a passées à combattre pour l’Allemagne hitlérienne. Sur un blogue en l’honneur des vétérans ukrainiens de sa division, il a fièrement affiché des photos de lui en uniforme et y est aussi allé d’un billet où il décrit la période d’occupation nazie de 1941 à 1943 comme « les années les plus heureuses de sa vie ».

Maintenant que les médias dénoncent les honneurs rendus à un nazi par le gouvernement canadien, les politiciens n’ont de cesse de trouver des coupables sur qui jeter le blâme. M. Rota a assumé la responsabilité de l’invitation de M. Hunka, mais sa déclaration selon laquelle la décision d’inviter celui-ci était « entièrement la sienne » est difficile à prendre pour argent comptant. Il y a tout lieu de penser que le cabinet du Premier ministre s’est acquitté d’une vérification minutieuse des antécédents de chaque invité officiel convié à assister à un discours prononcé par un chef d’État étranger à la Chambre des communes (et à plus forte raison lorsqu’il s’agit d’une personne dont il a été prévu de souligner la présence).

Comme on pouvait s’y attendre, le chef du Parti conservateur, Pierre Poilievre, tient Justin Trudeau pour responsable, l’accusant d’avoir permis à l’ancien combattant nazi d’assister à la séance parlementaire. Mais il n’est pas évident de rejeter la faute sur une seule personne, sachant que le Parlement tout entier - et pas seulement MM. Rota ou Trudeau - a gratifié M. Hunka d’une ovation debout lorsque le temps est venu de le présenter.

En réalité, le révisionnisme historique au Canada a des racines beaucoup plus profondes ; le « faux-pas » politique en question n’est que la pointe de l’iceberg.

On trouve aujourd’hui au Canada de nombreuses statues en l’honneur de la division SS de Galicie, dont un buste en bronze de l’Ukrainien Roman Shukhevych, qui a œuvré pour l’Holocauste, à Edmonton. Lorsque quelqu’un a vandalisé la statue de ce personnage l’an dernier en y inscrivant les mots « ACTUAL NAZI », les médias canadiens n’ont pas relayé l’accusation et se sont abstenus de revenir sur le passé de ce criminel de guerre nazi. La couverture médiatique s’est principalement concentrée sur l’acte de vandalisme en tant que tel, tandis que les principaux organes d’information, tels que CTV et CBC, au lieu de clouer Roman Shukhevych au pilori, ont tergiversé, notant dans des bulletins de nouvelles que ce dernier avait joué un rôle « controversé dans l’histoire » et était « loué par certains en tant que chef militaire ukrainien ».

Lorsque la vice-première ministre Chrystia Freeland a été photographiée l’année dernière en train de brandir le drapeau de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) - un groupe notoire de collaborateurs nazis - l’Ottawa Citizen a publié un article révoltant pétri de révisionnisme appliqué à l’Holocauste dans lequel on prenait le parti de l’OUN.

Et lorsqu’un cénotaphe de la région de Toronto rendant hommage à la division SS de Galicie a été vandalisé (quelqu’un y a inscrit les mots « Nazi war monument ») en 2020, la police de l’Ontario a déclaré enquêter sur ce graffiti en considérant l’acte comme un « crime haineux ».

De nombreux groupes, y compris des organisations juives nationales, ont tenté d’attirer l’attention sur la réhabilitation rampante des criminels de guerre nazis au Canada. Il n’empêche que certains éléments des médias et de la classe politique continuent d’excuser les crimes des collaborateurs nazis ukrainiens, en particulier à la suite de l’invasion russe.

L’attitude conciliante du Canada à l’égard des collaborateurs nazis ukrainiens remonte à bien plus loin que ce dont a conscience une bonne partie de l’opinion publique canadienne. Les pays occidentaux ont accueilli des membres de l’OUN et de la division SS de Galicie, qui se sont comptés en milliers au tournant de 1950. Le Canada a pour sa part reçu sur son sol entre 1200 et 2000 vétérans de la division de Galicie, et il y a tout lieu de croire que Yaroslav Hunka était l’un d’eux.

Même Timothy Snyder, un fervent défenseur du nationalisme ukrainien et partisan de la théorie anticommuniste du « double génocide », a décrit les actions de l’OUN en Pologne comme « non pas des opérations militaires, mais du nettoyage ethnique ». Il a notamment écrit ceci :

Les partisans ukrainiens et leurs alliés ont brûlé des maisons et abattu ceux qui en sortaient, ont obligé les gens à se mettre à couvert dans leurs habitations et ont utilisé des faucilles et des fourches pour tuer ceux qu’ils capturaient à l’extérieur. Des églises remplies de fidèles ont été réduites en cendres. Les partisans ont paradé avec des corps décapités, crucifiés, démembrés ou éventrés pour pousser les Polonais restants à la fuite.

Le Congrès juif canadien a condamné la politique d’ouverture du gouvernement aux collaborateurs nazis ukrainiens après la guerre. Cela étant, le Canada a été épinglé pour son «  laxisme dans la poursuite des accusés de crimes de guerre » dans une manchette du New York Times où le Canada était traité de « refuge pour les criminels nazis  ». Avec un passé aussi lourd, il n’est pas surprenant qu’il y ait autant de statues à la gloire de nazis sur le sol canadien.

En 2009, le Parlement canadien a voté à l’unanimité pour la désignation du 23 août comme Journée du ruban noir. La Journée du ruban noir vise à mettre sur le même plan les crimes du nazisme et les actions des forces communistes et à faire comme si les agissements des forces nazies étaient comparables aux interventions des troupes soviétiques qui les ont vaincues.

Or, c’est là mal connaître l’histoire. Comme l’écrit Taylor Noakes : « Les victimes du nazisme ne peuvent pas, et ne doivent pas, être mises dans le même sac que les soi-disant victimes du communisme. Les "victimes" des forces soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale étaient des nazis et des collaborateurs de ceux-ci, ainsi que divers États fascistes fantoches qui s’étaient alliés à Hitler ».

En allant au fond des choses, on voit que l’adoption par le Canada de la Journée du ruban noir représente « une réécriture délibérée de l’histoire visant à accommoder intérêts géopolitiques contemporains ». On a, selon Monsieur Noakes, affaire à une démarche « délibérément conçue pour relativiser l’Holocauste et même l’ensemble de la Seconde Guerre mondiale », le but visé étant de faire paraître les forces communistes comme aussi mauvaises, voire pires, que les nazis.

La décision du Parlement de mettre à l’honneur un nazi peut être considérée comme la dernière étape en date d’une tentative nationale de réécrire l’histoire de la Seconde Guerre mondiale afin de servir des objectifs politiques contemporains. Il est révélateur que M. Hunka ait été présenté comme quelqu’un qui « s’est battu contre les Russes ». Quels étaient ces Russes qui lui faisaient face, sous quel drapeau combattait-il et quelle était la cause du conflit ? Voilà autant de questions qui semblent laisser froide la Chambre. Le simple fait que cet homme se soit battu contre la Russie à un moment donné, quelle qu’en ait été la raison, s’avère un laissez-passer pour les grands honneurs.

Beaucoup de ceux qui ont acclamé M. Hunka se décrivent comme des libéraux qui se targuent de placer au sommet de leur échelle de valeurs la démocratie, les droits humains et la protection des marginaux. Reste que la tendance du gouvernement canadien à déformer l’histoire pour l’adapter à ses objectifs politiques contemporains – en l’occurrence la diabolisation de tout ce qui est russe – a ouvert la voie à un rapprochement stupéfiant avec un nazi impénitent.

Doit-on vraiment s’en étonner ? Après tout, les dirigeants canadiens ont longtemps excusé les crimes des collaborateurs nazis ukrainiens et ont longtemps quémandé le soutien des communautés d’extrême droite au sein de la diaspora européenne. Le spectacle désolant de vendredi à la Chambre est un aboutissement prévisible d’une politique gouvernementale délibérée s’échelonnant sur des décennies.

Owen Schalk est un rédacteur établi dans une région rurale du Manitoba. Il est l’auteur de Canada in Afghanistan : A story of military, diplomatic, political and media failure, 2003-2023. (Le Canada en Afghanistan : histoire d’un échec militaire, diplomatique, politique et médiatique, 2003-2023)

Traduction Johan Wallengren