Ukraine : Agir, le nouveau zine syndical étudiant

Author
Patrick Le Tréhondat
Date
February 15, 2024

Un an après sa fondation, février 2023, le syndicat étudiant ukrainien Action directe (Priama Diia) vient de publier le premier numéro d’Agir, le zine du syndicat. Quelques semaines auparavant, Action directe avait tenu son premier congrès et adopté un manifeste « Les étudiants sont la force de l’université ». Depuis un an, Action directe a organisé plusieurs mobilisations, le plus souvent victorieuses, en défense des droits et intérêts des étudiants ukrainiens.

Une année de luttes étudiantes

Début janvier 2024, Action directe faisait le bilan de ses activités en 2023 et citait parmi elles :

« Nous avons organisé une manifestation intitulée "Une semaine contre le fascisme", au cours de laquelle nous avons rappelé que l'opposition aux idéologies haineuses est toujours d'actualité. Nous nous sommes réunis pour des nettoyages [dans des parcs] afin de montrer que la protection de l'environnement est une question qui doit concerner tous les groupes sociaux, y compris les étudiants. En collaboration avec le conseil étudiant du département de psychologie de l'Université Karazin, nous avons préparé une brochure sur la lutte contre la violence psychologique de la part des enseignants. Nous avons lancé une action exigeant la réquisition de l'ambassade de Russie vide pour en faire centre de jeunesse accessible à tous. Nous avons participé à des manifestations contre la saisie du bâtiment universitaire KNUKiT [à Kyiv, livré à la spéculation immobilière de promoteurs] par des pillards qui se sont soldées par une victoire des étudiants. Nous avons contribué à la création du « Comité étudiant du 11 octobre » pour inspecter l'installation des fenêtres et des portes à l'Université nationale de Lviv, puis nous avons inspecté les abris des universités[1]. Nous avons participé à des manifestations contre la chauvine Iryna Farion, exigeant son renvoi de son poste de professeur à l'École polytechnique de Lviv. Nous avons organisé une manifestation au KIMA contre la décision de l'administration de facturer leurs absences aux cours aux étudiants »

Le Manifeste

Lors de son congrès, le syndicat a adopté un manifeste « Les étudiants sont la force de l’université ». Dans ce document Action directe revient sur la situation des étudiants en période de guerre et décline ses objectifs et stratégie syndicale.

« Dans le contexte de la guerre, où les étudiants sont impliqués dans la lutte contre l'impérialisme, y compris au front, l'Université est plus vulnérable que jamais. Nous, Priama Diia, syndicat étudiant indépendant, unissons les étudiants dans la lutte pour une éducation gratuite et de qualité. Les étudiants sont la force vive de l'Université et nous nous sentons responsables de son avenir... Dans le cadre d’une université de recherche, nous pouvons avoir un accès libre au savoir, dépasser les structures hiérarchiques de l'université et apprendre dès le départ à pratiquer la recherche et devenir créateurs de savoirs, et non devenir des consommateurs de connaissances. Dans ce système, la connaissance est un outil efficace pour la lutte de libération, et dans notre réponse à l'autoritarisme et à l'impérialisme » explique le syndicat. « Depuis les années 1990, les étudiants se battent pour un avenir meilleur, un nouveau système éducatif et des conditions de vie et d’études décentes. Les étudiants ont été confrontés à des politiques néolibérales impitoyables, à une privatisation criminelle avec des coupes dans les dépenses d'éducation. Toutes les tentatives des fondamentalistes du marché pour améliorer la situation de l'éducation se sont soldées par un échec, aggravant la crise» accuse le manifeste.

Concernant ses moyens d’action, le syndicat indique les différentes formes que peuvent prendre les luttes dans un pays en guerre et sous loi martiale :

« Protection et défense des droits. Le syndicat étudiant défend les intérêts et les droits de ses membres et des autres étudiants en situation difficile. Nous utilisons notamment des outils de défense juridique lorsque la situation l'exige. Nous veillons à ce que les membres des syndicats ne fassent pas l'objet de représailles en raison de leur militantisme. Les pétitions sont également l'un des moyens dont dispose le syndicat pour influer sur l’action des administrations et des responsables gouvernementaux.

Organisation des sections. Pour un travail efficace sur le terrain, nous créons des antennes dans les villes et les universités. Les sections sont autonomes et fonctionnent sur la base de la situation spécifique qui existe dans leur université et de la volonté de ses membres. (...)

Solidarité avec les syndicats indépendants et soutien aux initiatives progressistes. Pour aborder des questions spécifiques, le syndicat coopère avec d'autres mouvements qui partagent des valeurs et des objectifs similaires aux nôtres : lutte contre la discrimination, contre la marchandisation de l'éducation, etc. Parce que nous pensons que le mouvement étudiant fait partie du mouvement ouvrier au sens large Priama Diia accorde une attention particulière à la coopération avec les syndicats indépendants et les collectifs de travailleurs.

Manifestations, piquets, grèves, occupation des espaces étudiants et autres méthodes de lutte. Dans les situations où les méthodes mentionnées ci-dessus ne permettent pas la réalisation de ces objectifs, le syndicat se tourne vers l'action directe, la mobilisation des étudiants pour la défense collective de leurs intérêts.

Agir, le zine

Le zine qui compte plus de 80 pages est magnifiquement illustré par Katya Gritseva, étudiante syndicaliste à Lviv, qui explique dans l’éditorial « Le zine de cette année est consacré au thème de la façon dont les étudiants vivent et trouvent la force de militer en temps de guerre. Il contient divers textes d'expériences, peut-être vous retrouverez-vous dans l'une d'elles. Il n’est pas facile de vivre tout ce qui se passe dans notre pays. D'un côté, les bombardements, l'occupation, les déportations, et de l'autre les réductions des allocations, les expulsions des foyers, l'attitude révoltante de l'administration». Au sommaire, un entretien avec des syndicalistes d’Action directe revient sur les luttes étudiantes en cours et l’orientation syndicale d’Actions directe.  Artem Remizovski, étudiant, raconte « Comment j'ai rencontré la guerre, j'ai été déçu à l'université, et j'ai commencé à construire une utopie ». « Ce qui m’a vraiment énervé pendant les premiers mois de la guerre, c’était  mon impuissance. Je me détestais de ne pas pouvoir tirer, conduire une voiture, apporter de l'aide ou même donner du sang (à cause de ma santé)... Une chose qui m’a sauvé de la peur de la guerre et de l’impuissance à l’université a été le militantisme... Pour être honnête, j'ai décidé de devenir membre de l'organisation non pas par simple altruisme. C'était précisément un choix politique... À un moment donné, j’en ai eu marre d’être un utopiste solitaire, alors j’ai trouvé d’autres utopistes... La guerre est chaos et imprévisibilité, et c'est pourquoi il est encore plus important de ne pas oublier vos propres rêves et d’influencer le monde qui vous entoure. Tout ce que nous créons aujourd’hui nous facilitera la vie après la guerre. C’est ce qui me motive, malgré tout l’inconfort psychologique et le cynisme ambiant, à me battre pour une éducation meilleure et abordable pour tous » explique l’étudiant dans un témoignage émouvant. D’autres témoignages d’étudiants occupent de nombreuses pages du zine,  en particulier un entretien avec un étudiant de Kherson, déporté en Russie. Le zine interroge également ses lecteurs « Beaucoup de gens considèrent la Russie comme un état fasciste. Qu'en pensez-vous ? ». Des poèmes parcourent les pages suivantes, avant que  Mykhailo Samsonenko ne revienne sur « Rébellion 2023 : résumé des mobilisations de l'année ». « Dans la situation de guerre, qui a placé la majorité des étudiants dans une position sociale encore plus vulnérable qu'auparavant, et face aux conditions d'efforts constants des autorités et des administrations pour économiser sur le dos des étudiants,  brader les bâtiments et le territoire des universités, ignorer les mauvaises conditions d'études et de vie dans des dortoirs, la protestation étudiante est souvent presque le seul moyen de transmettre l'avis des usagers de l’éducation aux dirigeants et à la société en général. De plus en plus souvent, les étudiants refusent de tolérer l'arbitraire des administrations, se rassemblant devant les bâtiments universitaires et des autorités avec des affiches et des slogans audacieux, prouvant encore et encore que les droits sociaux ne sont pas simplement donnés ­ ils se gagnent dans la lutte. » Maria Sokolova avec ses « Quelques mots sur l’Université » explique de son côté que « comme vous pouvez le constater, vous êtes entré dans un endroit étonnant : l’Université. Il y a beaucoup de problèmes ici, mais ce que lui, et plutôt nous, étudiants, enseignants, professeurs et chercheurs, pouvons-nous donner mutuellement vaut du temps, des efforts et une lutte commune pour de meilleures conditions... Les images simples n'ont pas leur place à l'université, mais ce n'est pas un lieu pour de complexités ». Enfin, Maksym Schumakov, avec sa « Note sur le rôle de l'enseignement supérieur dans une reconstruction réussie d’après-guerre » prône « une réforme radicale » de l’université. Il explique que « c’est grâce à elle que l’on peut dessiner la silhouette d’une Ukraine d’après-guerre prospère, mais aussi offrir au monde un modèle de société nouvelle et plus démocratique. Et à l’épicentre de son développement se trouve le corps étudiant. »

Agir propose également en accès libre un jeu vidéo sur les problèmes que rencontre un étudiant dans son parcours universitaire, « La menace de commercialisation et de marchandisation pèse sur l’enseignement supérieur gratuit et accessible. Elle est poussée par les oligarques et l’administration des universités, convaincus que le savoir devrait être une marchandise accessible uniquement à des membres sélectionnés de la société. Mais les étudiants accepteront-ils de telles règles du jeu ? ».

« Le premier tirage du zine sera imprimé d’ici un mois, afin que tout le monde puisse obtenir sa copie papier gratuitement. Nous vous expliquerons comment obtenir un zine imprimé dans les prochaines publications, alors gardez un œil attentif sur les activités du seul syndicat étudiant indépendant d'Ukraine : Action Directe ! » conclut le syndicat

Le lien de téléchargement du pdf du zine en français est

https://drive.google.com/file/d/12R9pzoCEHgkClz_MdS_9BwDBNKpxSnTA/view?usp=sharing

en ukrainien

http://www.priama-diia.org/materials

Sur le mouvement étudiant ukrainien

Commons a produit une vidéo (10 min) sur l’histoire récente du mouvement syndical étudiant ukrainien.

  • Sur les mobilisations des années 2009-2010 et la fondation de Priama Diia (Action directe).
  • Sur sa (re) fondation en février 2023 et la récente lutte contre l’opération de spéculation immobilière sur les terrains d’une université à Kyiv.

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Notes

[1] À Lviv, les fenêtres brisées des dortoirs de l’université en juillet 2023 lors de bombardements russes n’avaient pas été remplacées en octobre et l’hiver approchant, le syndicat a exigé leur remplacement et organisé un contrôle sur le bon déroulement des travaux. Sur la question des abris, le syndicat a procédé à un audit des abris dans des universités et publié des rapports sur leur état.