Solidarité avec la résistance syndicale et populaire ukrainienne

Une priorité : le contact direct et la solidarité concrète

La solidarité avec la résistance syndicale et populaire ukrainienne, contre l’impérialisme russe et son armée, était bien présente lors des cinquièmes rencontres du Réseau syndical international de solidarité et de luttes. C’est la suite d’un engagement qui s’est manifesté dès les premiers jours de l’invasion et l’occupation russe, et qui s’est concrétisé par des liens avec diverses structures syndicales ukrainiennes: des syndicats de la métallurgie, de l’éducation, d’étudiant∙es, du ferroviaire, de la santé, etc. ; des organisations membres de la Confédération des syndicats indépendants d’Ukraine (KVPU) ou « autonomes » ; à Kyiv, à Lviv, à Kryvyï Rih… Ceci nous permet, depuis maintenant plus d’un an et demi que l’invasion, la guerre et la résistance durent, d’informer très régulièrement sur l’activité de nos camarades, de la faire connaître à travers nos différents pays.

Face à la situation que vivent les travailleuses et les travailleurs sur place, il faut du concret pour elles et eux. C’est ainsi que le Réseau syndical international de solidarité et de luttes a organisé trois convois syndicaux internationaux solidaires vers l’Ukraine: en avril et septembre 2022, en août 2023; L’Union syndicale Solidaires a pris part à chacun d’eux. Plusieurs des organisations membres du Réseau ont aussi organisé des initiatives similaires, seules ou dans d’autres cadres, à l’image de l’Union syndicale Solidaires avec le convoi de l’intersyndicale française, en janvier 2023.

Deux syndicalistes d’Ukraine à São Paulo

Deux syndicalistes d’Ukraine ont participé à la rencontre du Réseau, qui s’est tenue à São José dos Campos, dans l’État de São Paulo, du 10 au 12 septembre 2023. Youri Samoilov et Oksana Slobodiana étaient aussi au congrès de la CSP Conlutas, qui précédait ces cinquièmes rencontres du Réseau. Occasion durant presque une semaine de faire connaître la situation, les besoins, mais aussi la résistance et les actions revendicatives du peuple ukrainien : auprès des délégué∙es brésilien∙nes, mais aussi des représentantes et représentants des organisations syndicales d’Europe, d’Amérique du Sud, d’Amérique centrale, d’Amérique du Nord, d’Afrique, présent∙es à la rencontre du Réseau. Ce fut l’occasion pour Youri de discuter avec des métallurgistes en grève de São José dos Campos, pour Oksana d’échanger avec Ramon Vila, secrétaire de la fédération des syndicats SUD-Santé Sociaux en France ; deux exemples parmi beaucoup d’autres pour illustrer les échanges directs entre travailleurs, travailleuses, syndicalistes de diverses régions du monde ! Plusieurs prises de parole, tables rondes, interviews ont été réalisés, avec les traductions nécessaires sur place. Le site de la CSP Conlutas en reprend certaines, celui du Réseau syndical international de solidarité et de luttes les fera aussi connaître.

Youri Samoilov est à Kryvyï Rih; Oksana est infirmière à Lviv. Ces deux camarades ne prétendent pas parler « à la place » de tous les travailleurs et toutes les travailleuses d’Ukraine; ni même représenter tout le mouvement syndical. Mais il et elle témoignent de la réalité, du vécu de nos semblables sur place : celles et ceux qui ne vivent que de leur travail, et sont depuis plus d’un an et demi victimes de l’agression russe à laquelle ils et elles résistent, et cibles du patronat qui profite de la guerre pour faire avaliser par le gouvernement ses revendications en tant que classe sociale, celle des exploiteurs.

Oksana et Yuri s’adressent aux syndicalistes de tous les continents

Oksana Slobodiana est une des fondatrices du mouvement Sois comme Nina, créé en 2019 ; également, elle anime aujourd’hui le syndicat régional des travailleurs médicaux et des professionnels de la santé de Lviv. Elle nous a transmis ce message :

Les principaux moteurs de notre travail peuvent être résumés en deux mots, qui semblent n’être que des mots, mais qui ont un grand pouvoir : ces mots sont l’unité et la solidarité. Ce n’est que dans l’unité que le peuple ukrainien a survécu, et ce n’est que grâce à la solidarité internationale que nous luttons pour notre liberté. Nous vivons une époque où seule la solidarité permet à la lumière de vaincre les ténèbres. Nous l’avons bien compris et nous avons la volonté de poursuivre notre travail syndical. Nous comprenons que nous ne vivrons et ne travaillerons plus comme par le passé, que nos soldats meurent pour un avenir sans chaînes. […] Oui, c’est très difficile pour nous maintenant, car nous risquons d’être tués et détruits et nous devons aider et soutenir les personnes qui sont forcées de quitter leurs maisons et nous le faisons autant que nous le pouvons. […] Nous vous remercions de votre solidarité et votre attention, pour votre invitation et le soutien que vous nous apportez, c’est très important pour nous. Si nous voulons du changement, nous devons être solidaires et agir pour le changement que nous souhaitons. L’unité fait la force [1].

Oksana a décrit l’impact dévastateur de la guerre sur son pays, avec les destructions, les hôpitaux débordés et des personnes cherchant refuge dans des greniers de fortune. « Deux jours après [le début de l’attaque, le 24 février 2022], je suis allé travailler, vous savez, je travaille à l’hôpital, et là, j’ai dû me faire une injection intraveineuse pour surmonter la crise nerveuse que j’ai eue lorsque j’ai vu le grand nombre de personnes blessées et mutilées», nous a-t-elle dit. Elle a aussi illustré le fonctionnement quotidien dans les hôpitaux, qui dévoile une pratique autogestionnaire, un contrôle ouvrier, pas forcément théorisés mais bien réels; nous avons eu l’occasion d’en mentionner plusieurs exemples sur le site du Réseau [2].

Youri Petrovich Samoilov est président du syndicat des mineurs et responsable de l’union interprofessionnelle KVPU de la région de Kryvyï Rih. Comme il avait pu le faire déjà lors de la tournée européenne organisée par le Réseau syndical international de solidarité et de luttes en février 2023 [3], il a expliqué que « les convois ont joué un rôle crucial dans la fourniture d’une aide essentielle, notamment des vêtements, des générateurs, des bandages, et des outils utiles aux camarades qui sont au front. C’est quelque chose de très important qui a sauvé des vies. Et le fait que des camarades syndicalistes soient venu∙es sur place, pour nous amener tout cela mais aussi pour nous rencontrer, dès avril 2022 et plusieurs fois ensuite avec les convois syndicaux est très importants pour nous ». Youri a rappelé comment le patronat ukrainien et le gouvernement s’attaquaient aux droits des travailleurs et travailleuses, et les luttes collectives pour les défendre. En lien avec l’actualité plus récente, après l’attaque qui a abouti à l’effondrement de l’un des plus grands barrages du pays, Kakhovka, les travailleurs et travailleuses qui luttent contre l’invasion russe demandent de l’argent pour acheter des machines de forage afin de construire des puits : « L’eau distribuée aujourd’hui est impossible à utiliser pour la consommation, non seulement elle n’est pas potable, mais il n’est pas non plus possible de l’utiliser pour d’autres choses, même si elle est bouillie. Elle contient beaucoup de produits chimiques et d’impuretés », a souligné Youri. Les organisations membres du Réseau ont adopté une motion actant l’engagement de « collecter des fonds et des moyens pour l’achat d’une machine de forage pour les puits », afin d’aider « les mineurs et leurs familles à obtenir de l’eau potable pour les travailleurs et travailleuses de la ville de Kryvyï Rih ».

Solidaires avec la résistance syndicale et populaire ukrainienne et lutte contre les impérialismes

Lors de cette rencontre, les organisations membres du Réseau ont « confirmé leur soutien à la résistance syndicale et populaire ukrainienne, matérialisée notamment par les convois de solidarité ouvrière; nos camarades en Ukraine mènent la lutte contre l’impérialisme russe mais aussi contre les capitalistes de leur propre pays ». Cette solidarité syndicale internationale s’inscrit dans « leur opposition à tous les impérialismes, tous les blocs militaires à leur service à la militarisation du monde qui se traduit notamment par des budgets militaires toujours plus importants et une militarisation de la société ». Ce qu’on pourrait qualifier de « double besogne » – en clin d’œil à la charte d’Amiens à laquelle se réfère le syndicalisme dont se revendique Solidaires et bien d’autres organisations syndicales en France – est la ligne politique du Réseau syndical international de solidarité et de luttes depuis le début de la guerre en Ukraine. Il s’agit à la fois de :

  • soutenir celles et ceux qui, sur place en Ukraine, mais aussi en Russie ou au Bélarus, quand c’est possible, résistent à l’impérialisme russe, à l’occupation du territoire ukrainien par l’armée russe, aux déportations de populations vers la Russie ;
  • sans abandonner pour autant la lutte contre tous les impérialismes et leurs corollaires: main mise sur les richesses, humaines, naturelles, matérielles, culturelles des pays colonisés (ou « postcolonisés » ; budgets militaires démentiels (sans que l’aide à l’Ukraine, souvent plus proclamatoire que réelle, pèse pour beaucoup dans cette évolution) au détriment du financement des besoins de la population en matière de santé, éducation, transport, culture, etc. ; militarisation des sociétés, particulièrement de la jeunesse.

Pour le Réseau syndical international de solidarité et de luttes, le second point – la lutte contre tous les impérialismes – s’il ne doit pas être abandonné, ne doit pas servir de prétexte à passer sous silence le premier – la solidarité syndicale avec la résistance syndicale et populaire en Ukraine. Poser la question de la production et de la vente d’armes, débattre de la reconversion des usines d’armement, organiser et/ ou soutenir les mobilisations antimilitaristes, refuser la militarisation (notamment des jeunes, à l’exemple du service national universel en France), sont autant d’axes de travail, dans la durée, pour le mouvement syndical, dans une perspective d’émancipation sociale. Trop peu d’organisations syndicales s’y attellent d’ailleurs. Mais il faut dénoncer l’hypocrisie de celles et ceux qui « découvrent » ces sujets, pour refuser l’aide à la résistance syndicale et populaire ukrainienne.

Et maintenant ?

Le manifeste adopté à l’issue de cette rencontre mentionne « la solidarité internationale que le Réseau et ses organisations membres ont mise en œuvre lors des grandes luttes qui ont eu lieu cette année passée […] : la lutte contre la réforme de la sécurité sociale et des retraites en France ou en Espagne; les grèves pour de meilleurs salaires au Royaume-Uni ou au Venezuela ; la campagne d’aide aux travailleurs et travailleuses en Ukraine ; la défense des travailleurs et travailleuses migrant∙es et à toutes les personnes réfugiées ; les manifestations des peuples indigènes en Argentine, au Chili, au Brésil ou en Équateur ; la résistance palestinienne, sahraouie, zapatiste ou kurde ; la lutte des femmes iraniennes ; la lutte pour le droit à l’eau en France, en Uruguay ou au Mexique; et bien d’autres luttes de travailleurs et travailleuses dans le monde entier. Nous réaffirmons notre volonté collective de renforcer le Réseau et la solidarité internationale. À cette fin, nous appelons les organisations syndicales et populaires militantes qui sont d’accord avec ces principes à rejoindre le Réseau pour lutter pour un monde libre de toute oppression et de toute exploitation ».

Une motion spécifique à la situation au Bélarus a été adoptée :

Le régime du président Loukachenko persécute, réprime et emprisonne les travailleurs et travailleuses qui expriment des critiques à l’égard du gouvernement. Il pratique des méthodes de persécution idéologique et s’attaque aux droits sociaux et syndicaux fondamentaux. Il interdit les syndicats indépendants, les proscrit et emprisonne leurs dirigeants et dirigeantes; dans les usines et les lieux de travail, il persécute et réprime toute opinion contre le gouvernement exprimée par les travailleurs et travailleuses […] Le Réseau syndical international de solidarité et de luttes déclare son plein soutien aux syndicalistes indépendant∙es persécuté∙es et emprisonné∙es au Bélarus.

Le Réseau syndical international de solidarité et de luttes, avec ses trois convois syndicaux vers l’Ukraine a déjà permis de mettre à disposition de nos camarades syndicalistes sur place plusieurs tonnes de matériel : lunettes et caméras thermiques, drones, sacs et mate- las de couchage, tentes, générateur d’énergie, mât télescopique, alimentation électrique, connecteurs de différentes sortes, téléphones, torches, produits hygiéniques, répéteur GSM, commutateur téléphonique, nourriture, vitamines, etc.; ce fut aussi de forts moments de la solidarité ouvrière internationale [4].

Les contacts existent avec le Syndicat indépendant des mineurs d’Ukraine (NPGU) et l’Union interprofessionnelle KVPU de la région de Kryvyï Rih, avec le mouvement Sois comme Nina et le Syndicat régional des travailleurs médicaux et des professionnels de la santé de Lviv, avec le Syndicat des étudiantes et étudiants Priama Diia (Action directe), avec le Syndicat libre des cheminots d’Ukraine (VPZU), avec le Syndicat libre de l’enseignement et de la recherche en Ukraine (VPOND) de Kropivnitsky affilié à la KVPU, et aussi avec des mouvements féministes, écologistes, LGBTQI+, etc. [5]

Tout ceci est à poursuivre et amplifier. Ancrer ces activités dans celles d’un maximum de structures syndicales locales, professionnelles ou interprofessionnelles, est un enjeu pour un syndicalisme internationaliste et démocratique. La circulation de l’information y contribue, tout comme des initiatives du type « jumelage de syndicats ». Plus globalement, il faut s’attaquer à ce qu’on pourrait appeler une convergence des solidarités. L’appel du Réseau parle de l’Ukraine, de la Palestine, du Kurdistan, par exemple. Notre internationalisme, notre solidarité, ne se découpent pas en tranches : un des enjeux des prochains mois pourrait être de prendre des initiatives permettant d’agir ensemble auprès et avec les camarades de ces différentes régions. Le Réseau syndical international de solidarité et de luttes peut (doit) y contribuer !

Notes

[4] Réseau syndical de solidarité et de luttes, Solidarité syndicale en temps de guerre, Paris, Syllepse, 2022.