Il est très important que le débat sur l’aide européenne à la résistance militaire ukrainienne face à l’invasion coloniale russe puisse se poser à gauche dans toute sa complexité. Trop longtemps la guerre à l’Est a été un tabou, un impensé dans une large part de la gauche « anti-impérialiste ». Malheureusement, il aura fallu attendre que l’administration trumpiste renverse son alliance en faveur de la puissance impérialiste russe pour que ce débat puisse s’ouvrir. Aujourd’hui, en Ukraine, concrètement, la capacité de défense anti-aérienne s’en trouve profondément affaiblie, avec des très gros soupçons que les États-Unis de Donald Trump fournissent à la Russie des informations de renseignement sur la région de Koursk : la logistique, l’emplacement des dépôts et des bastions, ainsi que les mouvements des forces armées ukrainiennes. Cela se traduit par des attaques russes plus précises et plus massives à la fois sur les infrastructures critiques comme l’électricité et le gaz mais aussi sur les civils. Toute discussion qui passerait par-dessus (saltatoire) cette zone critique très sensible pourrait à bon droit être jugée comme révisionniste. Il s’agit de toujours partir de l’analyse concrète des situations réelles.
La carte blanche en question se donne trois objectifs : a) résister à la « frénésie militariste », b) privilégier la diplomatie et c) préserver la solidarité sociale. Du point de vue d’un anti-impérialisme politique, le premier et le dernier point d’attention sont louables et peuvent être partagés, discutés et amendés, tandis que le second point est hautement problématique. L’équivalence des trois soucis est une sorte de chantage qui peut être aisément démonté. Mais prenons les choses dans l’ordre.
D’abord sur la question du réarmement, que l’on soit pour, contre ou sous conditions, toute discussion sur la « défense européenne » qui nierait la réalité de l’offensive russe à l’Est de l’Ukraine, l’occupation et les tensions impérialistes en Moldavie/Transnistrie, l’ingérence russe dans les élections en Roumanie ou en Géorgie, la vassalisation de la Biélorussie, l’ingérence russo-israélienne en Syrie, etc. produirait un biais ethnocentrique dangereux. En effet, si on peut évidemment partager avec les auteurs de la carte blanche l’inquiétude face aux discours militaristes et pour tout dire essentiellement opportunistes des dirigeants libéraux européens face à l’offensive russe, nier la réalité de cette guerre, c’est-à-dire à la fois les intentions et les actions coloniales grands russes de Poutine, c’est faire peu de cas des réalités d’un nombre très importants de nos concitoyens Est-Européens qui n’ont pas le luxe de telles rêveries, qui n’ont pas le privilège d’une telle neutralité axiologique. On peut diverger sur le type de stratégies politiques pour mettre fin à cette guerre d’agression coloniale mais pas sur le réel de celle-ci. On notera l’usage très euphémisant du terme policier d’ « escalade » pour ne pas avoir à parler des bombardements des populations civiles, des massacres, des famines orchestrées, du siège des villes, des tortures, des viols, des pillages, mais aussi de la desukrainisation par le rapt et la rééducation d'enfants et d'adolescents (ayant mené la CPI à produire un mandat d'arrêt international contre Poutine), etc., c’est-à-dire pour masquer la dimension proprement coloniale de cette guerre. Les léopoldiens parlaient quant à eux des éléments « polémiques » liés à l’État Indépendant du Congo.
L’analyse pose ensuite un solide biais sur la réalité militaire de la guerre. Les auteurs ne semblent à aucun moment être en mesure de pouvoir poser la question de la couverture anti-aérienne des territoires ukrainiens soumis aux attaques russes. Pourtant, c’est cette couverture qui se trouve aujourd’hui durablement affaiblie par l’arrêt de l’aide militaire américaine dont on perçoit déjà depuis plusieurs jours les effets terribles. Les bombardements exterministes russes sur Marioupol, Vovtchansk, Marïnka, Bakhmout, Kharkiv, Tchernihiv, etc. sont pourtant récents et particulièrement bien documentés. Si pour nos auteurs, l’Ukraine est trop « blanche » pour permettre une analyse décoloniale, il suffira de recenser ce qu’aura donner en termes d’urbicide les destructions russes en Syrie pour comprendre ce que représente la capacité à contrôler le ciel face à l’armée russe en matière de prévention de crimes contre l’humanité. Personne en Ukraine ne croit aux « solutions miracles », surtout dans le cadre d’une guerre coloniale qui dure déjà depuis 2014 (pour ne parler que de la phase impérialiste la plus récente). Mais comme pour les Vietnamiens, pour les Syriens, pour les Palestiniens et pour l’ensemble des peuples qui subissent une guerre coloniale, de la capacité à repousser l’agresseur dépend sa propre survie. Cela peut sembler désespéré et pas suffisamment pragmatique aux monades libérales œconomicus mais c’est ainsi depuis les premiers jours de la colonisation. On ne soutien pas un peuple opprimé face à son envahisseur parce qu’il aurait des chances calculables de gagner à court terme (les fameuses « dividendes » de Macron) mais parce que, comme y a tant insisté Césaire, on sent de façon existentielle une humanité commue, parce qu’on sait d’une vérité historique que la paix des empires (la « prison des peuples » comme le disait Lénine) est synonyme de rapine et d’esclavage.
Il n’est pas vrai que les positions pacifistes seraient minoritaires en Belgique. Les manifestations massives du PTB contre l’armement de l’Ukraine en sont la preuve. Le sentiment anti-ukrainiens (y compris chez les assistants sociaux dans les CPAS), l’absence de solidarité due à l’inflation, le déni et les privilèges font qu’une très large majorité de belges sont contre la guerre. Ce n’est pas pour rien que l’extrême-droite pro-Poutine (comme le Vlaams Belang) fait des scores aussi importants en Europe. La tradition de collaboration et de « neutralisme » libéral face aux menées impérialistes est par ailleurs très importante en Belgique (Léopold III ou de Man, pour citer deux exemples très connus). Le sentiment majoritaire en Belgique c’est que les Ukrainiens sont responsables, qu’à cause d’eux nos factures de gaz ont augmenté et que si pour réguler l’inflation il faut laisser Poutine coloniser l’Ukraine, eh bien ce n’est pas « notre » guerre. « Eerst ONZE mensen » comme on dit au Vlaams Belang. Cela ne veut pas dire que les arguments et les inquiétudes antimilitaristes ne sont pas recevables et ne peuvent pas être discutées, mais la scène dépeuplée et caricaturale que nous propose les auteurs de cette carte blanche (sur laquelle il n’y aurait que des élites européennes militaristes) est fausse et politiquement poreuse au fascisme made in Belgium. Le doute est important, le trouble permet de penser mais le déni de réalité est criminel.
Il est étrange que le « désir de paix » des auteurs ne prenne jamais en compte la nécessité vitale d’arrêter les bombardements russes pour les Ukrainiens et les Ukrainiennes. On se demande alors qui est ce « nous » qui s’exprime ici et qui en est existentiellement exclu. La paix de qui ? avec qui ? et pour qui ? Ce sont là des questions incontournables.
Le débat sur l’austérité est ici vicié et en réalité reconduit le présupposé ultra-libéral des élites européennes. Les auteurs de la carte blanche prolongent en effet, en creux (s’en rendent-ils compte ?), le chantage qu'exercent sur nous les De Wever et les Macron. Sans lever de nouveaux impôts, se sont les classes populaires et les classes moyennes paupérisées qui vont subir les politiques déflationnistes ici naturalisées. Or, il n’y a aucun lien mécanique entre l’augmentation des budgets militaires et l’austérité budgétaire, ce sont là des choix d’économie politique qui font et qui doivent faire l’objet de luttes intenses. La fin du tabou ordolibéral allemand (institutionnalisé dans le traité de Maastricht, cf. Hayek) ouvre une nouvelle séquence de lutte à l’issue incertaine. Rien n’indique à l’avance que la gauche pourrait ou non gagner cette nouvelle bataille mais en refuser le plan d’immense sous prétexte d’idéalisme pacifiste interroge du point de vue d’une politique prolétarienne. Pourquoi donc Bruno Colmant, la Banque Publique d’Investissement, la coalition Arizona, Charles Michel ou Raphaël Glucksman seraient les seuls à exister politiquement dans la séquence ?
Dans le discours néo-pacifiste, la métaphore de la Première Guerre mondiale est souvent sollicitée pour s’opposer à une imaginaire « union sacrée ». Le problème n’est pas l’analogie mais le trou noir qu’elle creuse. La guerre d’Ukraine n’est pas une guerre inter-impérialiste comme le serait la Première Guerre mondiale, elle est bien plus une guerre coloniale. D’abord parce que le seul impérialisme en guerre ici est Russe (encore plus depuis le retrait américain) mais surtout parce que la nation fragile sous domination coloniale subit une guerre d’invasion exterministe. Ce n’est pas parce que les Américains ont soutenu les moudjahidine en Afghanistan que ça en faisait une guerre inter-impérialiste, pas plus qu’avec l’important soutien américain aux Kurdes du Rojava. Roosevelt et les Américains ont fortement soutenu le droit à l’autodétermination des peuples dans le cadre des guerres d’indépendance nationale en Afrique et en Asie (dans l’objectif clair d’affaiblir l’Angleterre et la France), ça ne veut pas dire que ces guerres étaient, elles aussi, inter-impérialistes et qu’il fallait y appliquer un neutralisme petit-bourgeois (Lénine n’est pas Camus). Les anti-impérialistes des générations précédentes ne s’y sont d’ailleurs pas trompés et se sont également, eux aussi, vigoureusement opposés aux campistes staliniens d’alors.
Le texte se termine avec l’idée qu’il faudrait laisser ouvertes toutes les voies pour « contribuer à la réduction des risques d’escalades horizontales et verticale ». On retrouve, de nouveau, une rhétorique qui euphémise à l’excès les crimes contre l’humanité commis par l’armée russe en Ukraine de façon à pouvoir rendre l’option « diplomatique » comme acceptable. Or, ce qui se pose pour nous, dans notre sécurité otanienne, en termes de « diplomatie », se pose en termes de vie et de mort pour les ukrainiens. Le problème, c’est que cette option qui s’habille des atours du « bon sens » bourgeois ne veut pas voir l’éléphant dans la pièce depuis la seconde guerre de Tchétchénie (1999) : l’impérialisme Grand Russe de Poutine ne veut pas la paix, il est impérium et pour cette raison en guerres permanentes. Comme l’a répété un nombre incalculable de fois le maître du Kremlin, « la Russie ne connaît pas de frontières ». Les thuriféraires de l’option diplomatique se trouvent alors dans la même situation que les « amis d’Israël » mais cette fois à une toute autre échelle. Ils peuvent bien exercer des pressions sur le peuple agressé, jusqu’à le désarmer, ils sont incapables de présenter la moindre garantie de sécurité au nom de l’Empire. Comme Netanyahu, Poutine n’a jamais dit et ne dira jamais où s’arrête les frontières qu’il serait prêt à reconnaitre. C’est précisément pour cette raison que tout Empire est par nature expansionniste. Sa seule politique étant celle du fait de guerre accompli. Et d’Israël à la Russie, c’est peu dire qu’il y a un saut d’échelle. La réalité c’est que les autorités ukrainiennes comme les autorités palestiniennes n’ont de cesse de négocier, de Budapest à Minsk. En ce moment même, c’est-à-dire au moment où les auteurs publient leur carte blanche qui appelle à la « diplomatie », Zelensky est en Arabie Saoudite pour une nième négociation de paix. Mais là-dessus les auteurs de la carte blanche n’ont strictement rien à dire (sont-ils seulement au courant ?). On comprend alors que de diplomatie ici, il n’en existe qu’à condition de l’Empire.
Ces critiques étant faites, cela ne veut absolument pas dire que les inquiétudes et les risques très importants de militarisation de l’Europe doivent être écartés. Au contraire. Nous nous trouvons en réalité dans la même situation que Jean Jaurès au moment d’écrire l’Armée Nouvelle. C’est précisément parce que nous avons tout fait pour la paix et qu’elle est notre unique objectif qu’il nous faut à présent parvenir à penser les contours d’une guerre défensive. Non pas les fantasmes d’une Troisième Guerre mondiale (qui est un tigre en papier de la propagande poutinienne) mais une guerre en Ukraine qui est déjà là. La question pour les Socialistes n’est alors pas très différente de celle posée par la guerre d’Espagne. Il ne s’agit pas d’ « enter en guerre » et encore moins de suivre les délires libéraux autoritaires à la Francken ou à la Marcon, il ne s’agit pas d’ « armer l’Europe » dans une compétition inter-impérialistes avec la Russie, la Chine et les Etats-Unis. Il s’agit de mettre l’Ukraine dans une position qui lui permette de négocier une paix durable et globale avec la Russie dans le cadre du droit international. Cela signifie de pallier à la trahison américaine. Mais cela veut aussi dire qu’il s’agit de s’opposer vigoureusement à l’austérité de guerre. En réalité, ce n’est que si l’Ukraine perd la guerre (ce qui n’est pas encore fait, loin de là) et que l’armée russe se trouve alors en position de se recomposer et donc de prolonger l’expansion impérialiste en Moldavie et vers les Pays Baltes, que le spectre de la guerre totale s’entendrait et qu’il serait alors question d’enrôlement d’Européens. Nous n’en sommes pas encore là. L’analogie ici est bien plus celle de la guerre d’Espagne et de la guerre du Rif qui préparent la Seconde Guerre mondiale que la Première Guerre mondiale. Raison pour laquelle la question ukrainienne est inséparable de la question syrienne.
Une question assez basique peut ici être posée pour amorcer la discussion. Près de 200 milliards d’avoir oligarchiques russes sont gelés sous la forme de titres et d’actions chez Euroclear à Bruxelles. La Belgique prélève un impôt sur ces avoirs mais dont une partie sert à son propre armement. Pour une politique socialiste qui vise à imposer une paix durable et globale en Ukraine, cet argent pourrait être saisi pour pallier la trahison américaine non pas pour armer la Belgique mais bien l’Ukraine. En France LFI se pose en protecteur du capital oligarchique russe au nom du droit international bourgeois. La gauche belge pourrait, quant à elle, se positionner ici d’une façon non-campiste et pour un pacifisme stratégique.
Les positions pacifistes dont nous avons besoin pour résister à la frénésie militariste russe qui entraîne peu à peu l’Europe gagneraient à prendre davantage en compte le réel et à sortir de l’ethnocentrisme. Cela passe par un travail d’entre-connaissances de façon à combler le terrible vide laissé par l’ère post-soviétique à l’Est dans la conscience de la gauche Ouest européenne. Ce qui implique de mettre fin à l’entre-glose et donc de commencer à prendre langue à la fois avec les socialistes ukrainiens (https://commons.com.ua/en/) mais aussi avec la gauche syrienne qui pensent ces questions des résistances populaires aux impérialismes contemporaines depuis plus d’une décennie.